La violence à l’égard des femmes : une violation constante des droits de la personne

Danièle Magloire

p. 66-113

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Danièle Magloire, « La violence à l’égard des femmes : une violation constante des droits de la personne », Chemins critiques, Vol 5, nº 2 | 2004, 66-113.

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Danièle Magloire, « La violence à l’égard des femmes : une violation constante des droits de la personne », Chemins critiques [En ligne], Vol 5, nº 2 | 2004, mis en ligne le 13 mai 2017, consulté le 18 juin 2018. URL : https://www.cheminscritiques.org/734

Le viol n’est rien d’autre qu’un procédé plus ou moins conscient d’intimidation par lequel tous les hommes gardent toutes les femmes dans un état de crainte.
Suzanne Browmiller, Contre notre volonté

En utilisant le viol des femmes comme arme politique, le coup d’État militaire de septembre 1991 a porté à l’avant-scène la question de la violence spécifique exercée contre les femmes. La société haïtienne a dû alors non seulement affronter une répression systématiquement organisée ciblant particulièrement des populations marginalisées, coupables d’avoir voulu se poser en tant qu’actrices sociales et interlocutrices politiques — mais, également, faire face à l’horreur des viols collectifs. Dans l’histoire nationale la violence a certes, plus souvent qu’autrement, caractérisé les rapports politiques. L’utilisation systématique du viol, comme forme élaborée de la répression a, par contre, constitué une nouvelle donne. Si le phénomène a été au cœur des dénonciations et de la résistance au coup d’État, il n’a généralement pas été appréhendé en dehors de ce cadre. En ne considérant que le contexte particulier dans lequel cette violence contre les femmes a été exercée, le caractère permanent du phénomène dans la société haïtienne et, surtout, le fait qu’il contribue au maintien de l’état de subordination des femmes a été, à bien des égards, occulté.

Déni persistant des inégalités fondées sur le sexe

En dépit de criantes inégalités, la société haïtienne a du mal à admettre le tort historique causé aux femmes et, encore moins, à reconnaître que les droits des femmes sont universels et indivisibles. Dès la formation de l’État haïtien, les femmes ont été traitées comme des citoyennes de seconde zone. Bien que les différentes Constitutions adoptées déclarent que la Loi est la même pour tous-toutes, force est de constater que, jusqu’avant 1950, les femmes ne sont pas perçues comme de véritables personnes et, ce faisant, ne jouissent pas des mêmes droits que les hommes. Ce n’est qu’avec la Constitution de 19871 que le principe de l’égalité des droits entre hommes et femmes est véritablement consacré. Une telle situation est la résultante des luttes acharnées des femmes qui, dès 1930, se sont mobilisées et organisées pour la conquête de leurs droits civils et politiques.

Si la constitution en vigueur rejette toute discrimination fondée sur le sexe, il n’en demeure pas moins que les conditions sont loin d’être remplies pour permettre aux femmes de jouir pleinement de leurs droits en tant que personnes. Outre les textes de lois — qui ne sont pas conformes aux prescrits constitutionnels en matière d’égalité et d’équité, ni aux Conventions Internationales sur les Droits de la Personne, spécifiquement ceux des femmes2 — il y a aussi et surtout lieu de questionner les pratiques sociales faisant un sort défavorable aux femmes. La violence constitue, à cet égard, une des expressions les plus patentes du statut d’infériorité des femmes dans la société haïtienne. En dépit de certaines apparences trompeuses, cette société s’avère être éminemment patriarcale. On y observe en effet des caractéristiques propres à ce type de société, à savoir : l’institutionnalisation des inégalités entre les statuts masculins et féminins, l’institutionnalisation des idéologies qui entretiennent ces inégalités, la stratification supérieure masculine, les contraintes exercées contre les femmes et, surtout, le pouvoir qui, en tant que valeur suprême, repose sur des rapports de domination/subordination mutuellement exclusifs. Dans la logique patriarcale, le pouvoir, plus précisément le pouvoir sur, est l’aune d’appréciation des individus ; ces derniers sont en effet jugés selon le degré de pouvoir qu’ils détiennent et, subséquemment, les influences qu’ils peuvent exercer. Dans la société haïtienne, cette appréhension du pouvoir est particulièrement marquante. Pour nier les inégalités prévalant entre les sexes, on se réfère souvent à la présence importante des haïtiennes dans l’espace public (pas de claustration) et à leur taux élevé d’activité économique qui n’accuse généralement pas de mouvement de retrait/retour sur le marché du travail. Selon les données disponibles3, les femmes comptent actuellement pour 47.7 % des personnes actives à l’échelle nationale ; un taux supérieur à celui enregistré en Amérique du Nord et dans les Caraïbes. Mais, il n’est guère tenu compte du fait que les femmes haïtiennes n’ont généralement pas accès aux ressources et bénéfices4 (i.e. l’occasion de s’en servir), et/ou ne les contrôlent pas (i.e. l’aptitude à définir l’utilisation et à imposer ce choix). De même, les facteurs d’influence5 ne sont pas considérés, dans la construction des rapports sociaux de sexes. Or, ce sont justement de telles variables qui permettent de mettre en exergue le fait que, dans la société haïtienne, le genre masculin est bien placé au centre (le fameux soleil de l’importance masculine et le genre féminin en marge (la bien connue insignifiance féminine. Quand bien même — intelligence et conscience y obligent — l’injustice des inégalités entre les sexes est admise, on la taxe souvent de « nécessaire » ; nécessaire pour le bien-être de la famille, de la société et pour celui de l’espèce humaine.

À partir du 7 février 1986 (fin du régime dictatorial des Duvalier), et des espoirs soulevés alors, la parole des femmes a pu se faire entendre à travers une multitude de groupes, d’associations de différentes tendances. En dépit de la diversité des registres, la question de la violence a surgi très rapidement et est encore aujourd’hui au cœur des revendications exprimées. Qu’il s’agisse des ouvrières des usines d’assemblage communément appelées sous-traitance, qui revendiquent la liberté de travailler sans être soumises au droit de cuissage et/ou au harcèlement sexuel ; qu’il s’agisse des femmes marginalisées des milieux urbains qui indexent la violence à laquelle elles sont confrontées tant dans la sphère privée que publique ; qu’il s’agisse des paysannes qui dénoncent la violence que leur font subir leurs conjoints en raison, entre autre, de leur refus d’avoir des relations sexuelles ou de leur participation à des réunions de groupements6 ; qu’il s’agisse des femmes syndicalistes du monde de l’éducation qui soulèvent la question des abus sexuels envers les fillettes et les jeunes filles en milieu scolaire7 ; ou qu’il s’agisse des militantes de la cause des femmes (les féministes) qui ne cessent de mettre en exergue la fonction de la violence et ses méfaits, toutes ces voix de femmes se sont mêlées et s’unissent encore pour protester, dénoncer et surtout lever un tabou et, ce faisant, faire échec à la loi du silence et de la banalisation. La problématique de la violence envers les femmes est donc, depuis 1986, une dominante du discours du Mouvement des Femmes Haïtiennes8. Il n’en demeure pas moins que la réalité de cette violence et, surtout, sa spécificité restent encore très largement méconnues et/ou incomprises.

La violence entachant les rapports sociaux et politiques en Haïti, pourquoi vouloir la distinguer selon le sexe des individus qui en sont victimes ? Pourquoi privilégier dans l’analyse les variables de la sexospécificité plutôt que les appartenances de classe ? Pourquoi ne pas également considérer la violence que des femmes font subir à d’autres femmes ? Et surtout, eu égard à certaines avancées enregistrées à propos du statut des femmes, pourquoi vouloir épingler la violence en tant que déterminant de la Condition Féminine haïtienne ? Ces questions sont constamment renvoyées aux organisations de femmes qui s’attachent spécifiquement à la problématique de la violence faite aux femmes.

Spécificité de la violence faite aux femmes

S’il est vrai que tout individu peut subir la violence, cette dernière revêt cependant un caractère particulier lorsqu’elle vise les femmes en raison de leur appartenance au sexe féminin. Dans la Déclaration des Nations Unies sur la violence à l’égard des femmes (1993), la violence est définie de la manière suivante :

La violence contre les femmes désigne tout acte de violence fondé sur l’appartenance au sexe féminin, causant ou susceptible de causer aux femmes des dommages ou des souffrances physiques, sexuelles ou psychologiques et comprenant la menace de tels actes, la contrainte ou la privation arbitraire de la liberté, que ce soit dans la vie publique ou la vie privée.

La Convention Interaméricaine pour la prévention, la sanction et l’élimination de la violence faite aux femmes dite Convention Belem Do Para9 adoptera cette même définition et l’élargira en y incluant spécifiquement, en son article premier, la violence perpétrée ou tolérée par l’État ou ses agents, où qu’elle se produise. Par ailleurs, dans son préambule, cette Convention considère que :

la violence contre les femmes constitue une violation des Droits de l’Homme et des libertés fondamentales, en même temps qu’elle impose totalement ou partiellement des restrictions à la reconnaissance, la jouissance et l’exercice de ces droits.

Le phénomène de la violence à l’égard des femmes se manifeste, à des degrés divers, dans toute société où le pouvoir est vénéré, où la suprématie masculine est institutionnalisée, où les fonctions d’autorité et de prestige sont un monopole masculin, donc dans toute société où les rapports de pouvoir sont construits au détriment des femmes. Les études réalisées à travers le monde10 attestent du fait que cette violence est généralement tolérée et que des sanctions ne sont pas toujours prévues et/ou appliquées pour contrecarrer le phénomène et protéger les femmes. Ce qui distingue les sociétés à cet égard, c’est le degré de violence tolérée. Les différences observées réfèrent généralement à une évolution sociale et culturelle donnée, à un certain niveau de développement socioéconomique et donc à la place occupée par les femmes.

La violence qui découle de l’omniprésence du pouvoir et de la hiérarchie, se décline sur le mode de la force et de la dominance qui obligent un individu à agir contre sa volonté et contre son intérêt. Tout en se recoupant, la règle de la force et de la dominance ne sont toutefois pas identiques. Marilyn French note à ce propos que :

la règle de la force mène non pas à la dominance mâle en soi, mais à la domination de certains individus, hommes et femmes (à moins que les femmes ne soient délibérément exclues par le consensus des hommes), sur tous les autres. [...] Les hommes ne sont pas dominants par nature, sinon ils le seraient toujours, de même que les femmes mettent toujours les enfants au monde. D’une certaine façon, le patriarcat vise à faire de la dominance masculine un fait naturel11..

Lorsqu’un individu est victime de violence de la part d’un autre, cela traduit le fait que la personne victime se trouve en situation d’être dominée par quelqu’un qui exerce un pouvoir sur elle. La domination se fonde ainsi sur des rapports de pouvoir, de force, qui eux découlent des différences de statuts, de situations socioéconomiques dans lesquelles s’inscrivent les individus dans la société. Et dans une société, comme la société haïtienne, très fortement dichotomique et où prévalent donc d’implacables logiques d’exclusion, les différences sont assez promptement transformées en inégalités qui, elles-mêmes, sont sources de violence.

Les rapports de pouvoir, et la domination qui en découle, peuvent avoir un caractère temporaire ou permanent. Dans le second cas de figure, ces rapports traduisent une condition sociale donnée. Pour ce qui est des femmes haïtiennes, cette condition est le reflet de leur état de subordination ; une subordination qui se conjugue sur le mode de la dévalorisation (les femmes sont infériorisées, dévalorisées dans leur être - inégalité morale — et dans leur travail), de l’exclusion (les femmes sont reléguées à des sphères d’activités bien précises et ont un pouvoir de décision limité) et de la violence. Tout en concernant indistinctement toutes les femmes, le poids de la Condition Féminine est à géométrie variable en raison des différences prévalant dans les situations socio-économiques des individus. D’étroites corrélations ont cependant été établies entre les situations socioéconomiques défavorables des femmes et leur Condition de femme12. Ainsi, les incidences de la Condition Féminine ont — cette constance fut définit la place de toutes les femmes dans la hiérarchie sociale — été mises en lumière dans le développement du phénomène de la féminisation de la pauvreté également observé en Haïti13. C’est fortes de ces analyses que les organisations féministes haïtiennes cherchent à relever le défi qui consiste à trouver les meilleures articulations entre les besoins pratiques/immédiats des femmes (qui réfèrent aux conditions de vie insatisfaisantes et au manque de ressources) et leurs intérêts stratégiques (qui sont relatifs à l’état de subordination). Cela dit, la Condition Féminine induit le fait que toutes les femmes haïtiennes, indépendamment donc de leurs situations socioéconomiques, courent le risque d’être, au moins une fois dans leur vie, victimes de violence de la part d’un homme14.

La spécificité de la violence contre les femmes réside dans le fait qu’elle vise les femmes en tant que telles, c’est-à-dire les individus de sexe féminin et, ce faisant, s’attaque à leur être même ; qu’elle a un caractère permanent et, partant, remplit une fonction sociale déterminée, à savoir le contrôle des individus de sexe féminin : contrôle de leur corps, de leurs activités et déplacements, contrôle de leurs pensées. La Condition Masculine implique certes également le respect de certaines normes sociales. Cependant, elle n’induit pas pour les hommes des sanctions de la même nature que celles qui sont imposées aux femmes, notamment le fait d’être soumises à la violence lorsqu’elles s’écartent des rôles sociaux assignés en vertu de leur appartenance au sexe féminin.

Illustration de la spécificité de la violence à l’égard des femmes

Le viol pour motifs politiques

Le viol ne revêt pas la même signification lorsqu’il frappe un individu de sexe masculin ou féminin. Le viol des individus de sexe masculin, par leurs homologues du même sexe, existe certes dans la société haïtienne. Il est, à date, principalement observé dans le cas de jeunes enfants ou d’adolescents. Le viol des hommes adultes est, quant à lui, rarissime15. Cette violence dont sont victimes les individus de sexe masculin s’observe dans des circonstances particulières et exprime une situation temporaire de domination. En d’autres termes, le viol est très loin d’être le lot du quotidien des hommes haïtiens. Ces derniers ne sont pas visés en tant que catégorie de sexe, mais plutôt en tant que personnes qui, dans des circonstances données, se retrouvent en position de faiblesse, en situation d’être dominée ou réprimée. En fait, les hommes soumis à ce type de violence sont assimilés à des individus de sexe féminin.

Par contre, le viol des Haïtiennes, de tous âges, par leurs compatriotes est un phénomène permanent et, à ce titre, constitue un véritable fléau social avec lequel les femmes doivent constamment compter. Que le viol des femmes — au même titre que les autres formes de violence qu’elles subissent — atteste durant une période donnée, comme celle du coup d’État de 1991, d’une plus grande amplitude dans la multiplicité et/ou dans l’horreur (dans la mesure ou l’on admet qu’il peut exister des degrés dans le pire), cela ne peut en rien occulter le caractère permanent du phénomène dans la société haïtienne. Les femmes, en raison de leur sexe, sont et ont toujours été victimes de différentes formes de violence dans la société, y compris de la violence symbolique16. En fonction des évolutions sociales et de la conjoncture, ces types de violence arrivent à être publicisés et à être, tant soit peu, pris en compte. Et, faut-il le souligner, grâce aux difficiles combats menés par les organisations de femmes, notamment les féministes, pour briser la chape de silence et d’indifférence.

Il est par ailleurs révélateur que, dans les situations de guerre ou dans les situations pouvant y être assimilées comme celle du coup d’État de 1991, les forces armées procèdent souvent au viol, généralement collectif, des femmes appartenant au camp adverse.

Un autre visage que prend la violence envers les femmes est celui du corps des femmes utilisé comme butin ou arme de guerre. Dans tous les conflits armés, des plus anciens aux plus récents, les attaquants se sont servis du viol des femmes comme façon d’atteindre leurs ennemis. Par exemple, des camps de viol ont été organisés lors de la guerre des Balkans pour parfaire le nettoyage ethnique. On commence à savoir maintenant que les viols ont été massifs, de la part des Français, durant la guerre d’Algérie. De 1932 jusqu’à la fin de la deuxième guerre mondiale, le japon à mis sur pied des camps d’esclaves sexuelles pour son armée. [... ] des centres de viols appelés centres de délassement. Ces esclaves appelées femmes de réconfort étaient des femmes kidnappées des pays mitoyens en guerre avec le Japon. Au Kosovo, depuis la fin de la guerre, des femmes d’Europe de l’Est ont été enlevées, séquestrées, terrorisées et amenées dans des bordels de Pristina par le crime organisé ; près de la moitié de leurs clients appartiennent au personnel international et aux forces de maintien de la paix17.

En « prenant » donc, dans toute l’acception du terme, les femmes de l’adversaire ce, au même titre que leurs biens matériels — les forces armées en position de domination manifestent ainsi leur mainmise, leur position de pouvoir sur leurs adversaires. La question est d’autant plus dramatique que, de part et d’autre, le même registre prévaut.

Les agressions perpétrées contre les femmes durant le coup d’État de 1991, ne visaient pas que les femmes elles-mêmes. Ces agressions ont été instrumentalisées pour non seulement semer la terreur, mais également pour maintenir les femmes hors du champ politique et aussi pour frapper les hommes proches des victimes (conjoints, frères, fils, autres parents et assimilés) et connus ou soupçonnés d’être impliqués dans l’action politique. Ce choix des forces armées putschistes procède de la logique des rapports de pouvoir entre les sexes.

Tout d’abord, il y a le lien établi entre la virilité et la violence. Outre les capacités sexuelles, reproductives et sociales, la virilité s’entend également comme une aptitude à l’exercice de la violence. Pour s’affirmer, cette virilité doit être reconnue et attestée par des pairs. Ainsi posée, la virilité s’exprime en tant que fait relationnel (elle est éprouvée devant les autres hommes) et en tant que nécessité logique (elle est dirigée contre les femmes). À cet égard, il a d’ailleurs été relevé que la pratique des viols collectifs perpétrés par des adolescents18 relève de l’exigence de prouver la virilité dans sa vérité de violence et, ce faisant, de certifier de son mérite d’entrer dans la communauté masculine, d’appartenir au monde des vrais hommes. Ces derniers étant définis comme forts, puissants et souvent durs, envers eux-mêmes mais surtout par rapport à la souffrance infligée à d’autres. Dans une telle perspective, le code de virilité établi fait de la sexualité un acte de domination, de contrôle qui s’exerce à travers la possession (de la partenaire sexuelle attitrée), la location (des prostituées) et le viol (de n’importe quelle femme). C’est également à ce compte-là qu’il faut mettre certains viols collectifs commis durant le coup d’État de 1991 ou à d’autres moments. Des témoignages recueillis, sur la répression exercée par les forces putschistes, indiquent que lorsque certains agresseurs manifestaient peu d’empressement à commettre à leur tour le viol, ils étaient pris à partie par leurs acolytes. Ces témoignages font mention de tortures physiques et morales, ainsi que d’insultes visant les femmes dans leur être même. Certaines femmes ont également été violées avec le canon d’un fusil et, d’autres encore, ont été tuées à coups de fusil ou de revolver directement tirés dans le vagin.

Par ailleurs, la corrélation établie entre virilité et violence est très explicite dans les pratiques langagières haïtiennes qui associent la virilité au courage physique ou moral :

Li gen grenn !/Il a des testicules !
Li pa pote kanson pou bel twal !/ Il ne porte pas le pantalon pour la beauté du tissu !
Li se gason kanson // C’est un vrai homme, il porte le pantalon ;

font du pénis une arme utilisée contre les femmes :

Koupe li, taye li, fann li/Transperce-la/ découpe-la/fend-la !
Démonté li, rache li/ Étripes-la !
Chire nat li/ Lacère-la

et érigent la pénétration en acte de domination absolue :

Mwen mate li ! Mwen fè li depale/ Je l’ai soumise ! Je l’ai fait déparler, divaguer ! ;
Plimen yon ti toutrèl/ Plumez une jeune tourterelle
19.

En second lieu, il y a le fait que les femmes sont soumises à une socialisation qui leur apprend à accepter leur exclusion des sphères politiques et que, dans leur très grande majorité, elles le sont effectivement. Au regard de ces situations, il peut sembler à première vue paradoxal que les femmes, maintenues hors du champ politique, ne soient guère épargnées par des actes répressifs ayant rapport avec la politique. En réalité, les viols collectifs constituent un message univoque qui vise à contrer toute transgression, toute velléité de ne pas s’en tenir aux rôles assignés : voici ce qu’il en coûte aux femmes de se mêler ou de chercher à se mêler des affaires politiques ; voici le châtiment réservé aux femmes qui osent se détourner des règles régissant leur condition de femme. Et, compte tenu d’une part, des responsabilités des femmes au sein des familles et, d’autre part, des conceptions relatives au corps féminin et à la sexualité féminine, il va sans dire que le message a des résonances multiples et frappe au plus haut point. Soulignons sur ce dernier aspect que, selon la législation encore en vigueur20 et dans les pratiques ayant cours, le viol n’est pas traité comme un crime contre la personne, mais plutôt comme un crime contre l’honneur ; l’honneur perdu des femmes, l’honneur bafoué du conjoint, du père, du frère.

En troisième lieu, les agresseurs putschistes ont visé les femmes en tant que moyens permettant d’atteindre les hommes qui leur sont proches. Considérant que les femmes sont la « propriété » des hommes, envahir par la force « la propriété » de l’adversaire c’est, faute de le saisir lui-même, certainement l’humilier profondément (l’honneur des femmes n’a pu être défendu) et, en tous les cas, lui faire une démonstration de sa puissance de frappe. Nonobstant l’indicible douleur des femmes victimes de viols motivés politiquement, cette question est d’autant plus complexe qu’elle recouvre, dans ce cas précis, une autre plaie, à savoir l’apartheid social qui dénie à certaines catégories d’individus le statut de personne dans la société haïtienne (Tout mou n pa moun ! / Tous les êtres humains ne sont pas traités comme des personnes). Or, c’est précisément vers ces catégories d’exclues que les putschistes ont tourné leurs armes meurtrières.

Les témoignages collectés au sujet des viols commis par les putschistes durant la période du coup d’État attestent du fait que, aux côtés des femmes impliquées directement dans des activités politiques se retrouvaient également des femmes qui n’étaient pas elles-mêmes des militantes politiques.

Douze (12) femmes, soit près d’un quart des cas avec 24.5 % du total, ont été suivies dans cet échantillonnage, victimes de violence sexuelles du fait de civils armés ou d’hommes en uniforme, ou des deux à la fois. Dans onze (11) cas, il s’agit d’un viol. Dans un (1) cas, l’attaque n’est pas suivie de viol mais a directement un caractère sexuel (victime mise à nu, mordue aux seins et menacée). Deux (2) des patientes sont des militantes connues et actives. Pour quatre (4) autres, leurs maris sont actifs politiquement et semblent bien avoir été les cibles recherchées. Dans deux (2) autres cas, les personnes militant pour le retour de l’ordre constitutionnel sont les frères des victimes. Huit (8) des douze (12) attaques semblent bien motivées politiquement. Dans un (1) seul cas, nous avons un (1) seul agresseur. Dans onze (11) cas, dix (10) viols et une (1) attaque sexuelle, il y a plusieurs agresseurs. Dans un (1) cas, la victime a été violée à deux (2) reprises par plusieurs agresseurs à quelques mois d’intervalle. Dans tous ces cas nous avons affaire à un viol aggravé défini comme un viol commis sous la menace d’une arme, les cas où la victime est blessée (y compris une complication infectieuse ou une grossesse), les cas où il existe plus d’un agresseur, ou les cas où la victime à moins de treize ans21.

Enfin, les femmes, réduites à l’état d’objet, ont été les instruments symboliques de la terreur putschiste. Les forces armées ont ciblé les femmes en tant que catégorie de sexe à laquelle s’applique la règle de l’infériorité et de l’exclusion. Ce faisant, il a été signifié aux populations marginalisées que le statu quo serait dûment maintenu et, par conséquent, que tout projet de re-fondation sociale visant à plus de justice et d’équité serait rejeté de manière absolue.

Si entre 1991 et 1994, en raison de la conjoncture exceptionnelle du coup d’État, il a été relativement aisé de faire admettre certaines formes de violence exercée contre les femmes22 (viols, tortures et bastonnades), il en a été tout autrement par la suite. Outre le fait que les dossiers difficilement constitués par les organisations de femmes et déposés par devant les autorités dites du « retour à l’ordre constitutionnel » n’ont reçu aucune attention23, il convient aussi de relever le fait que les féministes ont eu énormément de mal à faire comprendre le bien-fondé de l’égale importance accordée à tous les viols commis, quels que soient les auteurs et leurs motivations. Ces féministes ont même reçu une vive désapprobation lorsqu’elles se sont avisées, au lendemain du coup d’État, de s’élever contre une agression sexuelle perpétrée à l’endroit d’une femme connue pour ses sympathies envers les putschistes.

Ce dernier fait conduit à poser le problème de la violence à l’égard des femmes dans sa dimension éthique. La violence ne peut-elle être excusable lorsqu’elle frappe des femmes qui sont soit elles-mêmes coupables de violence sur d’autres personnes, soit des militantes ou sympathisantes d’un groupe oppresseur ? Ne convient-il pas aussi, dans l’appréciation des cas, de tenir compte de l’appartenance politique des auteurs des actes de violence contre les femmes ? Accepter de considérer la question sous de tels angles revient à nier l’essence même d’une position de principe qui, de par sa nature, ne peut être qu’absolue et ne peut donc, en aucun cas, souffrir d’être appliquée à la carte. De plus, dans l’appréciation de l’acte posé, ce n’est nullement la victime qui est en cause, mais bien son agresseur qui, lui-même, est considéré par rapport à l’acte précis qu’il a commis. La question est d’importance, dans la mesure où elle n’interpelle pas uniquement sur la problématique de la violence envers les femmes, mais renvoie également aux représentations collectives de la justice et de l’équité.

Violence non dirigée contre les femmes en tant que telles

Des femmes peuvent certes se retrouver dans des positions qui leur permettent d’exercer du pouvoir sur d’autres personnes — hommes et/ou femmes — et d’exprimer cette position de pouvoir par des actes de violence. La domination ainsi exercée par une femme sur une autre femme ne procède nullement des rapports sociaux de sexes, mais plutôt des positions sociales respectives de l’agresseur et de sa victime. D’ailleurs, un homme dans la même situation peut également subir des violences. La différence qu’il peut y avoir à ce niveau, entre une victime de sexe masculin et une victime de sexe féminin, est essentiellement de forme et non pas de nature.

La dynamique complexe des relations entre une employeuse et une travailleuse domestique illustre bien ce cas de figure en Haïti. Ce n’est pas un hasard si les deux personnes en présence sont, quasi-essentiellement, des individus de sexe féminin. Cette réalité-là ne fait que traduire leur condition commune de femme qui implique que les travaux liés à la reproduction leur sont dévolus24. La patronne ne fait que déléguer avec devoir de supervision et de contrôle - ses responsabilités domestiques à une autre femme (mal) payée pour ce faire. Les conditions d’exercice du travail domestique salarié en Haïti font que les travailleuses concernées sont généralement traitées comme des moins que rien25 et sont, dans bien des cas, des bonnes à « tout faire », y compris la satisfaction des besoins sexuels des hommes de la maison. Tout en étant également déplorables, les conditions prévalant pour un travailleur domestique s’avèrent être moins contraignantes (temps de travail moins long, plus de liberté de mouvement) et les revenus tirés sont supérieurs, eu égard à la rémunération pour le temps de travail réalisé et à la possibilité de vendre parallèlement des services à d’autres employeurs-euses.

Les femmes peuvent se retrouver dans des situations où elles sont, plus fréquemment que les hommes, sujettes à la violence. Tel est, par exemple, le cas des marchandes de rues à Port-au-Prince qui, périodiquement, sont bastonnées par les agents de la police et/ou de la mairie. La violence subie n’est pas une conséquence directe du fait que les individus concernés soient de sexe féminin. Cette violence frappe d’ailleurs également les marchands se trouvant dans la même situation. Cela dit, le fait qu’un nombre très élevé de femmes se retrouvent en pareille situation doit être considéré sous l’angle de la dynamique Condition Féminine/situations socioéconomiques défavorables des femmes. D’une part, la société considère qu’en raison du fait qu’elles portent les enfants, les femmes, et généralement elles seules, ont la responsabilité et le devoir de s’en occuper — Se fanm ki gen pitit / Ce sont les femmes qui ont des enfants — ; les femmes sont donc bien obligées d’être présentes, à un niveau ou à un autre et selon leurs capacités, sur le marché du travail, en vue de répondre à l’impérieuse exigence de la prise en charge matérielle et éducationnelle des enfants et ce, particulièrement, lorsque la responsabilité paternelle est défaillante, comme c’est souvent le cas en Haïti. D’autre part, en raison des effets de la division sexuelle du travail, la grande majorité des femmes commerçantes se retrouvent cantonnées dans des sphères d’activités généralement peu lucratives et qui ne sont donc pas de nature à permettre à ces femmes et à leurs familles de se reproduire de manière décente.

Bien que les violences subies par les femmes dans les contextes ci-dessus mentionnés ne soient nullement fondées sur l’appartenance au sexe féminin, nombre de discours sur les femmes continuent à les indexer comme telles26. Outre le problème de l’appréhension de la problématique des rapports sociaux de sexes et, plus particulièrement encore, de celle de la spécificité de la violence que subissent les femmes, il y a surtout lieu de retenir l’ancrage des discours en question qui, dans bien des cas, relèvent de purs fantasmes idéologiques. Beaucoup de ces discours sont en effet fondés sur la non reconnaissance du caractère patriarcal de la société haïtienne et, subséquemment, de ses implications au niveau du statut des femmes et des traitements qui en découlent. En posant comme seule grille de lecture le système politico-économique, en l’occurrence le capitalisme et la dynamique de la lutte des classes, non seulement une telle vision occulte la réalité du caractère hautement social des sexes (les genres en tant qu’habitus sexués), mais fait également fi de l’histoire.

Tout d’abord, ces discours attestent du fait qu’une confusion perdure sur la problématique de la Condition Féminine. Et, au-delà des ignorances qui sous- tendent ces confusions, force est de constater l’existence d’un anti-féminisme qui méconnaît la nature même du positionnement féministe en tant que démarche de réflexion sur le pouvoir.

Cet anti-féminisme se manifeste entre autres, par des velléités de construire de toute pièce une opposition entre les femmes : d’un côté, il y aurait les femmes pauvres et de l’autre se retrouveraient les féministes. Cette opposition entend faire croire que les féministes sont des individus qui s’abîment dans un combat anti-homme, alors qu’il s’agit en fait de lutter contre le système patriarcal dans lequel les femmes n’ont pas les mêmes droits que les hommes, donc de défendre la cause des femmes. Selon cette opposition fabriquée, les femmes pauvres ne sauraient, en aucun cas, s’identifier au féminisme. Par-dessus tout, cette opposition que l’on voudrait construire, tente de soutenir que la Condition Féminine est une question qui n ’intéresse que les féministes (sous-entendu des femmes à l’abri du besoin !) ; alors que les femmes pauvres ne s’intéresseraient qu’à leurs situations socio-économiques. S’il est bel et bien vrai que, tout comme pour les hommes, Tout fanm se fanm, men tout fanm pa menm (comprenez nous sommes bien du même sexe mais nos situations socio-économiques sont différentes), il reste et demeure que Doulè yon fanm se pou tout fanm (comprenez en tant qu’élément féminin, nous sommes toutes, indépendamment de nos situations socio-économiques respectives, sujettes à la discrimination et à la violence)27.

En effet, tout en étant incontestablement modulée par l’appartenance à une classe sociale, la Condition Féminine, haïtienne ou autre, se caractérise par son unicité, et la domination masculine fonde les relations hommes/femmes dans la société patriarcale. L’action de cette Condition sera d’autant plus néfaste que les situations seront défavorables.

En second lieu, loin d’être a-historique, le patriarcat - en tant que système d’institutionnalisation de la suprématie masculine - est antérieur au capitalisme ou à son visage actuel le néolibéralisme.

Bien antérieurement à la séparation des lieux et temps de la production et de la reproduction introduite par le capitalisme et qui s’est étendue avec lui, a régné une séparation des agents de la production et de la reproduction sur la base des sexes : l’assignation prioritaire des hommes à la production, des femmes à la reproduction, en effet, ne date pas du capitalisme. Avant ce mode de production et sous sa domination, les hommes et les femmes prennent partout inégalement part à la production et à la reproduction. Cette partition des sexes dans la production et la reproduction traduit donc une division sexuelle, qui structure ainsi les rapports entre les sexes sur une base tout autant politique qu’économique. L’assignation prioritaire des femmes à la reproduction s’est en effet toujours doublée de leur éviction du champ socio-politique. [... ] La séparation ici et là des agents de la production et de la reproduction est toujours partielle, les femmes étant toujours présentes dans la production et les hommes dans la reproduction, quels que soient les modalités des places occupées et les modes de production considérés. [...] Il n’y a qu’une seule et même division sexuelle du travail à l’oeuvre dans la production et dans la reproduction, matérialisant toujours ici et là la subordination d’un sexe à l’autre. La subordination de la reproduction, l’organisation socio-politique de la domination d’un sexe par l’autre et, plus généralement, de l’exploitation d’êtres humains par d’autres se retrouvent donc dans nombre de formations sociales et dans des modes de production très différents qui les spécifient. Il n’est pas inutile d’y insister lorsque fleurissent des analyses prenant le capitalisme comme fondement unique de la réalité sociale actuelle et notamment comme origine du travail domestique et de l’organisation de la reproduction perçue comme une nécessité spécifique et, qui plus est, tardive du MPC28. [...] Il est clair cependant que l’avènement du capitalisme bouleverse non seulement les conditions de la production des biens mais aussi celles de la production des êtres humains. [...] La reproduction dans le MPC est dès le début un enjeu de la lutte des classes, et en même temps de la lutte des sexes. Elle est très tôt affaire d’État, domaine dont les capitalistes individuels organisent collectivement la gestion (morcelée), mais aussi domaine politique, public29.

La domination patriarcale se modèle donc selon le système économique dominant et le mode de production existant. D’ailleurs, dans les expériences des régimes dits socialistes, le modèle patriarcal a continué à prévaloir (les femmes cubaines sont encore organisées autour de la Condition Féminine). D’où le constat que le changement de régime ne suffit pas à lui seul et automatiquement à garantir une égalité de statut entre les hommes et les femmes et, encore moins, à éradiquer les violences contre les femmes.

Tel qu’il se manifeste en Haïti, le patriarcat puise ses racines dans l’organisation socio-politique des communautés européennes et africaines qui, jusqu’à la révolution de 1791, ont constitué le peuplement de Saint-Domingue. Que des différences puissent être relevées dans le traitement réservé aux femmes dans les sociétés d’origine desdites populations en fonction notamment de certains traits culturels (relations de parenté matrilinéaire ou patrilinéaire et matrifocalité en Afrique), cela n’enlève rien au fait que les femmes y étaient des êtres subordonnés et qu’elles l’étaient encore dans la société Saint-Dominguoise qui a donné naissance à Haïti. Comme le note d’ailleurs Arlette Gauthier30, dans la France métropolitaine de l’époque :

les femmes sont partout en position d’infériorité, tant pour les règles de succession que pour leurs capacités juridiques [...] [En Afrique], on peut donc dire que le travail des femmes profite doublement aux hommes : directement au lignage et indirectement au mari parce que l’entretien des enfants repose essentiellement sur la mère [...] [Les femmes] sont le plus souvent exclues du pouvoir politique direct sauf dans certaines démocraties où les femmes participent aux décisions. [...] Cependant, la division homme/femme reste la même : les femmes doivent nourrir mari et enfant tandis que celui-là peut se livrer à des activités plus lucratives. Surtout, elles sont dépossédées de la totalité de l’héritage paternel ou avunculaire (de l’oncle maternel) en Afrique et du contrôle de leurs biens en France. Leur exploitation est donc institutionnalisée sur les deux continents.

En outre, si de par leur commune condition d’esclave les hommes et les femmes souffraient d’un ensemble de contraintes extrêmes, il n’en demeure pas moins que les femmes esclaves souffraient aussi des rapports sociaux de sexes, c’est-à-dire de la domination que les hommes — colons et esclaves — exerçaient sur elles en tant que personne du sexe féminin.

Des formes de la violence et de leur ampleur

La violence envers les femmes revêt différentes formes qui ne sont cependant pas toutes identifiées dans la société haïtienne comme étant de la violence. Les femmes y sont pourtant sujettes à des violences diverses : verbales31, psychologiques32, physiques (exercées contre le corps des femmes et entraînant des sévices, des douleurs et des blessures corporelles) et sexuelles (droit de cuissage, harcèlement, viol et inceste). Elles sont également les premières victimes de la violence conjugale et domestique. Actuellement, s’il s’avère relativement un peu plus aisé de faire reconnaître certaines formes de violence - notamment les bastonnades et les viols - c’est très loin d’être le cas pour ce qui est des autres formes de violence relevant de ces mêmes catégories et, encore moins, des violences de type verbal et psychologique. Quelques illustrations des formes de violence auxquelles sont soumises les Haïtiennes.

Le 2 décembre 1992, à Cayes-Jacmel, Diana Laguerre33 est assassinée, à coups de couteau, par son ex-compagnon Milri Cadet. Le meurtrier s’est acharné sur le cadavre en l’agonisant d’injures (s’attaquant notamment aux parties génitales de la victime) et en lacérant son canal vaginal avec le couteau. Le crime a été perpétré en plein jour, devant de nombreux témoins. L’assassin justifie son acte par son refus d’accepter le fait que Diana ait décidé unilatéralement de mettre fin à leurs relations. S’agit-il d’un banal fait divers ? S’agit-il d’un crime passionnel ? S’agit-il d’un acte de pure sauvagerie ? Non. Ce crime odieux nous met simplement face à un cas de violence visant très spécifiquement une femme en tant que femme. Pour horrible qu’elle soit, la manière sanglante n’est pas le fond de la question. Le geste de l’assassin ne s’est en effet pas limité à ôter sauvagement la vie à sa victime. En s’attaquant précisément — avec le verbe et le geste — aux parties génitales de sa victime, l’assassin a également et surtout attesté du fait qu’il entendait d’une part, supprimer un individu de sexe féminin et, d’autre part, contrôler de manière absolue son corps. Ce faisant, l’assassin témoigne du fait, socialement admis, que les hommes ont du pouvoir sur les femmes, en particulier sur leurs compagnes, et qu’ils ont le droit d’avoir ce pouvoir et de l’exercer. L’assassin a donc ainsi rappelé la fonction sociale essentielle de cette violence, à savoir le contrôle des femmes. Le geste du meurtrier a valeur de sévère mise en garde pour toutes les femmes. Pour éviter d’être à leur tour victime d’une telle violence, pour prétendre en être exemptes, il incombe aux autres femmes de s’en tenir à des comportements conformes aux rôles qui leur sont assignés, en l’occurrence, le respect de la règle selon laquelle, au même titre que l’établissement d’une relation, la rupture est une prérogative hautement masculine. Les femmes qui ne commettent pas la fatale erreur de transgresser les règles pourront espérer bénéficier d’une certaine clémence. Telle est la logique de l’oppression des femmes et de l’oppression tout court.

En 1993, lors de la Première Rencontre Nationale contre la Violence faite aux Femmes34, les témoignages des participantes ont abondamment mentionné les violences pour motif politique. Il n’en demeure pas moins que les femmes se sont également énormément attardées sur la violence permanente qu’elles subissent du seul fait d’être des femmes. Parmi les violences rapportées, il y a lieu de citer : celle qui consiste à pincer violemment le clitoris (sous prétexte de diminuer l’ardeur sexuelle des femmes) ou la pointe des seins ; le fait de brûler une partie du corps, de préférence les seins ; le viol conjugal répété au cours duquel la victime est sodomisée et/ou frappée ; les privations de la liberté de mouvement ; les fréquentes bastonnades subséquentes à une contrariété masculine (repas non prêt au moment voulu, repas non appétissant ou brûlé, absence de la maison, fait de tenir tête, etc.). Dans certains cas, les bastonnades conduisent à la mort de la victime (les coups assénés ciblent en priorité le bas-ventre, les seins et la tête). Tel a encore été le sort réservé (août 1997) par Janet Alexis à sa compagne Nadine Denizé ainsi qu’au bébé qu’elle portait35.

En novembre 1994, l’organisation féministe « Kay Fanm/La maison des femmes », publie un dossier36 sur les cas de violence à l’égard des femmes enregistrés, par différentes organisations, durant la période du coup d’État. Cinq (5) types de violations sont signalés. Ce sont, par ordre d’importance : les sévices corporels entraînant la stérilité, les viols37 et les chantages sexuels38, les tortures corporelles aux organes génitaux et les avortements provoqués suite à des sévices corporels. Dans l’analyse de cette violence, le document adopte une position critique vis-à-vis de la dichotomie établie entre violations de droits humains et violations de droits communs.

Même si le droit international public confine les violations de droits humains dans un cadre étatique, cela ne veut pas dire pour autant que ces violations ne se commettent pas dans les cadres privés. [...] Les femmes violées dans un contexte de répression politique, par des sbires de l’État, de même que celles violées dans un autre contexte, sont victimes d’un même acte portant atteinte à leur intégrité physique et morale.

En effet, le fait que les droits des femmes sont méconnus et ne sont pas véritablement considérés comme partie intégrante des Droits de la Personne rend difficile, pour beaucoup (aussi bien les individus que les institutions), l’appréhension de la nature des violations que subissent les femmes. Ainsi, en Haïti, la promotion et la défense des droits des femmes sont très largement laissées aux organisations de femmes. Il est à ce propos révélateur que les organisations haïtiennes de défense des droits de la personne se cantonnent à certains types de violations et ne se prononcent que très rarement et, généralement dans des contextes de répression, sur les violations spécifiques des droits des femmes. À titre d’illustration, citons le fait que ces organisations n’ont guère été actives lorsque les organisations de femmes ont conduit des plaidoyers sur le dossier de la violence faite aux femmes : interpellations des autorités du « retour à l’ordre constitutionnel » sur les viols pour motif politique (depuis 1994) ; mobilisation pour la ratification de la Convention Interaméricaine Belem Do Para sur la violence envers les femmes (1996) ; négociations avec le Parlement pour l’adoption de lois sur les agressions sexuelles (1998) ; négociations avec l’Exécutif et élaboration de propositions relatives à la prise en charge des victimes par les services de police et les services judiciaires (1999) ; mobilisation dans le cadre de la Marche Mondiale des Femmes de l’An 2000 portant notamment sur la violence faite aux femmes ; plaidoyer sur l’avortement, notamment sur le droit d’avorter suite à un viol (2001). De même, en dénonçant, en novembre 2001, les conditions inacceptables de détention des personnes incarcérées, ces organisations ne se sont pas particulièrement arrêtées au sort des femmes prisonnières39. Ce faisant, de par leurs pratiques de telles institutions, pourtant vouées à la protection et à la défense des droits de la personne — donc les hommes aussi bien que les femmes — se détournent non seulement des femmes, mais participent également au renforcement des inégalités fondées sur le sexe et, partant, contribuent à ce que les femmes continuent à être traitées comme des citoyennes de seconde zone.

En avril 1997, durant la campagne électorale pour les sénatoriales, Yvon Neptune, candidat du parti « Lafanmi Lavalas/La Famille Lavalasse » prend publiquement à partie une compétitrice40. Les attaques s’attachent d’abord à l’apparence physique de la candidate et à ses supposées frustrations d’ordre sexuel puis, s’étendent aux féministes via, entre autres, des insinuations sur leurs orientations sexuelles douteuses du point de vue de l’insulteur. Face à ses compétiteurs, le candidat de « Lafanmi » s’est limité à décrier leur absence de base politique. Le Conseil Électoral Provisoire n’a pas jugé qu’il y avait manière à se prononcer ; il en a été de même des formations politiques impliquées ou non dans la course électorale. De tels faits contribuent de manière certaine à maintenir les femmes hors du champ politique. En effet, la participation des femmes à la politique, et particulièrement aux plus hautes instances du politique, reste et demeure encore très faible en Haïti. Et parmi les différentes barrières identifiées à leur participation, les attaques sexistes dont les femmes font l’objet figurent en très bonne place41.

En novembre 1997, à l’occasion du Tribunal International contre la violence faite aux femmes42 - tribunal symbolique - les témoignages entendus ont concerné aussi bien de jeunes enfants que des femmes adultes issues de différentes catégories sociales. Parmi les cas présentés signalons : le viol des handicapées, de préférence les sourdes-muettes et les déficientes mentales qui sont réputées être des femmes qui « portent chance » ; le viol de prisonnières par leurs geôliers, viol suivi dans certains cas de grossesse. Les résolutions du tribunal ont particulièrement indexé les insuffisances au niveau de la législation, du système judiciaire et policier. Ces insuffisances induisent notamment le fait que d’une part, les femmes ne peuvent généralement pas être entendues sur la violation de leurs droits spécifiques et, d’autre part, que l’impunité sévit avec toutes les conséquences que l’on sait. Le tribunal s’est en outre attardé sur le rôle à jouer par l’Office de la Protection du/de la Citoyenne pour la protection et le respect des droits des femmes haïtiennes.

Dans de nombreuses facultés de l’Université d’État d’Haïti, se pratique le rituel de la « fête des bleus ». Dans certaines facultés, les pratiques suivantes ont cours : versement de peinture à l’huile sur les parties génitales des nouvelles étudiantes ; « vente des filles » sur base de l’appréciation de leur beauté. Dans ce dernier cas, les étudiants versent une somme d’argent à leurs homologues masculins pour les étudiantes « achetées » et reçoivent en prime celles qui n’ont pas « trouvé preneur ». Les jeunes filles sont contraintes de se plier au bon vouloir de l’acheteur. Les directions des facultés concernées et le rectorat de l’université sont parfaitement muets à ce sujet. De telles pratiques contribuent, sans nul doute, à écarter les femmes déjà peu présentes dans les milieux universitaires (qu’il s’agisse du corps professoral ou du milieu estudiantin).

Comme dans beaucoup d’autres domaines en Haïti, les données sur la violence faite aux femmes sont insuffisantes. Celles qui sont disponibles permettent néanmoins d’être relativement édifiée sur les contours du phénomène dans la société.

Selon les données de l’étude commanditée en 1996 par le CIFD43 :

  • le groupe d’âge des femmes victimes de violence va de cinq (5) à soixante (60) ans et plus, avec une tendance plus marquée pour la tranche d’âge 10-19 ans ; les formes de violence les plus citées sont, par ordre d’importance : sexuelles, physiques et psychologiques ;

  • les violences sont généralement le fait du conjoint ou d’un autre homme proche ; et

  • les violences ne sont pas liées au statut matrimonial et au niveau d’instruction des agresseurs et des victimes.

Le rapport de la Commission Nationale de Vérité et de Justice44, achevé en mars 1996, traite de quatre-vingt-trois (83) cas de viols pour motif politique enregistrés durant la période du coup d’État militaire de 1991. Les violences répertoriées sont accompagnées d’autres types de violations telles que des agressions sexuelles, physiques (torture) et verbales, des menaces de mort, la détention forcée, l’exécution sommaire d’autres membres de la famille et les vols et extorsions. Le rapport indique que :

la plupart des viols se déroulent dans la maison de la victime, devant la famille rassemblée et terrorisée. Dans certains cas, un membre de la famille est obligé d’en violer un autre devant tout le monde sous menace de mort. On a noté aussi des viols dans des centres de détention et quelques cas de viols dans la rue.

Entre autres conséquences de ces violences pour les femmes victimes, le rapport note : l’infection au VIH/Sida, les grossesses indésirées, les lésions gynécologiques, les troubles de la sexualité et la dépression latente.

Pour sa part, en 1999, l’organisation féministe « Kay Fanm/La maison des femmes » a dressé un tableau45 des cas de violence enregistrés par l’organisation. L’organisation étant basée à Port-au-Prince, 85 % des chiffres présentés se rapportent au département de l’Ouest.

Il s’agit, pour l’ensemble des cas, de femmes ayant eu recours aux services de l’organisation. En termes numériques, ces données ne représentent qu’une infime proportion de l’ampleur du phénomène, mais permettent à esquisser le profil de la violence contre les femmes en Haïti. Soulignons qu’il s’agit bien d’une première esquisse, car il s’agit uniquement de cas rapportés. Notons que l’on ne retrouve aucun cas de viol individuel de femme adulte, ni de viol conjugal. Il est, malgré l’énorme travail des organisations de femmes, plus aisé de dénoncer la violence sexuelle perpétrée contre des fillettes et des adolescentes que celle dont sont victimes les femmes adultes. Par ailleurs, les dénonciations de cas de harcèlement sexuel, encore timides dans le pays (deux cas rapportés), permettent de mesurer les résultats du travail des organisations de femmes contre la violence. Prélevons, que la violence contre les femmes se traduit surtout (60 %) en violence physique (bastonnade et autres sévices) et que dans 61 % des cas, cette violence est le fait du conjoint.

Cas de violence répertoriés par l’organisation Kay Fanm (septembre 1997 mai 1999)46

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Les données de cette même organisation, actualisées en octobre 2001, attestent d’une part, d’une augmentation de toutes les formes de violence déclarées et, d’autre part, du fait qu’en termes d’ordre d’importance les types de violence se déclinent de la même manière : violence physique 69 % des cas, viol 17 %, meurtre et tentative de meurtre 4 %, harcèlement moral 8 % et harcèlement sexuel 2 %. Il est à noter que le harcèlement moral n’était pas auparavant déclaré, que les viols individuels de femmes adultes continuent à être peu rapportés et que la tranche d’âge inférieure pour le viol des enfants s’est abaissée à huit (8) mois.

Bien que le phénomène ne concerne pas exclusivement les individus de sexe féminin, il convient toutefois de signaler l’existence du commerce sexuel ; un commerce qui se caractérise notamment par la présence de plus en plus importante de clients en quête de personnes de plus en plus jeunes. Si, encore une fois, les données sur Haïti font défaut, il est un fait admis que dans l’hémisphère Sud, le phénomène a connu un essor considérable au cours des dernières décennies.

Au niveau mondial, la violence envers les femmes accuse des proportions alarmantes comme l’illustrent les statistiques suivantes47 :

  • De 20 % à 50 % de femmes dans le monde sont victimes, à des degrés divers, de violences conjugales.

  • Dans le monde entier, on évalue à cinq mille (5,000) le nombre de femmes et de jeunes filles victimes de crime « d’honneur » par année. L’UNICEF évalue que dans le monde, une (1) femme sur dix (10) est victime d’un viol une (1) fois dans sa vie.

  • Plus de cent millions (100,000,000) d’individus de sexe féminin manquent à l’appel à travers le monde du fait de la préférence accordée aux enfants de sexe masculin.

  • Au Canada, pays réputé pour ses avancées en matière de droits des femmes, les enquêtes effectuées en 1999 par le Secrétariat aux Droits des Femmes révélaient que : une (1) femme sur trois (3) avait été victime de viol, d’autres agressions sexuelles ou d’autres formes de violence au cours de sa vie ; une (1) femme sur dix (10) a été victime de violence conjugale ; et seulement un (1) viol sur quatre (4) faisait l’objet d’une plainte. Par ailleurs, selon les informations collectées auprès de la Police Judiciaire, si les plaintes de viol sur mineures aboutissent plus aisément à des condamnations, il est par contre observé que pour celles relatives aux femmes adultes beaucoup sont suivies d’un non-lieu ou d’un classement sans suite.

  • En France, selon un sondage réalisé en 1991, une (1) femme sur cinq (5) dit avoir été victime ou témoin de harcèlement sexuel. Selon le rapport 2001 du Ministère de l’Intérieur, trois (3) femmes meurent tous les quinze (15) jours du fait de violences masculines domestiques.

  • La Commission Européenne estime que 30 % des femmes salariées sont victimes de harcèlement sexuel en Europe.

  • Dans les États membres de l’Union Européenne, on dénombrait, pour l’année 2000, 2 % de travailleuses (soit 3 millions de femmes) ayant fait l’objet de harcèlement sexuel au travail.

Attitudes face à la violence envers les femmes

Au niveau des perceptions ayant généralement cours dans la société haïtienne, la violence à l’égard des femmes est très largement acceptée, tolérée. Ce qui choque généralement ce n’est pas la violence elle-même, mais plutôt le type de violence exercée, son intensité ou sa régularité. Ainsi, pour ce qui est d’une des formes de violence les plus visibles, comme par exemple la violence physique, on verra des individus protester face au fait qu’une femme soit « trop battue », « trop souvent battue », « trop sauvagement battue » ; ou encore les sensibilités seront réveillées compte tenu des moyens utilisés pour administrer le châtiment (« li pa t dwe bat li ak sa a / Il n’aurait pas dû la battre avec cet objet). De plus, la reconnaissance des violences, lorsqu’elle est admise, est fortement modulée par le profil de la victime (enfant/adolescente/adulte, statut matrimonial, sexuellement active ou non, prostituée, classe sociale) et, subséquemment, à la considération sociale attribuée à ce profil. De même, il sera tenu compte des circonstances dans lesquelles l’agression a été commise ; ceci non pas tant pour déterminer d’éventuelles circonstances aggravantes au forfait, mais plutôt pour juger en quoi la victime se serait elle-même exposée à l’agression. Ainsi, le questionnement portera d’abord sur les actes dont la victime se serait elle-même rendue coupable pour mériter un tel traitement (Sa li fè ?) Qu’a-t-elle fait ? Sa li te pèdi la a ?/Que faisait-elle là ?) plutôt que sur l’agression subie. Et sur cette base, le verdict sera rendu sur la recevabilité de la violence exercée et/ou sur son degré, sur ce qui l’explique, voire la justifie. Notons à ce propos, qu’ici encore, cette manière d’appréhender les choses ne porte pas seulement sur la violence envers les femmes et qu’elle traduit une perversion qui gangrène la société haïtienne : la victime blâmée, la victime accusée ; ce sont les victimes, quelles qu’elles soient, qui ont tort.

L’enquête EMMUS-III48, réalisée au cours de l’année 2000, s’est penchée sur la question de la violence, en recherchant le degré d’approbation de la violence conjugale imputable aux hommes. Les résultats de cette enquête attestent que, au niveau des perceptions ayant cours, qu’il s’agisse des hommes ou des femmes, la violence est considérée comme recevable dans certaines circonstances. Ainsi, 20 % des hommes interrogés49 admettent que le fait de battre sa conjointe puisse être justifié. Par ordre d’importance, les raisons les plus couramment évoquées sont : le fait de sortir sans avertir son conjoint, le fait de négliger les enfants et le refus d’avoir des relations sexuelles. Une proportion plus faible d’hommes approuve également cette violence lorsque le repas a brûlé et lorsque leur opinion est discutée. Pour leur part, 40 % de femmes50 déclarent approuver la violence pour certaines raisons spécifiques qui sont, par ordre d’importance, le fait de : sortir sans avertir le conjoint, négliger les enfants, refuser les rapports sexuels, brûler la nourriture et discuter des opinions du conjoint. Nonobstant ces déclarations, 93 % des femmes enquêtées affirment refuser le principe selon lequel une femme devrait supporter d’être battue par son conjoint pour maintenir la cohésion du ménage51. La proportion de femmes émettant une telle opinion est très élevée quel que soit la caractéristique sociodémographique.

Ces résultats confirment, l’acceptation, l’intériorisation et la banalisation de la violence faite aux femmes :

Gason siperyè pase fanm/Les hommes sont supérieurs aux femmes ;
Se lotorite gason ki dwe pale/Le pouvoir de l’autorité masculine doit s’imposer ;
Gason gen dwa korije fanm/ Les hommes ont le droit de corriger les femmes.

Il est intéressant de noter en outre que, d’une part, les raisons citées en tout premier lieu se recoupent parfaitement qu’il s’agisse des hommes ou des femmes et que, d’autre part, ces raisons renvoient spécifiquement à la liberté de mouvement des femmes (contrôle), à leur rôle assigné en tant que mère et au droit que les hommes auraient sur le corps des femmes. En d’autres termes, les opinions exprimées sont conformes aux idéologies relatives aux genres. Jouant d’ailleurs sur ce registre, des bandits peuvent se permettre d’agresser des femmes en public en toute impunité. Il suffit, pour s’assurer de manière quasi-absolue que personne, ni aucune autorité, ne s’interposera, de se faire passer pour un conjoint furieux52. Même si elle est exercée dans les lieux publics, la violence conjugale reste et demeure perçue comme relevant strictement du domaine privé et, partant, il n’y a pas lieu de s’en mêler :

Moun pa dwe foure bouch nan zafè mari ak madanm/ Il ne faut pas intervenir dans les affaires d’un couple.

Dans cette optique, la notion de non-assistance à personne en danger n’a aucune résonance. Cette même conception prévaut chez les autorités policières et judiciaires et se traduit, dans les faits, par une absence d’écoute des femmes qui osent porter plainte.

Dans le cas des agressions sexuelles relativement reconnues comme telles dans la société, en l’occurrence les viols, les attitudes varient tout particulièrement selon le contexte. Lorsque les agressions sont imputables à des bandits ou à des forces armées, elles provoquent plus aisément des protestations. Force est cependant de relever que lesdites protestations (sauf lorsqu’elles sont le fait des organisations de femmes) tendent davantage à indexer les situations d’insécurité et/ou d’impunité qui les sous-tendent, plutôt que les violations des droits des femmes qu’elles traduisent. Par contre, lorsque les agressions ne s’inscrivent pas dans le cadre de ce qui est considéré comme une attaque contre les populations, donc lorsque le viol est le fait d’un citoyen ordinaire, les protestations se font rares et n’accusent généralement pas avec la même véhémence. À cet égard, il importe de s’arrêter à des traitements réservés aux victimes. Les témoignages recueillis auprès des femmes concernées et les observations effectuées (à travers l’accueil et l’accompagnement offerts par des organisations de femmes) permettent de parler d’une part, de déni de justice et, d’autre part, de rejet des victimes. Au coeur de ce déni et de ce rejet, il y a la question du déshonneur (viol considéré dans la pratique et dans la législation comme un crime contre « l’honneur »), qui elle-même renvoie à une question beaucoup plus essentielle, celle de la construction des rapports sociaux de sexes dans la société haïtienne.

En effet, l’on considère généralement que l’une des mesures de l’accomplissement d’une vie féminine réside dans le fait pour une femme d’être capable de conclure une « bonne union » avec un homme (Jwenn yon nèg/Trouver un homme ; Jwenn yon nèg pou leve ou atè a/ Trouver un homme pour t’élever ; Fè la sosyete bo ou/ Fais toi reconnaître par la société). En conséquence, les individus de sexe féminin sont éduqués de manière à se positionner sur le marché du nuptial. Dans ce cadre, la virginité53 est, pour une jeune fille, un élément considérable de sa « valeur » car, elle peut garantir à son futur conjoint qu’il est son premier partenaire sexuel et donc que nul autre que lui n’a joui de son corps. De même, une femme adulte doit être en mesure de rassurer son conjoint sur le fait qu’il est bien son seul partenaire sexuel54. Dans cette logique, un viol se présente comme un facteur de dépréciation des femmes. Les pratiques langagières sont à ce propos forts éloquentes :

yo pèdi li/on l’a perdue,
yo gaspiye li/ elle a été gaspillée ;
yo sakrifye li/ elle a été sacrifiée ;
yo gate li/ elle est avariée ;
yo pase sou li/on lui est passé dessus.

Les expressions utilisées expriment clairement la valeur marchande attribuée au corps féminin et, ce faisant, le mépris envers les femmes. En effet, la victime en tant que personne n’est pas au centre des préoccupations ; ce qui importe ce sont les effets du viol sur les opportunités de conclure une union ou d’arriver à la maintenir.

Une femme violée n’est pas donc pas d’abord généralement considérée comme une victime, mais plutôt comme une personne déshonorée. Une telle situation résulte, sans nul doute, du fait que ce qui fonde, dans une société patriarcale, la considération attribuée aux personnes de sexe féminin ne réside pas tant dans leurs capacités objectives, mais bien davantage dans le fait qu’elles répondent aux exigences de leur condition de femme. En l’occurrence, il est attendu des femmes qu’elles sachent se réserver pour l’assouvissement du plaisir sexuel de leur conjoint. D’où, les persistantes et pernicieuses questions relatives à la teneur de la résistance opposée par les victimes à leurs agresseurs ou, plus perfides encore, les interrogations sur le plaisir que les victimes pourraient avoir éprouvé.

Les barrières à la dénonciation du viol et à l’établissement de sa preuve sont multiples ; citons : le mépris de soi et la honte (phénomène de l’hostilité horizontale observée chez une personne oppressée et violentée), la désapprobation de l’entourage, le fait d’être indexée et d’être même la risée, les tracasseries administratives, etc. Dans ces barrières, l’obtention du certificat médical - document permettant de constater l’agression sexuelle - représente un calvaire particulièrement inénarrable. Bien qu’aucun texte de loi ne l’exige, les tribunaux haïtiens n’acceptent que les certificats émanant de structures hospitalières publiques. Il est extrêmement difficile d’obtenir ce certificat et surtout d’obtenir un document répondant aux besoins. Les médecins n’ont généralement pas les compétences (savoir-faire, protocole de prise en charge) pour ce faire et, de surcroît, ne sont pas ou sont peu sensibilisés au problème. L’assistance dont peut bénéficier une victime relève uniquement de la bonne volonté du médecin de service. L’obstétricienne-gynécologue, la Doctoresse Nicole Magloire relevait à ce propos que :

l’on ne peut aborder ces problèmes avec comme seul outil le désir de venir en aide. Les intervenants en santé doivent être préparés, formés pour faire face à ces situations. Dans ce sens, l’examen gynécologique fait partie intégrante du processus d’accompagnement, d’autant plus qu’il est souvent la première intervention. Tout faux geste peut le compromettra.

Par ailleurs, l’exigence relative au certificat médical implique que les femmes vivant en dehors des aires où existent des centres hospitaliers étatiques et équipés — donc la très grande majorité des Haïtiennes, eu égard à la répartition géographique des55 populations (64 % de ruraux) et à la faiblesse de la couverture sanitaire — ne peuvent aucunement prétendre ester en justice en cas de viol. Lorsque des femmes parviennent à franchir ce difficile cap et à résister aux pressions auxquelles elles sont soumises, elles doivent encore butter contre le sexisme qui caractérise tout le système judiciaire haïtien. Les autorités judiciaires manifestent en effet peu d’empressement pour ces cas, surtout lorsqu’il s’agit de femmes adultes56 et ne font montre d’aucun souci de justice et encore moins d’équité. Cela ne peut être simplement mis au compte de l’ignorance - méconnaissance et inaccessibilité des textes juridiques - relative aux engagements étatiques en matière de droit des femmes. Ainsi, lorsqu’il s’agit d’adolescentes violées, pour clore rapidement le dossier, commissaires du gouvernement et/ou juges prônent, comme réparation de « l’honneur perdu », soit un dédommagement financier, soit le mariage entre l’agresseur et sa victime. En d’autres termes, le système judiciaire donne le droit à l’agresseur de continuer à violer en toute légalité. Et pour ce qui est des femmes adultes, outre la banalisation du crime (un xème rapport sexuel), on se permet même d’évoquer la responsabilité des victimes dans l’agression subie, ou encore on les harcèle à propos des « sensations éprouvées pendant la pénétration » (sic).

Le Code Pénal haïtien en vigueur fait référence à la violence contre les femmes, de manière directe et surtout indirecte, dans ses articles traitant des coups et blessures (articles 254 à 257), de l’avortement (article 262), de l’adultère (articles 269, 284 à 287), et du viol (articles 279 à 281). Dans ces textes de lois - pétris de discrimination sexuelle - d’une part, la violence spécifique à l’égard des femmes n’est pas définie en tant que telle et, d’autre part, cette violence n’est pas appréhendée du point de vue de la victime. En outre, ces textes qui banalisent le phénomène de la violence continuent d’ignorer les prescriptions de la Constitution de 1987 (principes de l’égalité des personnes et de la protection de leurs droits) et font également fi des engagements pris par l’État haïtien en matière de protection des droits des femmes, notamment en ce qui a trait à la violence (Section D sur la violence de la Plate-forme d’Action de Beijing — IVe Conférence Mondiale sur les femmes en 1995 ; Conférence des Nations Unies sur les Droits Humains — Vienne, juin 1993 ; Convention Interaméricaine Belem Do Para contre la violence faite et aux femmes- 1996).

En mars 1998, les organisations de femmes haïtiennes se sont mobilisées pour engager des négociations avec le Parlement en vue de changer les lois les plus défavorables aux femmes et, dans ce cadre, elles se sont particulièrement penchées sur le problème des agressions sexuelles. Ces négociations ont, entre autres, abouti à l’élaboration et au dépôt d’une proposition de loi sur les agressions sexuelles.

La nouvelle proposition de loi constitue une tentative louable de prévoir les différents cas de figure. Cette proposition présente le mérite de prémunir les femmes contre des formes d’agression dont elles sont en priorité et presque exclusivement victimes. Elle présente également l’intérêt de couvrir les individus des deux sexes, en dehors de toute considération d’âge ou de situation. Outre le fait de définir les agressions sexuelles et leurs différentes formes, la proposition fait montre d’une ouverture d’esprit certaine ; notamment en offrant une conception plus large du viol, une conception qui ne définit pas l’acte du point de vue de l’agresseur masculin.

Bien que ces propositions de lois aient été dûment déposées, les turpitudes de la vie politique n’ont pas permis qu’elles soient votées et, actuellement, la question est très loin de préoccuper les autorités.

Le rejet des femmes violées est quant à lui, aussi bien le fait de la communauté, de la famille et du conjoint. Et les femmes victimes de viol pour motif politique n’y échappent pas nécessairement. Ces dernières, outre le fait d’être considérées comme des femmes ayant « perdu leur honneur », sont aussi quelque part perçues - notamment par les hommes humiliés dans leur virilité car, ils n’ont pas été en mesure de « défendre leur honneur » - comme s’étant compromises avec l’ennemi. De manière assez confuse, il semble être reproché à ces femmes d’avoir d’une part collaboré avec l’adversaire (la collaboration est d’autant plus abjecte qu’elle relève du domaine de la sexualité) et d’autre part, d’avoir, en se laissant souiller, contribué à l’humiliation de leurs proches. Au regard de beaucoup (hommes et femmes), les femmes violées sont considérées comme des êtres avilis et, pour certains-es, elles ne méritent plus le respect de leurs semblables. Des victimes ont indiqué à ce propos que leur viol était devenu une source d’ostracisme, d’invectives, de sarcasmes (femme violée désignée comme celle qui s’est fait monter), ou encore, du point de vue de certains hommes, une autorisation au harcèlement57 sexuel. L’entourage des victimes qui, à des degrés divers, subit également l’opprobre, peut-elle aussi adopter une attitude qui tend à culpabiliser les victimes ou à concrètement les rejeter (cas de jeunes femmes mises à la rue). D’autres témoignages ont mentionné la rupture des unions, soit sous l’initiative du conjoint incapable de faire face (à lui-même, à ses pairs, à son voisinage), soit du fait de la victime qui ne supporte plus l’ostracisme et les insinuations insultantes. À tout cela s’ajoute la dramatique absence de recours légaux et de structures de prise en charge des victimes. En dépit de leurs louables efforts, les organisations de femmes ne disposent pas des moyens d’offrir l’ensemble des accompagnements nécessaires et leur offre de services, déjà limitée, est circonscrite à une certaine aire géographique. Il est par ailleurs connu que de tels traitements ont conduit certaines femmes à changer de lieu de résidence et, l’on peut dès lors valablement s’interroger sur les réactions de détresse qu’ont pu avoir, dans leur désespérante solitude, des femmes aussi mutilées. La situation extrême est atteinte lorsque les viols provoquent des grossesses ; outre l’hostilité qui en résulte, ces grossesses peuvent aussi être perçues par les victimes et par d’autres, comme la preuve vivante d’un châtiment, d’un ravalement ou d’une défaite58. Il est intéressant à ce propos de relever qu’en dépit des discours moralisateurs sur l’avortement, on s’accorde assez généralement pour reconnaître en pareil cas le bien-fondé d’une Interruption Volontaire de Grossesse (IVG)59. Dans certains pays en situation de guerre ouverte, il a été observé à ce sujet que l’on procédait à l’élimination physique des femmes incriminées et, le cas échéant, de leur enfant non désiré. Bien qu’aucun cas de ce type n’ait été rapporté en Haïti, on peut toutefois s’interroger sur le sort qu’ont connu les femmes jetées à la rue dans le plus grand dénuement.

Comme nous le disions au début de ce texte, le coup d’État de 1991 a forcé le regard sur le phénomène des viols commis à l’encontre des femmes. Malheureusement, la réflexion n’a pas été suffisamment approfondie de manière à mettre en exergue les différentes facettes de la problématique de la violence ainsi soulevée. À cet égard, il semble plutôt que ce soit les références à une doxa60 qui aient opéré. En se penchant sur le cas des femmes violées dans cette conjoncture, il n’a été considéré que les viols perpétrés par des agents de l’État, des agresseurs très généralement inconnus des victimes. Par contre, sauf pour souligner le caractère élaboré de la répression, on a soigneusement évité de s’attarder sur les cas où les victimes connaissaient parfaitement les hommes qui ont forcé des rapports sexuels ; à savoir des hommes proches qui, sous la menace, ont commis des viols. Pourquoi un tel silence ? Pourquoi ce refus de s’interroger également sur ces actes-là ? Pourquoi ne pas s’être attaché à recueillir la parole des personnes (enfants et adultes de sexe masculin et féminin) directement concernées par cette question précise ? Pourquoi n’avoir pas cherché à savoir, pour justement arriver à comprendre et pouvoir réagir ? En quoi l’occultation de cette réalité peut-elle effacer le drame vécu par la victime et celui qui a posé l’acte, et qui ont pleine conscience de ce qui leur est arrivé ? Comment le silence peut-il masquer le fait que ces personnes se connaissent intimement, vivent encore ensemble ou continuent de se côtoyer ? En quoi ce déni peut-il réellement gommer de la conscience des personnes directement concernées et aussi de la conscience collective le fait indéniable que des pères, des fils, des frères, des neveux ont été conduit à poser un acte violent et incestueux61 ? Et par-dessus tout, évacuer une telle question n’est-ce pas frapper d’invisibilité l’indicible souffrance des femmes, les premières victimes ; n’est-ce pas leur enlever le droit de s’exprimer62 ? Peut-on valablement penser que, pour ces victimes, il n’y a aucun visage derrière l’acte subi ? Et qu’en est-il du fait que des prisonniers ont collectivement violé les femmes en détention forcée, que leur livraient en pâture les forces armées ? En ne considérant pas l’ensemble des actes commis, la société haïtienne peut-elle sérieusement prétendre songer à la réparation et à la réhabilitation des victimes ? Quels seraient donc le sens et la portée de la ratification de certaines conventions internationales (notamment celle pour la prévention et la répression de la torture ; celle contre l’imprescriptibilité des crimes de guerre et des crimes contre l’humanité ; et celle contre la torture et autres peines ou traitements cruels, inhumains ou dégradants) si la société haïtienne n’est pas elle-même capable de refuser les tabous pour engager des débats publics et lucides sur ces questions d’importance ? Peut-on uniquement laisser à certains groupes, d’ailleurs restreints, la difficile tâche de se colleter à ces épineuses questions ? Peut-on simplement s’en remettre au temps pour espérer panser ces blessures ? En optant pour le silence, la société haïtienne ne s’est telle pas du même coup, enlevé la possibilité de se regarder elle-même et de pouvoir véritablement se dire « jamais, plus jamais » ? En occultant ces horreurs, n’est-ce pas, encore une fois, renoncer au devoir de mémoire et se refuser les moyens de procéder à une nécessaire catharsis ?

Ces questions s’adressent sans aucun doute, à l’ensemble des composantes de la société haïtienne. Elles interpellent toutefois tout particulièrement les féministes parce que, justement, elles sont celles qui se sont donné mandat d’analyser de manière holistique le phénomène de la violence faite aux femmes ; pour mieux le combattre certes, mais aussi et surtout, parce qu’elles sont celles qui n’ont pas peur de penser l’utopie qui vise à son éradication. Ensuite, comme l’indique le plaidoyer sus-mentionné de la Marche Mondiale des Femmes de l’An 2000, il revient également aux autres mouvements sociaux revendicatifs (au niveau national et international) de participer activement à la dénonciation de la violence faite aux femmes (y compris au sein même de ces mouvements) et de rechercher les voies et moyens de la combattre. Comment en effet prétendre lutter contre les inégalités prévalant dans et entre les sociétés si on ignore le fait que ces inégalités font le lit de la violence qui, elle-même, sert à la domination ? Comment lutter efficacement en faisant fi du fait que les violences que subissent les femmes sont une résultante de leur statut d’infériorité, de leur marginalisation ? Comment s’attacher à la construction d’un monde solidaire sans la moitié de l’humanité ; sans donc les femmes, généralement victimes d’un ensemble d’inégalités qui les privent justement de leur autonomie et les empêchent de participer pleinement aux luttes sociales ? Comment y parvenir sans mettre en cause tous les privilèges, y compris ceux liés à l’appartenance au sexe masculin ? Et dans le cas précis d’Haïti, comment ne pas considérer les déficits des mouvements sociaux au regard du fait qu’ils s’adressent tellement peu aux femmes ?

Conséquences de la violence à l’encontre des femmes

La violence spécifique que subit les femmes est très lourde de conséquences pour les femmes elles-mêmes, pour leur entourage immédiat et pour la société dans son ensemble.

Tout d’abord, le phénomène en soi témoigne du profond mépris dans lequel sont tenues les femmes. Ensuite, pour les femmes en tant que premières victimes, la violence à des conséquences graves au plan de la santé physique (hémorragies répétées, membres cassés, somatisations multiples, infirmités) et mentale (déconsidération de sa propre personne, perte de confiance en soi, culpabilisation, peur des rapports sexuels, crises d’angoisse, psychose, dépression). Les victimes ne bénéficient que rarement des soins appropriés. Pas seulement en raison de l’insuffisance, de l’inaccessibilité (géographique, économique) et de l’inadéquation des structures hospitalières, mais aussi parce que les concernées vivent généralement la violence dans une très grande solitude, en plus d’un isolement qui découle de leur exclusion ou de leur marginalisation de la sphère publique (il leur est dès lors difficile de nouer des alliances) et de leur « invisibilité » sociale. Les douloureux sentiments de honte éprouvés font donc que les victimes répugnent à faire état de leur malheur. À cela s’ajoute les effets psychologiques qui induisent un certain nombre d’incapacités. La mort peut également être une conséquence directe des violences subies.

La banque Mondiale elle-même est contrainte de reconnaître que les violences envers les femmes sont une cause de décès et d’incapacité chez les femmes en âge de procréer, aussi importante que le cancer, et une cause de mauvaise santé plus importante que les accidents de la route et la malaria combinés.63

Ces conséquences peuvent, par ailleurs, se chiffrer en coûts économiques.

Dans les ménages où la violence contre les femmes est de mise, la peur règne chez toute personne en position d’être dominée, en particulier chez les enfants. En effet, en donnant à voir de tels spectacles aux petites filles, on leur inculque dès leur tout jeune âge la peur des hommes et, surtout on les conditionne à accepter sans rechigner la suprématie de l’autorité masculine et, à la longue, à la considérer comme un fait « naturel ». A l’inverse, les petits garçons feront l’apprentissage de leur « rôle d’homme ». Mais qu’il s’agisse de fillettes ou de garçonnets, les enfants apprennent par-dessus tout à se courber devant la force de l’autorité, à l’accepter, à ne pas la questionner.

Pour leur part, les femmes qui ne sont pas personnellement victimes de violence sont néanmoins touchées, qu’elles en aient ou non conscience. Ne pouvant ignorer cette menace potentielle, les femmes cherchent donc, d’une manière ou d’une autre, à s’en prémunir. Et compte tenu de leur socialisation, plus souvent qu’autrement la protection recherchée s’inscrira dans la logique même du phénomène, à savoir l’évitement, l’autocensure, l’abstention. Ainsi, comme le souligne le rapport de la Conférence de Beijing, la peur d’être victime de violence limite en permanence la mobilité des femmes et leur accès aux ressources et aux activités essentielles64.

Enfin, de par sa fonction essentielle, la violence contribue à maintenir la grande majorité des femmes en marge de la sphère publique et, ce faisant, celles-ci ne peuvent pleinement exercer leurs droits de citoyennes et donc participer aux affaires publiques.

La violence envers les femmes, ou même la menace de la violence, a principalement comme conséquences de maintenir les femmes dans un état de peur ou de vulnérabilité constante et de limiter leurs déplacements (particulièrement le soir ou la nuit), leur accès à des espaces publics où elles se sentent en sécurité, leur participation sociale, leur autonomie. Les femmes se voient ainsi dénier l’accès à une citoyenneté pleine et entière65.

Mais ce n’est pas seulement à l’exclusion des femmes que conduit cette violence spécifique dont elles pâtissent. Dans ce jeu-là, la société tout entière est perdante. Comme le note encore le rapport de la Conférence de Beijing, la violence à l’égard des femmes à un coût social, sanitaire et économique élevé pour les individus et pour la société. Outre le fait de ne pouvoir bénéficier des capacités de tous ses membres, en acceptant la violence envers les femmes, la société se ferme également à la possibilité d’appréhender véritablement le phénomène de la violence en tant que tel et par conséquent, la société s’ampute de l’opportunité de se doter des moyens de la refuser ; de la refuser absolument comme mode de régulation des rapports sociaux et politiques.

Des blocages à la lutte contre la violence faite aux femmes

En février 1998, lors du Colloque haïtiano-dominicain sur la violence faite aux femmes, Myriam Merlet et Fabienne Pierre-Jacques — respectivement membre et sympathisante de l’organisation féministe ENFOFANM — ont eu à exposer une analyse de certains blocages dans la lutte contre la violence faite aux femmes haïtiennes, et à mettre en discussion un ensemble de propositions visant à lever lesdits blocages. Nous reproduisons ci-après l’essentiel de leur présentation66.

S’il est clair que la violence faite aux femmes procède des idéologies dominantes dans la société haïtienne, il n’en demeure pas moins que l’appréhension de ce phénomène complexe nécessite également de s’attarder sur les organisations de femmes pour lesquelles la violence constitue un champ de travail privilégié. Dans cette optique, il importe donc de se pencher sur les aptitudes du Mouvement des Femmes à y faire face. Loin de verser dans la critique stérile, une telle démarche se veut porteuse et, ce faisant, tout en reconnaissant l’importance incontestable du Mouvement dans la lutte contre la violence, cette démarche cherche à ouvrir d’autres pistes de réflexion. Cette approche s’avère d’autant plus nécessaire qu’en Haïti la problématique reste et demeure une préoccupation constante des militantes de la cause des femmes qui en sont, en ce sens, les dépositaires. Dans certains autres pays, on observe par contre que ce champ d’intervention est assez largement le fait d’organisations offrant des services de base aux populations. Porter un regard critique constructif sur les organisations de femmes, c’est identifier leurs faiblesses en vue de mieux travailler à la construction d’un mouvement social ayant les capacités d’obtenir les changements souhaités.

Les principaux blocages sont identifiés aux différents niveaux suivants :

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Le phénomène ne concerne pas uniquement les organisations de femmes. Il est très largement observé dans les autres organisations de la société civile haïtienne, groupes et partis politiques compris.67

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Les propositions d’ordre stratégiques formulées par rapport aux constats dressés portent, pour l’essentiel, sur les aspects suivants :

  • La consolidation du Mouvement des Femmes à travers : l’élaboration de plans d’action, la formation des cadres (développement et appropriation des connaissances), une meilleure utilisation des ressources (notamment humaines), la promotion de modes de fonctionnement plus démocratiques, la mise en place de mécanismes de concertation et l’établissement d’un code d’éthique régissant les relations interorganisationnelles.

  • La constitution d’une coalition d’organisations travaillant autour de la problématique de la violence à différents niveaux : campagnes d’information, de sensibilisation et de formation ; revendications autour de la nécessité pour que l’organisme étatique concerné, le Ministère à la Condition Féminine et aux Droits des Femmes (MCFDF)68 s’attache véritablement à ce dossier et soit renforcé de telle sorte qu’il dispose des moyens de sa politique (crédibilité, ressources financières, compétences professionnelles), en particulier la capacité de coordonner les actions engagées par l’État et d’établir un interface avec les organisations de femmes ; conduite de plaidoyers pour que la problématique des femmes soit véritablement inscrite dans l’agenda politique national et que les rapports de genre soient dûment pris en compte dans l’ensemble des politiques étatiques ; intervention dans les média sur les formes de violence implicites dans leurs émissions.

  • L’élaboration et l’adoption de nouvelles lois protégeant les droits des femmes, notamment des lois relatives à la prévention et à la sanction de la violence et se référant aux traités et conventions internationaux en la matière. Dans cette optique, la formation adéquate du personnel des systèmes judiciaire et policier s’avère une nécessité absolue.

  • La mise en place de programmes d’assistance et d’accompagnement (juridique et psychologique) pour les victimes ce, en consultation avec les organisations de femmes.

  • La promotion de la participation politique des femmes. Outre le fait d’assurer une présence féminine significative (dans toute l’acception du terme) dans les espaces de pouvoir, il s’agit également de s’attaquer aux blocages à leur participation et à leur maintien dans lesdits espaces.

Dire non à la violence pour l’éclosion des potentialités individuelles et collectives

L’ampleur du phénomène de la violence à l’égard des femmes a officiellement été reconnu et admis au cours de la seconde moitié du XXème siècle, au niveau des instances internationales. À titre d’illustration, citons :

  • En 1980, la Conférence de l’ONU à Copenhague adopte une résolution intitulée « Femmes brutalisées et violence dans les familles » ;

  • En 1982, une Commission Parlementaire Européenne est constituée sur les droits des femmes ;

  • En 1992, la recommandation N° 19 de la Commission de l’ONU pour l’élimination de la discrimination sexuelle stipule que la violence fondée sur le sexe est une forme de discrimination qui empêche sérieusement aux femmes de jouir des droits et libertés au même titre que les hommes ;

  • En 1993, un rapport de la Banque Mondiale indique que la violence spécifique contre les femmes est l’une des plus importantes causes de leur mortalité. Dans nombre de pays, le phénomène est considéré comme un véritable problème de santé publique ;

  • En 1993, l’ONU adopte une Déclaration définissant la violence contre les femmes et indiquant ses méfaits ;

  • En 1994, l’OEA adopte une Convention contre la violence faite aux femmes ;

  • En 1995, la IVe Conférence Mondiale sur les Femmes, à Beijing, consacre une place importante dans ses travaux à la violence faite aux femmes et considère que la violence à l’égard des femmes fait obstacle à la réalisation des objectifs d’égalité, de développement et de paix. [...] Le fait que la protection et la promotion des droits et libertés fondamentaux ne soient pas assurées dans le cas de la violence à l’égard des femmes, est un problème ancien qui préoccupe tous les États et auquel il faut s’attaquer. […] La subordination économique et sociale des femmes peut être à la fois une cause et une conséquence de la violence qu’elles subissent ;

  • En 1997, l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS) lance, dans les cinq continents, une série d’études sur la violence à l’égard des femmes ;

  • En 1998, le Fonds des Nations Unies pour les Femmes (UNIFEM), lance une campagne internationale contre la violence envers les femmes ; et

  • En 2001, Amnesty International publie un rapport accablant intitulé Torture : ces femmes que l’on détruit. Les conclusions indiquent que le foyer est le principal lieu de cette brutalité et que les gouvernements sont peu actifs pour protéger les victimes et pour punir les coupables.

Si cette attention a été finalement accordée à la question, c’est bien en raison de la mobilisation des Mouvements de Femmes à travers le monde. C’est seulement maintenant, grâce aux efforts tenaces de diverses organisations féminines, que la violence à l’égard des femmes, y compris la violence au foyer, commence à retenir l’attention au niveau international69. Cette mobilisation s’est cristallisée, à l’aube de cet XXIe siècle, dans la Marche Mondiale des Femmes de l’An 200070 où, le 17 octobre, des milliers de femmes venues du monde entier ont entremêlé leurs voix, devant le siège de l’ONU, pour clamer leur désir de vivre dans un monde où la violence envers les femmes serait absolument bannie. Si autant de femmes, venant d’horizons si divers, ont pu marcher côte-à-côte, c’est que la violence envers les femmes est une réalité transnationale et transculturelle ; un phénomène, un fait social qui se retrouve de façon transversale dans toutes les classes sociales, les cultures, les religions, les situations géopolitiques71. Les organisations de femmes haïtiennes ont été partie prenante de cette Marche et ont, dans ce cadre, élaboré un Cahier des Revendications Nationales72 qui réclame que les autorités étatiques attestent de leur volonté politique de combattre la violence en prenant les mesures qui s’imposent pour : faire échec au binôme insécurité/impunité ; juger les coupables de viols pour motif politique durant le coup d’État de 1991 ; prévenir la violence ; mettre en application et faire respecter les textes de lois et les conventions ; adopter les propositions de lois déposées au Parlement ; mettre en place des programmes d’aide et d’assistance aux victimes ainsi que des programmes de formation pour le personnel des services policiers et judiciaires ; et doter le Ministère à la Condition Féminine des moyens lui permettant d’accomplir véritablement sa mission.

Grâce aux luttes menées par les organisations de femmes, des progrès ont certes été enregistrés dans le statut des femmes haïtiennes. Et pour ce qui est spécifiquement de la violence, la question peut actuellement être publiquement posée et débattue, des femmes osent la dénoncer et officiellement l’État s’est engagé à combattre le phénomène. Il reste et demeure cependant que la reconnaissance des droits des femmes est plus déclarée qu’effective. En effet, ces droits ne sont pas encore véritablement appréhendés comme partie intégrante des Droits de la Personne et cette reconnaissance est encore très loin de conférer aux femmes du pouvoir sur leur propre vie. Or, les pouvoirs fondamentaux des individus s’expriment fondamentalement en termes de pouvoir de (pouvoir d’être, d’user de sa personnalité et d’exercer ses talents). Le pouvoir d’un individu sur son corps, sur sa sexualité est donc primordial et se traduit par un droit essentiel qui est celui de vivre à l’abri de la violence. Marilyn French73 rappelle à ce propos que, en dépit de leur caractère inné, les pouvoirs fondamentaux et les droits qu’ils induisent nécessitent, pour leur plein exercice et leur entière jouissance, que les individus soient en mesure de développer des rapports avec le monde. Il est donc impératif que les individus aient le droit d’avoir accès/contrôle aux ressources, le droit de participer aux bénéfices sociaux et, par-dessus tout, le droit suprême de choisir. Or, c’est justement ce qui continue, dans une très large mesure, à être refusé ailleurs et ici en Haïti, aux individus de sexe féminin.

La violence faite aux femmes est une problématique qui, chaque fois qu’elle est soulevée, provoque beaucoup d’émotions. Une telle situation résulte du fait que la violence interpelle personnellement, de manière consciente ou non, chacun-e et nous force à nous regarder. Dans ce domaine, comme pour tout autre phénomène de société, l’absence d’expérience immédiate ne saurait dispenser de la réflexion. Les femmes en tant que premières victimes, ne peuvent faire l’économie du questionnement sur les mécanismes de la violence et aussi sur leurs propres comportements et attitudes face au phénomène ; en particulier sur le fait de s’y soumettre, de rechercher des manières de s’y accommoder, de chercher à l’excuser et/ou à la justifier, ou encore sur le fait de continuer à entretenir des relations intimes avec l’agresseur. En d’autres termes, il s’agit de prendre aussi en compte les marchandages des femmes avec le patriarcat dans tout ce qu’ils induisent au niveau de l’acceptation/intériorisation au plan personnel, et de la tolérance que manifeste la société à l’égard de la violence74. Loin de viser à culpabiliser les femmes victimes de violence, une telle démarche entend plutôt indexer les ambivalences et la spirale de la victimisation. De leur côté, les hommes ne peuvent occulter le fait que, nonobstant les logiques de la Condition Masculine dans une société patriarcale, ils sont bel et bien ceux qui agissent directement pour meurtrir le corps des femmes. Il s’agit bien d’actes tangibles, imputables à des individus bien déterminés et qui, en vertu de leur libre arbitre, sont responsables de leurs actes. Ces réalités-là ne peuvent être aucunement cachées par le jeu de la « construction sociale » ou encore par celui du « système ». De même, la question ne saurait être portée au compte d’un quelconque « problème d’éducation » pris au sens de niveau d’instruction. Et, comme cela a déjà été largement établi ailleurs, il n’y a guère de corrélation entre le niveau éducationnel d’un homme, ou encore sa situation économique, et le fait de violenter les femmes. Les agresseurs et les victimes se retrouvent, indistinctement, dans tous les milieux sociaux. À ce sujet, les études féministes ont plutôt montré l’intérêt, pour mieux cerner la complexité du phénomène, de prendre en compte certaines variables, à savoir : le lieu où s’exerce la violence, la position sociale de l’auteur de l’acte et les relations existant entre l’agresseur et la victime.

Le phénomène de la violence faite aux femmes est une réalité qui gangrène la société haïtienne et est lourde de conséquences ; des conséquences qu’il convient d’analyser et de comprendre dans l’optique de notre difficile quête visant à la nécessaire re-fondation sociale. Il est de l’intérêt bien compris des hommes et des femmes d’Haïti de combattre cette violence spécifique ; la combattre pour se départir de la peur, pour mieux dire non à l’autorité tyrannique, pour permettre l’éclosion des potentialités de tous et de toutes. Si tant est vrai que les femmes sont les premières victimes de la violence spécifique qu’elles subissent en raison de leur appartenance au sexe féminin, il est tout aussi certain que les hommes sont pour leur part prisonniers de la logique du monde patriarcal ; une logique selon laquelle, le pouvoir (le pouvoir sur) est une valeur suprême ; une logique qui fait d’eux des personnes non libres parce que justement prises dans le rôle de l’oppresseur. En ne refusant pas également la violence à l’égard des femmes, comment la société haïtienne peut-elle valablement envisager de se transformer en une société où ce n’est plus le pouvoir tyrannique, celui de la force qui soit la seule voix au chapitre et qui l’emporte inexorablement ? Comment le discours de la non violence prôné pour l’établissement de nouveaux rapports sociaux et politiques, peut-il être crédible ? Comment peut-il trouver une résonance durable et profonde dans les populations quand la majorité des personnes composant ces populations, c’est-à-dire les femmes, les femmes à qui il incombe d’éduquer dans les familles, font continuellement l’expérience de la violence au plus profond de leur être ?

1 Par devant l’Assemblée Constituante de 1986, les femmes avaient déposé des revendications très précises. Citons : l’égalité des droits avec leurs

2 Être autre, la Convention pour l’élimination de toutes les formes de Discrimination à l’égard des femmes (dite Convention de Copenhague), adoptée

3 Institut Haïtien de Statistiques et d’informatique (IHSI) - Division du recensement et des enquêtes nationales/Ministère de l’Économie et des

4 La notion de ressource recouvre les ressources économiques ou productives, les ressources politiques (organisations représentatives, leadership

5 Les contraintes et possibilités ayant un impact sur la transformation sociale en général et sur les rapports entre les genres en particulier.

6 En mars 1994, lors du premier Congrès des Femmes de Maïssade (membres de groupements paysans), dans les résolutions finales figure la dénonciation

7 Lors du premier Congrès des Femmes de la CNEH (Confédération Nationale des Éducateurs-trices d’Haïti), en mai 1998, cette question a été inscrite

8 Le 25 novembre - Journée Internationale contre la Violence faite aux Femmes est, depuis 1987, régulièrement commémoré par les organisations de

9 Convention adoptée par l’Assemblée Générale de l’OEA (Organisation des États Américains) en juin 1994 à Belem Do Para (Brésil). Sous l’instigation

10 Voir, entre autres, les différents rapports établis par les organisations internationales (Nations Unies, Commission Européenne, Amnesty

11 FRENCH, Marilyn, La fascination du pouvoir, Éditions Acropole, Paris, 1986 ; P 69

12 Problème de l’accès aux ressources et de leur contrôle pour les femmes. Fait que les responsabilités matérielles et éducationnelles des enfants

13 Voir sur le sujet Marya, Buvinic, Lycette, Margareth. William Paul, A, Mac Gee ; Women and poverty in the Third World, London, Baltimore : The John

14 Le fait a, entre autres, été attesté par une étude commanditée par le C1FD (Comité Inter-Agences, Femmes et Développement, du Système des Nations

15 Un (1) seul cas, rapporté durant la période du Coup d’État de 1991, et imputé aux GI des États-Unis, a défrayé la chronique nationale.

16 Pierre Bourdieu souligne que la violence symbolique, en tant que forme de pouvoir, s’exerce sur les corps, directement, et comme par magie, en

17 Marche Mondiale des Femmes de l’An 2000, Les violences envers les femmes : là où l’autre monde doit agir,doc miméo, décembre 2001. Texte préparé en

18 Les fillettes en domesticité (« restavèk ») et, dans une certaine mesure, les travailleuses domestiques salariées (les bonnes) sont celles qui font

19 II convient de relever d’une part, que cette forme de discours sur les modalités des relations sexuelles émane essentiellement des hommes et, d’

20 Article 279 et suivants du Code Pénal. Le viol est inscrit au chapitre des crimes et délits contre l’honneur.

21 Cécile, Marotte et Hervé, Rakoto Razafimbahiny, Mémoire oubliée : Haïti 1991-1995, Les Éditions du Regain et CIDIHCA, Port-au-Prince/Montréal, 1997

22 II est à noter que des viols à caractère non politique ont continué à être enregistrés par les organisations de femmes durant cette même période.

23 Dès le 29 novembre 1994, les organisations de femmes ont officiellement remis au Ministre de la Justice des dossiers faisant état des violations

24 L’expression consacrée Travay kay madanm/Travailler chez madame est une excellente illustration. En mettant l’accent sur les femmes, on désigne un

25 En les reléguant à la catégorie dite des « gens de maison », le Code du Travail en vigueur ne leur reconnaît pas le statut de travailleur-euse à

26 Nous pensons tout particulièrement au texte de Myrtha Gilbert, Luttes des femmes et luttes sociales en Haïti. Problématique et perspectives

27 MAGLOIRE, Danièle, MERLET, Myriam, Agir sur la Condition Féminine pour améliorer les situations des femmes, op cit., p 33,34.

28 Mode de Production Capitaliste.

29 Danièle, Combes, Monique, Haicault, « Production et reproduction, rapports sociaux de sexes et de classes », Le sexe du travail/Structures

30 Arlette, Gauthier, Les soeurs de Solitude. La condition féminine dans l’esclavage aux Antilles du XVIIe au XIXe siècle ; Éditions Caribéennes

31 Les pratiques langagières sont révélatrices du fait que la dévalorisation des femmes est bien inscrite dans la conscience collective. Outre le

32 Les résultats d’un questionnaire, périodiquement administré par les chercheures du Bureau d’Études TA.G., font ressortir que, outre les menaces de

33 Cas rapporté, documenté et suivi par le Comité Ad Hoc contre la violence faite aux femmes ; un comité composé d’organisations de femmes (Enfofanm

34 Rencontre tenue à Port-au-Prince, en pleine période du coup d’État, du 5 au 8 mars 1993, sous l’instigation du Comité Ad Hoc suscité.

35 Journal Ayiti Fanm, août 1997, p 6.

36 Kay Fanm, Dossier femmes et violence, Volume I. Les violations des droits humains subies spécifiquement par les femmes durant la période du Coup d’

37 Outre les viols collectifs commis par des membres des forces armées, des femmes qui ont été en détention forcée ont dénoncé le fait d’avoir

38 Le chantage sexuel désigne ici le fait pour des femmes arbitrairement arrêtées d’être contraintes à des relations sexuelles avec des membres des

39 Outre les conditions dégradantes auxquelles sont soumis les individus incarcérés dans les maisons d’arrêt et les prisons, peu de cas est fait des

40 Journal Ayiti Fanm, Feminis yo di Yvon Neptune Non !/Les féministes disent Non à Yvon Neptune, avril-mai 1997, p 15.

41 Voir à ce sujet l’étude de Myriam, Merlet, La participation politique des femmes en Haïti. Quelques éléments d’analyse, Éditions Fanm Yo La/Les

42 Organisé, à Port-au-Prince, sous l’instigation de Kay Fanm, du 24 au 26 novembre 1997. Un compte rendu de l’activité a paru dans le journal Ayiti

43 Violences exercées sur les femmes et les filles en Haïti, op cit. Dans cette étude, un ensemble de 1,705 femmes a été interrogé.

44 Commission Nationale de Vérité et de Justice, Si m pa rele/Si je ne hurle pas, 29 septembre 1991-14 octobre 1994, Édition de février 1997 ; p 40 et

45 Kay Fanm (et Bureau d’Études TAG pour le traitement des données), Haïti : cas de violence répertoriées de septembre 1997 à mai 1999, doc. miméo

46 Age : 7-16 ans.

47 Hélène, Marquie, Clara, Domingues, « Quelques données chiffrées concernant les violences masculines contre les femmes », document de la Marche

48 Institut Haïtien de l’Enfance (IHE)//ORC Macro//Ministère de la Santé Publique et de la Population (MSPP), Enquête sur la Mortalité, la Morbidité

49 Les enquêtes individuelles ont porté sur une population de 3,171 hommes.

50 Les enquêtes individuelles ont porté sur une population de 10,159 femmes.

51 II n’existe en Haïti aucune structure publique d’accueil de femmes violentées. À Port-au-Prince, Kay Fanm offre, pour une durée de trois mois, un

52 À titre d’illustration, citons l’assassinat d’une « madan Sara » (commerçante) par un « zenglendo » (bandit armé). Le fait s’est déroulé en pleine

53 L’état de virginité n’est cependant admis et valorisé que s’il est maintenu par principe. Les Femmes qui demeurent vierges parce qu’elles n’ont pas

54 C’est d’ailleurs l’une des difficultés confrontées par les programmes de lutte de contre le Sida en Haïti. Les femmes en union déclarent que leur

55 Nicole, Magloire , Expérience de suivi gynécologique des femmes violées, in Haïti : Droits de l’Homme et réhabilitation des victimes, publication

56 II est intéressant de relever qu’au même titre que le viol des prostituées, celui des femmes en union par leur conjoint n’est généralement pas

57 Comité de négociation des organisations de femmes, Résultats des négociations avec les parlementaires et position du Comité, doc. miméo, septembre

58 Voir à ce sujet le film documentaire Les enfants du coup d’État de la réalisatrice haïtienne Rachèle Magloire ; Productions Fanal, Haïti, 2000.

59 L’avortement, pour quelque motif que ce soit, est encore à date considéré comme un crime par le Code Pénal. Les femmes sont passibles d’une peine d

60 Ensemble des croyances et pratiques sociales qui sont considérées comme normales, comme allant de soi et ne devant pas faire l’objet de remise en

61 Au regard de la relation établie entre la règle de l’exogamie et la mise au ban de l’inceste, Marilyn French considère que le lien d’alliance

62 Chaque fois qu’une femme est violée, ... cette personne se trouve atteinte aux plans physique, psychologique et spirituel. ... Les mobiles à ?

63 Document de la Marche Mondiale des Femmes de l’An 2000, op cit.

64 ONU, Rapport de la Quatrième Conférence Mondiale sur les Femmes (Beijing, 4-15 septembre 1995).

65 Document de la Marche Mondiale des Femmes de l’An 2000, op cit

66 Myriam, Merlet, Fabienne, Pierre-jacques, Lò ratman nan mouvman fanm nan rankontre ak sitirans sosyete a, baryè nan batay kont vyolans sou fanm

67 Le phénomène ne concerne pas uniquement les organisations de femmes. Il est très largement observé dans les autres organisations de la société

68 Le MCFDF a été crée en 1994. Les organisations de femmes ont conduit, en 1996-1997, un plaidoyer pour Le maintien du MCFDF et la réalisation

69 Organisation Mondiale de la Santé/Programme mondial sur des bases factuelles à l’appui des politiques de santé, Priorité aux femmes : Principes d’

70 Voir à ce sujet le journal Ayiti Fanm de décembre 1999 et le numéro spécial mars-octobre 2000.

71 Document de la Marche Mondiale des Femmes de l’An 2000, op cit.

72 Coordination Nationale Haïtienne de la Marche Mondiale des Femmes de l’An 2000, Cahier de Revendications Nationales des Femmes Haïtiennes, octobre

73 Marilyn, French, La fascination du pouvoir, op cit.

74 Le concept anglo-saxon « patriarchal bargains » réfère aux stratégies développées par les femmes, en fonction de leurs situations socio-économiques

AGNANT, Marie-Célie & LESPINASSE, Colette, September 29, 1991 :A massacre of the people ; Several Haitian women speak ; in Haitian women between repression and democracy ; Éditions ENFOFANM, Port- au-Prince, August 1991.

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Secrétariat Général de l’Organisation des États Américains, Convention pour la prévention, la sanction et l’élimination de la violence contre les femmes, Convention Belem Do Para, 9 juin 1994.

1 Par devant l’Assemblée Constituante de 1986, les femmes avaient déposé des revendications très précises. Citons : l’égalité des droits avec leurs homologues masculins, la reconnaissance de toutes les formes d’unions, le droit de recherche de la paternité, l’élaboration d’un Code de la Famille et des services sociaux d’assistance à la maternité, à l’enfance et à la vieillesse.

2 Être autre, la Convention pour l’élimination de toutes les formes de Discrimination à l’égard des femmes (dite Convention de Copenhague), adoptée par les Nations Unies en 1979 et ratifiée par Haïti le 18 juillet 1981, qui ne se traduit toujours pas dans les textes de lois.

3 Institut Haïtien de Statistiques et d’informatique (IHSI) - Division du recensement et des enquêtes nationales/Ministère de l’Économie et des Finances, Enquête, Budget, Consommation des Ménages (EBCM1999-2000), Volume I, Populations, ménages et emploi, novembre 2000, p 101.

4 La notion de ressource recouvre les ressources économiques ou productives, les ressources politiques (organisations représentatives, leadership, éducation, information, etc) et le temps. Celle de bénéfice concerne les besoins essentiels comblés ; l’argent et un revenu ; la possession de biens ; l’éducation et la formation ; le pouvoir politique, le prestige, le statut et la possibilité de poursuivre de nouveaux intérêts. Voir à ce sujet les commentaires de Danièle Magloire et Myriam Merlet sur « L’accès des femmes au contrôle de la ressource terré » dans le cadre de la réforme agraire engagée sous la présidence de M. René Préval, dans l’article « Agir sur la Condition Féminine pour améliorer les situations des femmes », publié dans les Cahiers de la Conférence Haïtienne des Religieux-euses, N° 8, Homme et Femme Dieu les créa ! Du féminisme au partenariat, Éditions CHR, Port-au-Prince, juin 1997, p 36 et suivantes.

5 Les contraintes et possibilités ayant un impact sur la transformation sociale en général et sur les rapports entre les genres en particulier.

6 En mars 1994, lors du premier Congrès des Femmes de Maïssade (membres de groupements paysans), dans les résolutions finales figure la dénonciation du viol conjugal. En 1998, la violence est encore une préoccupation qui transparaît dans les résolutions adoptées par l’Assemblée Générale des Femmes du Mouvement Paysan de Papaye (MPP) : « Respect du droit des femmes à participer à toutes les activités du MPP ; respect du droit des femmes à ne pas subir de violences physiques ». (RF. Journal Ayiti Fanm/Femmes d’Haïti, janvier-mars 1994, pli ; avril 1998, p 5).

7 Lors du premier Congrès des Femmes de la CNEH (Confédération Nationale des Éducateurs-trices d’Haïti), en mai 1998, cette question a été inscrite dans la déclaration finale (RF. Journal Ayiti Fanm, mai 1998, p 9).

8 Le 25 novembre - Journée Internationale contre la Violence faite aux Femmes est, depuis 1987, régulièrement commémoré par les organisations de femmes haïtiennes. Le slogan adopté pour la circonstance laisse très clairement entendre la nature spécifique de cette violence : Anba pye vyolans tout fanm se menm ! En matière de violence, toutes les femmes sont logées à la même enseigne !

9 Convention adoptée par l’Assemblée Générale de l’OEA (Organisation des États Américains) en juin 1994 à Belem Do Para (Brésil). Sous l’instigation du Mouvement des Femmes, la Convention a été ratifiée par le Parlement haïtien le 3 avril 1996. À cette occasion, cette date a été proclamée Journée Nationale du Mouvement des Femmes Haïtiennes (RF. Journal Ayiti Fanm, avril 1996, p 6).

10 Voir, entre autres, les différents rapports établis par les organisations internationales (Nations Unies, Commission Européenne, Amnesty International) et les informations produites en Haïti par les organisations de femmes (Enfofanm, Kay Fanm, Sofa) et les organismes de droits humains.

11 FRENCH, Marilyn, La fascination du pouvoir, Éditions Acropole, Paris, 1986 ; P 69

12 Problème de l’accès aux ressources et de leur contrôle pour les femmes. Fait que les responsabilités matérielles et éducationnelles des enfants incombent généralement aux femmes et très souvent à elles seules, ce qui renvoie à deux phénomènes marquants de la société haïtienne : la matrifocalité et la monoparentalité féminine. Selon les données disponibles, 43 % des ménages haïtiens sont dirigés par des femmes (1HSI, Enquête Budget Consommation des Ménager, novembre 2000 ; op cit, p 62).

13 Voir sur le sujet Marya, Buvinic, Lycette, Margareth. William Paul, A, Mac Gee ; Women and poverty in the Third World, London, Baltimore : The John Hopkins University Press, 1983 et Sarah, Gammage, Yves-Clément, Jumelle, The gender dimension of poverty and inequality in Haiti The case of the Artibonite, Étude commanditée par le PNUD, doc miméo, avril 2001.

14 Le fait a, entre autres, été attesté par une étude commanditée par le C1FD (Comité Inter-Agences, Femmes et Développement, du Système des Nations Unies en Haïti) et réalisée par le CHREPROF : Violences exercées sur les femmes et les filles en Haïti, publication CIFD, Imprimeries Henri Deschamps, Port-au-Prince, novembre 1996. En dépit de certaines insuffisances méthodologiques, cette étude constitue une utile illustration du phénomène en Haïti.

15 Un (1) seul cas, rapporté durant la période du Coup d’État de 1991, et imputé aux GI des États-Unis, a défrayé la chronique nationale.

16 Pierre Bourdieu souligne que la violence symbolique, en tant que forme de pouvoir, s’exerce sur les corps, directement, et comme par magie, en dehors de toute contrainte physique ; mais cette magie n ’opère qu’en s’appuyant sur des dispositions déposées, tels des ressorts, au plus profond des corps. (La domination masculine, Éditions du Seuil/Collection Liber, septembre 1998 ; p 44). Autrement dit, cette violence — « douce », insensible, invisible pour ses victimes mêmes — réside dans des dispositions ajustées aux structures de domination dont elles sont d’ailleurs le produit. D’où le fait que l’institutionnalisation d’une dominance particulière - avec sa cohorte de lois et de systèmes - est un moyen de domination de premier ordre qui procède notamment par la voie de l’intimidation.

17 Marche Mondiale des Femmes de l’An 2000, Les violences envers les femmes : là où l’autre monde doit agir, doc miméo, décembre 2001. Texte préparé en vue du second Forum Social Mondial de Porto Allegre, en février 2002. Concernant les agissements des forces multinationales envers les femmes, la situation s’est également présentée en Haïti en 1994 avec la fin du Coup d’État. Alertées des faits (abus sexuels commis à l’encontre de fillettes et pratiques sexuelles violentes subies par des femmes adultes), les organisations de femmes ont interpellé, dès le mois de novembre 1994, les autorités du « retour à l’ordre constitutionnel », mais en vain.

18 Les fillettes en domesticité (« restavèk ») et, dans une certaine mesure, les travailleuses domestiques salariées (les bonnes) sont celles qui font particulièrement les frais de cette pratique en Haïti. Dans un témoignage recueilli, un jeune homme explique son indignation du fait que sa victime, une jeune bonne, avait osé lui dire qu’elle était aussi une personne et qu’il aurait pu au moins l’embrasser. La victime a été punie de son impertinence par une volée de coups de pieds (RF. Journal Ayiti Fanm, octobre-décembre 1994, p 5).

19 II convient de relever d’une part, que cette forme de discours sur les modalités des relations sexuelles émane essentiellement des hommes et, d’autre part, que d’une manière générale les femmes s’extériorisent très peu sur le sujet.

20 Article 279 et suivants du Code Pénal. Le viol est inscrit au chapitre des crimes et délits contre l’honneur.

21 Cécile, Marotte et Hervé, Rakoto Razafimbahiny, Mémoire oubliée : Haïti 1991-1995, Les Éditions du Regain et CIDIHCA, Port-au-Prince/Montréal, 1997 ; p 96.

22 II est à noter que des viols à caractère non politique ont continué à être enregistrés par les organisations de femmes durant cette même période.

23 Dès le 29 novembre 1994, les organisations de femmes ont officiellement remis au Ministre de la Justice des dossiers faisant état des violations des droits des femmes. Ces dossiers ont également été transmis à la Primature et au Ministère à la Condition Féminine (RF Journal Ayiti Fanm, octobre-décembre 1994, pli ; octobre-décembre 1995, p 18 ; octobre-novembre 1996, pp 6-7). Ils sont restés à date sans suite ce, en dépit du fait qu’ils aient été (et sont encore) continuellement soumis aux autorités, notamment lors de chaque célébration de la Journée Internationale contre la Violence faite aux Femmes (25 novembre).

24 L’expression consacrée Travay kay madanm/Travailler chez madame est une excellente illustration. En mettant l’accent sur les femmes, on désigne un rôle socialement assigné et, par là même, on occulte le fait que la travailleuse domestique est au service de l’ensemble des personnes, hommes et femmes, composant le ménage.

25 En les reléguant à la catégorie dite des « gens de maison », le Code du Travail en vigueur ne leur reconnaît pas le statut de travailleur-euse à part entière. Ainsi, le salaire n’est pas fixé et dépend essentiellement du bon vouloir de l’employeur-euse.

26 Nous pensons tout particulièrement au texte de Myrtha Gilbert, Luttes des femmes et luttes sociales en Haïti. Problématique et perspectives, Imprimeur II, Port-au-Prince, août 2001.

27 MAGLOIRE, Danièle, MERLET, Myriam, Agir sur la Condition Féminine pour améliorer les situations des femmes, op cit., p 33,34.

28 Mode de Production Capitaliste.

29 Danièle, Combes, Monique, Haicault, « Production et reproduction, rapports sociaux de sexes et de classes », Le sexe du travail/Structures familiales et système productif, Presses Universitaires de Grenoble, 1984 ; pp 157-158.

30 Arlette, Gauthier, Les soeurs de Solitude. La condition féminine dans l’esclavage aux Antilles du XVIIe au XIXe siècle ; Éditions Caribéennes, Paris, 1985. ; pp 20,48,49 et 53.

31 Les pratiques langagières sont révélatrices du fait que la dévalorisation des femmes est bien inscrite dans la conscience collective. Outre le caractère dénigrant des discours, il y a également lieu de retenir leur violence. S’il est vrai que les hommes peuvent également être pris à parti, l’analyse des discours révèle que ce qui est indexé n’est généralement pas de la même nature selon le sexe des individus. A ce propos, Masyana Loko souligne que dans le dictionnaire Créole- Français de L. Péléman (paru aux Éditions Bon Nouvèl), à l’entrée correspondant au mot « Fanm/Femme », il est d’emblée fait référence au proverbe « Bel fanm se bel malè !/Une belle femme c’est un beau malheur ! ». Le mot « Nègès/Négresse » est pour sa part présenté comme un vocable dénigrant (« Mo nègès la pa ba fanm nan valè/ Le mot négresse est dévalorisant pour les femmes). Par contre, à l’entrée du mot « Nèg/Nègre-homme », il est simplement fait référence au statut social : « Gwo nèg, gran nèg/ Un homme important, influent, riche » (RF. Journal Ayiti Fanm, septembre 1996, p 6).

32 Les résultats d’un questionnaire, périodiquement administré par les chercheures du Bureau d’Études TA.G., font ressortir que, outre les menaces de sévices corporels, les femmes en union mentionnent également le fait que leurs conjoints brandissent ou mettent à exécution des menaces portant sur la privation de liberté, la violence envers les enfants, ou le refus de donner de l’argent pour l’alimentation de la famille.

33 Cas rapporté, documenté et suivi par le Comité Ad Hoc contre la violence faite aux femmes ; un comité composé d’organisations de femmes (Enfofanm, Kay Fanm) et de féministes indépendantes et qui a travaillé en 1992-1993.

34 Rencontre tenue à Port-au-Prince, en pleine période du coup d’État, du 5 au 8 mars 1993, sous l’instigation du Comité Ad Hoc suscité.

35 Journal Ayiti Fanm, août 1997, p 6.

36 Kay Fanm, Dossier femmes et violence, Volume I. Les violations des droits humains subies spécifiquement par les femmes durant la période du Coup d’État de 1991 en Haïti, doc minéo, Port-au-Prince, novembre 1994,p 17.

37 Outre les viols collectifs commis par des membres des forces armées, des femmes qui ont été en détention forcée ont dénoncé le fait d’avoir également été livrées en pâture à des prisonniers pour encore subir des viols collectifs successifs.

38 Le chantage sexuel désigne ici le fait pour des femmes arbitrairement arrêtées d’être contraintes à des relations sexuelles avec des membres des forces armées en échange de leur vie sauve et de leur liberté.

39 Outre les conditions dégradantes auxquelles sont soumis les individus incarcérés dans les maisons d’arrêt et les prisons, peu de cas est fait des besoins sanitaires spécifiques des femmes qui, de plus, sont sujettes à des violences les ciblant en tant que personne de sexe féminin (viol, harcèlement, injure).

40 Journal Ayiti Fanm, Feminis yo di Yvon Neptune Non !/Les féministes disent Non à Yvon Neptune, avril-mai 1997, p 15.

41 Voir à ce sujet l’étude de Myriam, Merlet, La participation politique des femmes en Haïti. Quelques éléments d’analyse, Éditions Fanm Yo La/Les Femmes sont Là, Port-au-Prince, mars 2002.

42 Organisé, à Port-au-Prince, sous l’instigation de Kay Fanm, du 24 au 26 novembre 1997. Un compte rendu de l’activité a paru dans le journal Ayiti Fanm de novembre 1997.

43 Violences exercées sur les femmes et les filles en Haïti, op cit. Dans cette étude, un ensemble de 1,705 femmes a été interrogé.

44 Commission Nationale de Vérité et de Justice, Si m pa rele/Si je ne hurle pas, 29 septembre 1991-14 octobre 1994, Édition de février 1997 ; p 40 et suivantes.

45 Kay Fanm (et Bureau d’Études TAG pour le traitement des données), Haïti : cas de violence répertoriées de septembre 1997 à mai 1999, doc. miméo, juin 1999.

46 Age : 7-16 ans.

47 Hélène, Marquie, Clara, Domingues, « Quelques données chiffrées concernant les violences masculines contre les femmes », document de la Marche Mondiale des Femmes de l’An 2000, op cit.

48 Institut Haïtien de l’Enfance (IHE)//ORC Macro//Ministère de la Santé Publique et de la Population (MSPP), Enquête sur la Mortalité, la Morbidité et l’Utilisation des Services, EMMUS-UI, Haïti 2000, Juin 2001, p 288 et suivantes.

49 Les enquêtes individuelles ont porté sur une population de 3,171 hommes.

50 Les enquêtes individuelles ont porté sur une population de 10,159 femmes.

51 II n’existe en Haïti aucune structure publique d’accueil de femmes violentées. À Port-au-Prince, Kay Fanm offre, pour une durée de trois mois, un hébergement à de telles victimes et propose un accompagnement médical et juridique. L’organisation féministe Sofa (Solidarité des Femmes Haïtiennes) offre également une assistance aux victimes.

52 À titre d’illustration, citons l’assassinat d’une « madan Sara » (commerçante) par un « zenglendo » (bandit armé). Le fait s’est déroulé en pleine matinée, à Port-au-Prince, à la station des autobus en partance pour Jérémie (RF. Journal Ayiti Fanm, juin 1997, p 3).

53 L’état de virginité n’est cependant admis et valorisé que s’il est maintenu par principe. Les Femmes qui demeurent vierges parce qu’elles n’ont pas été en union sont plaintes et décriées (« vieilles filles »).

54 C’est d’ailleurs l’une des difficultés confrontées par les programmes de lutte de contre le Sida en Haïti. Les femmes en union déclarent que leur conjoint refuse d’utiliser le condom (même quand ils ont d’autres partenaires sexuelles) car, cela équivaut pour eux à accepter que leur conjointe pourrait avoir des relations sexuelles avec quelqu’un d’autre.

55 Nicole, Magloire , Expérience de suivi gynécologique des femmes violées, in Haïti : Droits de l’Homme et réhabilitation des victimes, publication de la Mission Civile Internationale en Haïti (MICIVIH/OEA/ONU) ; Imprimerie Henri Deschamps, juin 1997, p 56.
Pour sa part, la Commission Nationale de Vérité et de Justice a préconisé, dans sa recommandation No 2 « Viols et violences sexuelles contre les femmes », que la réglementation concernant les certificats de viols soit modifiée dans le sens d’une extension de la compétence des médecins à certains travailleurs de santé dans ce domaine. Cette extension facilitera le constat de viols dans les zones rurales où il n’y a pas de médecins. Cette question qui est également un cheval de bataille des organisations de femmes n’a toujours pas été résolue par les autorités.

56 II est intéressant de relever qu’au même titre que le viol des prostituées, celui des femmes en union par leur conjoint n’est généralement pas reconnu et que la législation est parfaitement muette à ce sujet. Partenaire sexuelle attitrée et occasionnelle, ces femmes sont traitées selon une même logique marchande et essuient souvent, par devant les tribunaux, une fin de non recevoir. La Commission Nationale de Vérité et de Justice indiquait à ce propos, dans sa recommandation sus-mentionnée, qu’on attribue moins d’importance au viol d’une femme qui n’est pas vierge sous prétexte que son honneur n’est pas en cause.

57 Comité de négociation des organisations de femmes, Résultats des négociations avec les parlementaires et position du Comité, doc. miméo, septembre 1998.

58 Voir à ce sujet le film documentaire Les enfants du coup d’État de la réalisatrice haïtienne Rachèle Magloire ; Productions Fanal, Haïti, 2000.

59 L’avortement, pour quelque motif que ce soit, est encore à date considéré comme un crime par le Code Pénal. Les femmes sont passibles d’une peine d’emprisonnement allant de 3 à 9 ans (article 262). Depuis 1998, les organisations de femmes mènent un plaidoyer en faveur de la dépénalisation. Voir à ce sujet Danièle Magloire et Myriam Merlet, Étude sur l’avortement en Haïti, Bureau d’Études TAG, doc miméo, Port-au-Prince, 2000.

60 Ensemble des croyances et pratiques sociales qui sont considérées comme normales, comme allant de soi et ne devant pas faire l’objet de remise en question.

61 Au regard de la relation établie entre la règle de l’exogamie et la mise au ban de l’inceste, Marilyn French considère que le lien d’alliance conclu à l’extérieur est justement ce qui garantit l’établissement d’un domaine public, d’un espace libre au-delà de la famille. En considérant ce point de vue, on peut d’autant plus s’interroger sur la fracture provoquée par ces viols intrafamiliaux. Par ailleurs, il convient également de relever qu’il n’a généralement pas été exigé d’un conjoint qu’il viole sa femme.

62 Chaque fois qu’une femme est violée, ... cette personne se trouve atteinte aux plans physique, psychologique et spirituel. ... Les mobiles à ? origine du viol ... peuvent être différents, mais la souffrance et ses avatars sont péniblement semblables. Alain, Baudouin, (psychologue), « Violence et traumatismes psychologiques », Haïti : Droits de l’Homme et réhabilitation des victimes, op cit., p 65.

63 Document de la Marche Mondiale des Femmes de l’An 2000, op cit.

64 ONU, Rapport de la Quatrième Conférence Mondiale sur les Femmes (Beijing, 4-15 septembre 1995).

65 Document de la Marche Mondiale des Femmes de l’An 2000, op cit

66 Myriam, Merlet, Fabienne, Pierre-jacques, Lò ratman nan mouvman fanm nan rankontre ak sitirans sosyete a, baryè nan batay kont vyolans sou fanm monte 17 wotè/Les insuffisances du Mouvement des femmes et la complaisance de la société rendent plus ardue la lutte contre la violence faite aux femmes, présentation effectuée lors du Colloque haïtiano-dominicain Tèt ansanm fanm kont vyolans sou fanm/Femmes unies contre la violence faite aux femmes, Port-au-Prince 30 janvier au 1er février 1998, doc miméo.

67 Le phénomène ne concerne pas uniquement les organisations de femmes. Il est très largement observé dans les autres organisations de la société civile haïtienne, groupes et partis politiques compris.

68 Le MCFDF a été crée en 1994. Les organisations de femmes ont conduit, en 1996-1997, un plaidoyer pour Le maintien du MCFDF et la réalisation effective de sa mission. Grâce à ce plaidoyer, le Ministère n’a pas été fermé comme le réclamaient les parlementaires qui évoquaient, pour ce faire, la faiblesse des performances ; comme si une telle situation ne caractérisait pas l’ensemble des ministères qui, par ailleurs, existent de très longue date.

69 Organisation Mondiale de la Santé/Programme mondial sur des bases factuelles à l’appui des politiques de santé, Priorité aux femmes : Principes d’éthique et de sécurité pour les recherches sur les actes de violence familiale à l’égard des femmes, Genève, 1999.

70 Voir à ce sujet le journal Ayiti Fanm de décembre 1999 et le numéro spécial mars-octobre 2000.

71 Document de la Marche Mondiale des Femmes de l’An 2000, op cit.

72 Coordination Nationale Haïtienne de la Marche Mondiale des Femmes de l’An 2000, Cahier de Revendications Nationales des Femmes Haïtiennes, octobre 2000, doc. miméo. Ces revendications ont officiellement été transmises au Président de la République, M. René Préval, qui leur a opposé, comme à toutes les autres demandes des populations, une fin de non-recevoir avec son tristement célèbre Naje pou soti/Nager pour s’en sortir.

73 Marilyn, French, La fascination du pouvoir, op cit.

74 Le concept anglo-saxon « patriarchal bargains » réfère aux stratégies développées par les femmes, en fonction de leurs situations socio-économiques, pour évoluer dans le cadre des contraintes que leur impose le patriarcat et négocier leur position. Voir à ce sujet le texte de Deniz, Kandiyoti, « Bargaining with patriarchy », dans l’ouvrage intitulé Through the prism of difference ; Readings on sex and gender, Éditions Allyn and Bacon, USA, 1997.

Danièle Magloire

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