La Martinique rurale en 1826

Les résistances au travail servile

Georges Bernard Mauvois

p. 192-209

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Georges Bernard Mauvois, « La Martinique rurale en 1826 », Chemins critiques, Vol 5, nº 2 | 2004, 192-209.

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Georges Bernard Mauvois, « La Martinique rurale en 1826 », Chemins critiques [En ligne], Vol 5, nº 2 | 2004, mis en ligne le 13 mai 2017, consulté le 18 juin 2018. URL : https://www.cheminscritiques.org/702

En 1846, une question préoccupe l’ensemble des propriétaires des habitations martiniquaises : comment maintenir la discipline esclavagiste à l’heure où deux ordonnances royales1 apportent de notables restrictions au pouvoir des maîtres ? Comment faire face à des ateliers souvent décrits comme « difficiles à conduire », voire « mutins » ?

Si l’on prête attention au point de vue de l’esclave, les questions qui agitent les ateliers sont aussi pressantes : est-il vrai que les nouvelles lois venues de France abolissent désormais les travaux effectués de nuit sur de nombreuses propriétés ? Est-il vrai que ces mêmes lois limitent l’usage du fouet au sein des ateliers ? Est-il vrai qu’aucun coup de fouet ne pourra plus être appliqué aux esclaves de sexe féminin ? Est-il vrai — comme la rumeur l’affirme — que cette nouvelle législation prépare l’émancipation générale ?

Toutes ces questions sont débattues sur les habitations dans un contexte de forte tension. Des réunions (clandestines ou publiques), des arrêts de travail, des bagarres et échauffourées se succèdent au point de susciter la vive inquiétude des autorités coloniales. Témoins privilégiés de la contestation servile, les Procureurs du roi (ou leurs substituts) doivent intervenir à maintes occasions pour préciser le contenu des nouvelles ordonnances. Des comptes-rendus souvent détaillés résultent de leurs visites auprès des ateliers. Conservée aux Archives de l’Outre-Mer (Aix-en-Provence), cette documentation mérite une étude approfondie.

La loi Mackau : l’heure des réformes progressives

Au regard des promptes mesures émancipatrices décrétées par Schoelcher en 1848, le prudent conservatisme de la monarchie de Juillet peut paraître patent. En matière coloniale, il est vrai que le régime de Juillet a plus souvent temporisé que tranché. De surcroît, le réel abolitionnisme d’un de Broglie ou d’un Guizot s’est davantage exprimé dans le secret des ministères que dans les forums antiesclavagistes. Néanmoins n’a-t-on pas souvent sous-estimé l’apport des partisans de Louis-Philippe à la destruction de la version française de l’esclavage colonial ? N’a-t-on pas — en particulier — minoré la portée des dispositions législatives adoptées en 1845 et 1846 sous le terme générique de loi Mackau ?

Le 3 avril 1845, le baron de Mackau (ministre de la Marine et des Colonies) présente à la chambre des Pairs un projet de loi ayant pour objet de « réviser les anciens règlements sur la condition matérielle des esclaves et sur le régime disciplinaire des ateliers ». D’abord présenté aux Pairs, puis à la Chambre des députés, le projet de loi suscite d’emblée une nette hostilité de représentants des colons. Les dispositions de la nouvelle loi sont d’autant plus décriées qu’elles prévoient des peines d’amende et même d’emprisonnement à l’encontre des maîtres réfractaires. Dans plusieurs domaines de la gestion quotidienne des ateliers, le pouvoir des maîtres se trouve désormais étroitement encadré et surveillé. Citons seulement quelques-uns de ces domaines : entretien et nourriture de l’esclave, modalités des châtiments, durée quotidienne du travail servile, instruction des jeunes esclaves, mariage, modalités du rachat des libertés acquises de façon individuelle.

En bref, cette initiative du régime de juillet manifeste une volonté marquée d’engager les colonies dans la voie de réformes orientées vers la progressive disparition de l’esclavage. Les colons ont parfaitement compris que ce projet rompt avec une certaine routine législative qui jusqu’alors avait prévalu dans le domaine colonial. À ce sujet, il est un signe qui ne trompe pas : lors de la présentation du projet à la chambre des Pairs puis devant les députés, le ministre trouve un large appui qui fédère toutes les nuances de l’abolitionnisme représentées au Parlement français. De Ledru-Rollin au comte de Montalembert, cet appui place les tenants du statu quo sur une position défensive et minoritaire au sein des deux chambres.

Avant même l’adoption définitive de la loi, le ministre de la Marine et des Colonies s’est soucié de prévoir sa mise en oeuvre aux Antilles, en Guyane et à l’île Bourbon. En prévision d’éventuels troubles, une flotte de la Marine royale patrouille aux Antilles sous les ordres de l’amiral Laplace. On peut juger de la gravité du moment par l’importance des mesures prises dans le domaine militaire. Celles-ci sont détaillées pour la Martinique dans un courrier secret adressé au ministre par le gouverneur de la colonie :

L’Amiral (Laplace) reste mouillé aux Trois-Ilets à Fort-Royal, et surveille toute la côte sous le vent prêt à se porter à Saint-Pierre. Le Tonnère (sic) est mouillé à Trinité, fera ses apparitions à Saint- Pierre, retournera à Trinité, se montrera souvent sur toute la côte. Une de mes goélettes, Le Levrette, est stationnée au Marin, prête à coopérer avec les autorités locales. Son équipage est au grand complet. J’ai fait ajouter vingt-cinq fusils à son armement2.

Ce déploiement de force s’effectue en juillet 1845. Il précède de quelques jours le vote de la loi Mackau. Le courrier du gouverneur Mathieu se veut toutefois rassurant en ce qui concerne l’impact suscité en Martinique par « les questions irritantes soulevées aux deux Chambres dans discussion de la loi sur l’esclavage ». Cet administrateur affiche longtemps une certaine sérénité à ce propos. « Il y a eu de l’émotion mais point d’agitation », précise-t-il. En septembre, dans un autre courrier précédant de quelques jours la promulgation de la loi en Martinique, le même gouverneur rassure à nouveau le ministre : « les esprits sont généralement calmes3 ». Il apparaît pourtant que les premières mobilisations au sein des ateliers ruraux datent précisément de cette époque. Ont-elles échappé à un administrateur astreint — par des fonctions à Fort-Royal — à de multiples tâches protocolaires et administratives ? Concernant l’état concret des esprits sur les habitations, il faut se fier davantage aux rapports rédigés par les Procureurs royaux. Ces hommes sont plus proches du terrain. Par eux-mêmes ou par leurs substituts, ils obtiennent des informations nettement plus précises et fiables. À titre d’exemple, voici ce qu’écrit le substitut Pujo de retour d’une visite effectuée au Carbet le 27 octobre 1845 :

Voici le récit détaillé du fait de refus de travail qui m’a appelé à l’habitation Lajus, tels que je le tiens de M. Bacquié lui-même4 (...) Le moulin fonctionnait, on était au travail de fabrication, et jeudi soir, à six heures, il restait encore une certaine quantité de cannes à conduire par la coulisse dans les bâtiments d’exploitation. En conséquence un moment après que la partie de l’atelier employée aux travaux de culture fut rentrée dans les cases, un des commandeurs se présenta dans les allées des cases à nègres et appela au travail que je viens d’indiquer les nouveaux venus. Mais, contre l’habitude personne ne bougea, bien que chacun eut entendu. Le commandeur réitéra plusieurs fois son appel ; mais comme la première fois, ce fut encore en vain et le travail ne peut s’effectuer. Voilà ce qui s’est passé5.

Concernant ce refus collectif du travail, la version des faits fournie par le géreur de Lajus au magistrat Pujo est la seule dont nous disposons. Il apparaît néanmoins patent que l’arrêt de travail s’est produit en pleine récolte et qu’il ne concerne qu’une catégorie de tâches : celles effectuées de nuit. Les travaux diurnes reprendront dès le lendemain sur l’habitation, tandis que continue à s’y exprimer un rejet massif des tâches nocturnes.

Il faut étendre ce constat à d’autres habitations. Dans les mois qui suivront, on y verra souvent les mêmes griefs émerger à propos du travail de nuit. De fait, il s’agit du plus fréquent moteur de la mobilisation au sein des ateliers ruraux. Plusieurs de nos sources signalent notamment un refus similaire à Basse-Pointe, sur l’habitation Leyritz qui compte 250 esclaves. L’atelier refuse le travail de nuit le 14 décembre 1845. La gendarmerie intervient à Leyritz dès le lendemain matin. Ceci à la demande du géreur Assier de Pompignan (qui est également maire de Basse-Pointe). Les gendarmes procèdent à l’arrestation de deux femmes, puis de trois hommes considérés comme les plus « mutins ». Confronté à une protestation massive du reste de l’atelier, les gendarmes doivent mettre « le sabre à la main » pour conduire leurs prisonniers à la geôle. De surcroît, ces arrestations ne mettent pas un terme à l’action collective. La reprise du travail se limite en effet aux seules activités accomplies de jour. Bientôt informé de la situation à Leyritz, le gouverneur Mathieu redoute que le mouvement ne se propage à d’autres ateliers du Nord de la colonie. Cinq jours après le début du conflit, l’arrivée sur l’habitation du substitut Larougery y provoque de nouveaux remous que relate le magistrat dans un rapport assez détaillé :

Vingt ou trente négresses et quelques hommes se présentèrent à la fenêtre de la pièce où je me trouvais et déclarèrent en poussant des cris qu’ils ne voulaient pas de travail de nuit.

Les gendarmes ayant promptement dissipé l’attroupement, le substitut Larougery réunit l’ensemble de l’atelier durant près d’une heure et demie. Son but est de convaincre les contestataires que la loi Mackau prévoit expressément des tâches supplémentaires et nocturnes par temps de récolte. « On me répondit que la loi ne disait pas cela et qu’on ne devait aucun travail après six heures du soir ». De cette réunion, il résulte donc un désaccord persistant. Les autorités engagent alors l’épreuve de force dès les premières heures de la même soirée. Sur toute l’habitation Leyritz et à ses abords, les gendarmes opèrent avec le renfort d’une centaine d’hommes de troupes venus du Fort Royal. « La troupe est arrivée sur les lieux tambour battant », rapporte le gouverneur Mathieu au ministre dans un courrier daté du 25 décembre 1845. En présence de tout l’atelier, on a « chargé les armes » et fait la chasse aux meneurs. À quatre d’entre eux sont infligés publiquement 29 coups de fouet6, puis ils sont conduits à la prison de Basse-Pointe. On peut donc constater que ces mesures répressives ont rétabli l’ordre à Leyritz ; elles ont aussi eu pour effet d’apaiser l’inquiétude des négociants de Saint-Pierre où « les affaires commerciales s’en ressentaient déjà » (selon l’analyse du gouverneur). Le chef de la colonie s’est lui-même impliqué dans la planification de l’action répressive, convoquant à son bureau les principaux chefs de son administration dès le 17 décembre, A son ministre de tutelle, il exprimera son net soulagement quelques jours après le retour au calme dans la colonie :

Si ce désordre n’eût pas été réprimé de suite avec la plus grande énergie, il eût gagné tous leurs autres ateliers de la Basse-Pointe qui avait les yeux fixés sur l’habitation Leyritz, et cette perturbation se fut sans doute étendue dans toute la colonie. 

Que faut-il penser de ces réflexions du gouverneur Mathieu ?. L’affaire de Leyritz présentait-elle véritablement ce caractère de gravité ? Vue sous un autre angle, la crise peut paraître somme toute très localisée. Dans cet atelier du Nord, une dynamique revendicatrice émerge autour du thème de l’abolition du travail de nuit. L’objectif des esclaves paraît modeste puisque les tâches diurnes se poursuivent sans désemparer sur l’habitation. Confronté à une insoumission plus larvée qu’ouverte, le pouvoir esclavagiste choisit pourtant la plus grande fermeté. Sa riposte est prompte et violente, comme on a pu le constater. Dès lors, on peut s’interroger : pourquoi cet imposant déploiement militaire et répressif ? N’a-t-on pas — du côté du gouverneur — versé dans un excès d’alarmisme ? Au regard de la réalité des enjeux, la réaction du pouvoir n’a-t-elle pas été quelque peu disproportionnée ?

Contestation et représailles

La reprise de l’agitation sur les habitations martiniquaises intervient au lendemain des ordonnances royales de 1846 qui complètent le dispositif légal établi l’année précédente. Edictées à Paris les 4 et 5 juin, publiées en Martinique dès le 13 juillet 1846, ces ordonnances apportent de nouvelles limitations au pouvoir disciplinaire des maîtres. L’ordonnance du 4 juin 1846 prohibe expressément les « fers, chaînes et liens » sur les habitations coloniales. L’usage du fouet demeure admis, mais sous certaines conditions qui limitent nettement ses effets concrets : les maîtres ne pourront désormais faire infliger le châtiment du fouet plus d’une fois par semaine, et dans la limite d 15 coups maximum. Une autre restriction est apportée dans ce même domaine : l’article 4 de l’ordonnance du 4 juin prohibe tout usage du fouet à l’encontre des esclaves de sexe féminin. Plus de la moitié de la population servile se trouve ainsi soustraite à tout châtiment du fouet.

De toutes les bornes légales prévues par les nouvelles ordonnances, celles concernant l’usage du fouet suscitent les plus forts remous. Elles préoccupent tout particulièrement le colon des Antilles françaises. L’ordonnance du 4 juin stipule en outre que toutes les punitions infligées aux esclaves devront être portées sur un registre prévu à cet effet. De surcroît, les nouvelles lois portent clairement atteinte au pouvoir discrétionnaire des commandeurs, véritables bras armés au sein des ateliers. Ceux-ci ne pourront plus se munir du fouet sur le lieu même où travaille l’atelier. En somme, ces ordonnances royales visent à instaurer une étroite tutelle sur « l’habitant » et sur son personnel d’encadrement. Des mesures similaires ayant précédé l’abolition anglaise de 1833, les colons français s’émeuvent de voir mettre en œuvre un arsenal législatif qui leur paraît préparer l’abolition.

Nous vous supplions, Monsieur le Ministre, de ne pas faire un pas de plus dans la voie des concessions où l’on est entré.7

Depuis leur résidence bordelaise, les propriétaires de l’habitation Gradis soulignent le « péril imminent » qui menace leur fortune et recommandent au ministre Mackau « d’augmenter les garnisons » aux colonies. Quelques réflexions s’ajoutent aux préoccupations concrètes de ces propriétaires absentéistes :

De quelque philanthropie que l’on soit armé et considérant les nègres, soit en Afrique soit en Amérique, on ne peut se dissimuler que ce sont en réalité de grands enfants. Jamais ils ne travailleront, pour eux-mêmes au-delà du besoin de la nourriture.8

Les Gradis possèdent l’une des principales habitations de Basse-Pointe. Depuis la publication des ordonnances, le géreur de l’habitation pointoise leur adresse des rapports alarmants. L’homme relève à Basse-Pointe une inflation de « fausses nouvelles » se répandant sur toutes les propriétés. Les esclaves — selon lui — prétendent que le travail de nuit est supprimé, et que tout moyen de coercition est désormais banni. Par la correspondance du géreur adressée aux Gradis, on peut mieux discerner les conditions dans lesquelles se sont déroulées les premières semaines postérieures à la publication des ordonnances royales. Dès le dimanche 19 juillet 1846, tous les habitants - propriétaires ou géreurs des communes de Macouba et de Basse-Pointe — se sont réunis. Après discussion, ils décident d’autoriser leurs commanderus à « porter le fouet au jardin ». Ceci enfreint les dispositions de la nouvelle loi, mais il faut aussi noter qu’une autre décision est prise en commun. Elle consiste à subordonner désormais l’usage du fouet à l’autorisation préalable du maître ou géreur. La règle nouvelle édictée à Paris n’est donc pas entièrement ignorée.

Dans les jours qui suivent cette réunion du 19 juillet, le géreur de Gradis constate des « démonstrations d’insubordination » qui l’obligent à être présent parmi son atelier du matin au soir :

Les nègres se parlaient entr’eux des nouvelles lois et montraient pour le travail la plus mauvaise volonté. Différents jours, plusieurs nègres mâles ne vinrent au travail qu’à dix heures du matin. D’après l’ordonnance, je les fis châtier de quinze coups de fouet. Plusieurs négresses suivirent cet exemple. Je les fis enfermer dans une chambre de l’ancienne Purgerie.9

Si l’on en croit le géreur, ces divers châtiments ne parviennent pourtant pas à stopper ces premières manifestations de dissidence à Gradis. Par rapport à l’objectif visé, le géreur obtient même un résultat inverse : la réaction unitaire de l’atelier débouche sur une contestation massive du travail de nuit :

Les esclaves croyant que j’usais d’un droit qui ne m’était pas dû, prirent la résolution de me désobéir ainsi qu’à mes sous-ordres et de ne point faire le quart de nuit à la sucrerie et au moulin.10

A quelle date débute à Gradis cet arrêt du travail nocturne ? On sait seulement qu’il se prolongea jusqu’au mardi 28 juillet. Ce jour-là, le substitut Chevalier arrive de Saint-Pierre et assemble les esclaves de tout l’atelier. A son auditoire, le magistrat apporte de multiples précisions concernant les nouvelles ordonnances. La réunion devient soudain houleuse quand le magistrat évoque la question du travail de nuit. Des cris de femmes couvrent la voix du substitut. Des injures fusent à son adresse. Des gendarmes doivent s’interposer en toute hâte, accourant « le sabre à la main ». Cette démonstration de force suffira à rétablir l’ordre à Gradis. Dans les jours suivants, le travail de nuit reprend sur l’habitation, tandis que le géreur parvient à rétablir son autorité quelque peu ébranlée les jours précédents. À ses correspondants bordelais, le géreur s’emploie à détailler les mesures de représailles qu’il a jugé bon d’adopter :

J’ai supprimé tous les suppléments de vivres, toute permission d’aller à leurs affaires personnelles dans le courant de la semaine.

Ces dispositions signalent une volonté de mise au pas et de retour à l’ordre.

Elles tirent un trait sur des pratiques habituelles relevant du bon vouloir des maîtres. À Gradis comme sur bien d’autres habitations, la montée de la contestation servile provoque un durcissement du rapport maître-esclave qui ne laisse guère place aux traits paternalistes de la gestion courante. Sur l’habitation l’Acajou — secouée par des troubles similaires — le substitut Alexandre Thoré s’emploie non seulement à faire châtier 8 contestataires, mais il se préoccupe de convaincre le géreur de renouer avec un régime de concessions qui soit la manifestation de sa mansuétude. Entre le géreur et le substitut, la question de la « fourniture de sirop » à l’atelier est débattue à deux reprises. Question à laquelle les esclaves paraissent « attacher un grand prix », selon le substitut. Le géreur de l’Acajou se montre finalement prêt « à se départir sur ce point de sa rigueur première ». Le retour à l’ordre s’effectue donc à ce prix. Deux jours après l’arrestation des meneurs, le substitut Thoré peut annoncer à ses supérieurs hiérarchiques le retrait du détachement d’infanterie dépêché sur l’habitation l’Acajou au plus fort de la crise. Informé de ce retour à l’ordre, le procureur de Vaux accueille la nouvelle ‘avec satisfaction. Dans « l’état de fermentation » où se trouvent les ateliers du Lamentin, l’apaisement des tensions à l’Acajou lui apparaît de bon augure. Soucieux d’obtenir le plus rapide retour à l’ordre, le procureur de Vaux accueille favorablement une demande de récompense à accorder au nommé Paterne. Il s’agit du « maître moulinier » de l’Acajou. On relève les « sages conseils » qu’il a prodigués à l’atelier soulevé et qui « ont permis d’éviter le pire ». Ces détails sont intéressants. Faut-il associer le rôle modérateur de Paterne à son rang élevé dans la hiérarchie des « ouvriers » de l’habitation ? De cette élite artisanale, on sait fort peu quant à son attitude concrète en temps de crise aiguë sur les habitations. Sur ce sujet, toute conclusion serait hâtive car il faut tenir compte de la rareté de nos sources concernant ce milieu spécifique des « nègres à talents ».

Pourquoi ce refus du travail de nuit ?

Quand on l’examine de près, la question des travaux de nuit peut paraître11 simple. Des tâches nocturnes ont toujours existé en période de roulaison sur de nombreuses habitations martiniquaises. En règle générale, ces veillées sont effectuées par roulement. Toutes les deux heures, une équipe dite de quart se présente au moulin pour assurer la relève de l’équipe précédente. La loi Mackau faut-il le préciser n’a introduit dans ce domaine aucune innovation majeure. Le texte prévoit explicitement que le travail nocturne reste dû aux maîtres sur les plus importantes exploitations. Dès lors, la question majeure qui nous préoccupe est celle-ci : pourquoi ce vaste mouvement de refus des tâches nocturnes s’est-il propagé sur tant d’habitations martiniquaises en dépit des démentis réitérés des Procureurs royaux et de leurs adjoints directs ?

À ce sujet, il ne faut tirer aucune conclusion hâtive des renseignements fournis par les rapports des Procureurs du roi Louis-Philippe. Il s’agit, certes, de sources précieuses. Mais encore faut-il évaluer aussi leurs limites. Quel est en effet la perspective guidant ces rapports des magistrats royaux ? Elle est tout entière orientée vers l’application rapide des dispositions de la nouvelle loi. Dans ces conditions, les échanges verbaux qu’ont pu nouer les Procureurs avec les ateliers d’esclaves s’inscrivent essentiellement dans ce cadre. La parole de l’esclave, ses revendications propres n’apparaissent qu’en marge d’une argumentation bâtie autour d’un impératif : celui du maintien — même momentané — des structures de la société esclavagiste. Telles sont les étroites limites du débat engagé sur les habitations. De surcroît, aucune de nos sources ne précise quelle fut précisément la langue utilisée par les porte-paroles du Parquet. Sans doute s’agissait-il du créole pour certains des substituts, natifs des Antilles. Mais pour d’autres, dont l’origine était européenne ? Quelle langue utilisaient-ils ? Ces problèmes linguistiques n’ont- ils pas aggravé les difficultés de dialogue ?

Les limites du débat s’avèrent donc multiples. La plus importante a trait aux modalités concrètes des interventions menées sur les habitations. Lisons ce compte-rendu rédigé au retour d’une visite à l’habitation du Haumont (sise au Marigot) faite par le substitut Chevalier :

La prière terminée, j’ai fait placer les esclaves en cercle et après m’être mis au milieu, je leur ai parlé de leurs obligations envers le maître et des obligations du maître envers eux. Je leur ai dit que j’avais été d’autant plus affligé de leur insubordination que je savais que l’atelier était généralement composé de très bons sujets ; que je les exhortais à se séparer des mauvais sujets qui voulaient les tromper et à les signaler soit aux maîtres, soit à l’autorité.12

Extrait d’un compte-rendu bien plus long, cette admonestation nous paraît résumer la préoccupation majeure du Parquet. Avant tout, il s’agit de ramener l’ordre sur les habitations. Ne perdons pas de vue que les visites des Procureurs se déroulent en présence de la force armée. Là où l’agitation des ateliers prend de l’ampleur, la présence militaire devient même permanente et massive. Accouru sur les terres Desgrottes du Macouba, le 7 décembre 1846, le Procureur Pujo exprime sa satisfaction au sujet du déploiement des troupes opérant dans la région :

Cette occupation militaire a porté l’effroi et la consternation dans les esprits et a dompté l’effervescence qui régnait dans les esprits de ces ateliers depuis quelques mois et pouvait dégénérer en confrontation (...). Il est important que ceux qui tenteraient encore de renouveler les scènes de désordres pareilles à celle qui viennent d’avoir lieu demeurent convaincus que la force armée sera toujours en mesure de vaincre leurs entreprises. 

Cette logique répressive n’est pas circonscrite au seul milieu judiciaire. D’autres écrits comme ceux de Rostoland (commandant militaire) expriment la même vigilance vis-à-vis des ateliers ruraux. Bref on assiste à la mise en branle de l’ensemble du pouvoir dominant, tous corps et tous organes confondus pour l’occasion. Sans doute manque-t-on d’autres témoignages au sujet de cette conjonction des forces pro-esclavagistes. Nous disposons rarement du point de vue de « l’habitant » ou du géreur, pourtant concernés au premier chef.

Quant aux ateliers d’esclaves, nous savons peu des débats internes qui ont pu précéder tel ou tel refus collectif du travail. Tout au plus voit-on parfois apparaître de fortes divergences au moment où se concrétise la contestation du travail servile. Un rapport du substitut Chevalier fournit quelques détails à propos des fractures apparues au sein d’un atelier du Marigot (habitation du Haumont) à l’heure du déclenchement de l’action :

Il résulte de l’enquête que lundi dernier douze octobre, le travail de la fabrication s’accomplissait avec exactitude. Que cependant le lendemain, les négresses firent entendre quelques murmures, et que le soir, vers les six heures, les nègres Régis, Marcelin, et les négresses Ursule, Thècle, Harceline, Catherine, Médelice, Petite Jenny et Florine, qui faisaient (sic !) le service du moulin, refusèrent le travail, et que malgré des cris et les huées de ces esclaves, les négresses Clotilde, Agnès et Françoise déclarèrent vouloir continuer. Que le mercredi quatorze octobre, et malgré la détention, à la chambrée de discipline de l’habitation, des femmes qui la veille avaient refusé le travail, et malgré la fustigation des nègres Marcelin et Régis, il y avait eu un nouveau refus de la part des esclaves Elysée, Mathurin, Louis, tous trois muletiers, Sophie, Pélagie, Désirée, Marie-Rose et Félicie, et que les esclaves Asthénie et Marie avaient été les seules qui avaient manifesté le désir de le continuer.13

Il y a donc eu 9 esclaves (sur 12) pour refuser les tâches nocturnes du 13 octobre sur l’habitation du Haumont (Marigot). Huit autres esclaves (sur 10) ont manifesté le même refus le lendemain, en dépit des châtiments infligés aux membres récalcitrants de la première équipe. Selon ce que stipulent les nouvelles ordonnances, les hommes sont les seuls à subir le châtiment du fouet. Aucune précision n’est apportée concernant l’attitude des autres esclaves de l’habitation du Haumont. À propos des deux équipes de nuit dont nous avons la composition détaillée, on peut relever qu’elles se composent majoritairement de femmes. Maints autres ateliers ruraux présentant des caractéristiques similaires, on peut affirmer sans crainte de se tromper que le mouvement rural de 1846 fut majoritairement féminin dans sa composition numérique. Plusieurs témoignages émanant du Parquet attestent de l’implication des femmes dans les manifestations associées au refus du travail de nuit. À maintes reprises, elles prennent part aux débats engagés avec les procureurs royaux. Plusieurs d’entre elles sont d’ailleurs arrêtées comme cette femme de l’habitation Le Gallion « qui s’était fait remarquer parmi les plus exaltées14 ».

L’enquête menée à l’habitation du Haumont par le substitut Chevalier fournit d’autres repères utiles. Sous sa plume, on apprend que le mouvement a cessé le jour même de sa visite. Seulement secondée par deux gendarmes, l’intervention du substitut a donc suffit à ramener le calme parmi l’atelier. Toutefois une longue discussion engagée avec les esclaves a permis de faire émerger d’autres griefs. La principale question débattue concerne la concession du samedi nègre. Certaines esclaves (notamment les femmes âgées) n’y sont pas favorables. D’autres manifestent au contraire le souhait de pouvoir disposer régulièrement d’une demi-journée libre. Ce débat n’est nullement secondaire ou fortuit. L’habitation du Haumont se trouve dans la région du Nord-Atlantique où la concession du samedi nègre est d’ores et déjà une pratique répandue. Dans leurs jardins, les esclaves cultivent le manioc et d’autres denrées qu’ils commercialisent à l’occasion. Une enquête datée d’octobre 1842 souligne que sur plusieurs habitations de la même région l’instauration du samedi nègre est à ce point reconnue et pérenne qu’elle échappe aux règles communément admises dans le cours quotidien du travail servile. « Quand le maître veut user du samedi réservé au noir, il le rachète », souligne l’enquêteur.15

Cette règle est-elle vraiment nouvelle à l’heure où elle est mentionnée par nos sources ? Et jusqu’à quel point se trouve-t-elle répandue au sein des ateliers de la Martinique ? Sur ces points, nous avons peu de certitudes. Par contre il s’avère certain que la sphère du salariat tend à se développer sur les habitations martiniquaises au cours de la décennie 1840, comme a pu le constater l’historien Jacques Adélaïde Merlande. Dans son ouvrage daté de 184716, Schoelcher signale précisément ces esclaves de deux habitations du Sud (commune des Trois Bourgs) qui travaillent le samedi chez un autre habitant-sucrier du quartier, moyennant le paiement d’un salaire. Cette mini-course au salariat concerne 150 à 200 esclaves. De surcroît, elle est strictement contemporaine du vote de la loi Mackau, c’est-à-dire de l’année 1845.

Ce détail chronologique a son importance, selon nous. L’un des principaux volets de la loi Mackau concerne en effet le pécule de l’esclave. La nouvelle loi accorde non seulement une protection légale à ce pécule, mais elle prévoit les modalités du rachat forcé de sa liberté par un esclave nanti du pécule suffisant. Ces dispositions facilitant le rachat forcé sont mises en vigueur dès l’année 1846. De toute évidence, elles n’ont pu que stimuler la recherche de travaux salariés parmi la population servile (ceci tout particulièrement dans les tranches d’âge les plus jeunes, gagnées par l’espoir d’une émancipation individuelle). Le paradoxe de la loi Mackau est qu’elle offre à l’esclave cette voie nouvelle du rachat forcé tout en limitant les possibilités d’extension du salariat sur les habitations. La contradiction était explosive. Elle ne pouvait mener qu’à la contestation massive du travail servile au niveau de son maillon le plus faible, c’est-à-dire le travail de nuit.

Voici un mouvement populaire dont la dynamique n’a d’ailleurs pas entièrement échappé à tous les propriétaires d’esclaves de la colonie. Certains maîtres ont effectué à temps les concessions nécessaires. On peut s’en assurer en lisant ces réflexions de Pierre Dessalles, écrites le 27 novembre 1845, alors que le colon de Sainte-Marie séjourne momentanément à Paris :

J’ai été voir Madame Le Vassor dont l’état ne varie pas. J’ai trouvé chez elle monsieur de Sainte-Croix, qui m’a parlé du refus que beaucoup de nègres dans les différents quartiers de la Martinique, avaient fait de travailler la nuit. C’est la faute des maîtres, qui auraient dû s’arranger avec eux en leur payant leurs nuits.17

Aucun schéma linéaire ne peut rendre compte de l’enchaînement des faits survenus dans les ultimes mois de l’an 1846. La plupart des quartiers ruraux de la Martinique étant concernés par ces événements, les interventions du parquet sur les habitations jettent fréquemment un bon éclairage sur des situations très spécifiques. Au Morne-Rouge où accourt le substitut Chevalier escorté de trois gendarmes la réunion des 85 esclaves de l’habitation Morestin est révélatrice de tensions particulières. Concernant cette habitation caféière, le rapport du substitut Chevalier met l’accent sur les reproches circonstanciés qu’il a adressés à tout l’atelier :

 En les abordant je leur ai dit qu’il fallait que le désordre qui avait lieu sur l’habitation de leur maître cessât aussitôt, car autrement je saurais les contraindre ; qu’ils devaient être convaincu que j’aurais autant de sévérité pour eux, s’ils manquaient à leurs obligations envers le maître, que je serais empressé à écouter leurs plaintes s’ils en avaient à former. Tout l’atelier a gardé le silence. Je sais, leur ai-je dit, que vous n’allez au travail qu’à six heures et demi du matin, et que ce n’est qu’à deux heures et demi que vous le reprenez après-midi. Vous manquez à vos devoirs, cela ne peut pas continuer ainsi.18

Cette intervention du substitut se déroule en présence du propriétaire de l’habitation. Mais celui-ci doit bientôt faire face aux griefs que formule tout l’atelier par la voie d’un porte-parole. La déclaration que celui-ci adresse au substitut présente l’intérêt de décrire le détail des conditions de vie sur l’habitation Morestin. En voici le compte-rendu fourni par le magistrat :

L’un des deux esclaves m’a aussitôt déclaré qu’ils observeraient à l’avenir toutes les dispositions de l’ordonnance et qu’ils n’y auraient jamais manqué si M. Morestin les avait également observées : et alors énumérant les griefs de l’atelier cet esclave m’a dit que chaque jour on leur prenait le temps du repos en les obligeant à faire les herbes de midi à deux heures, et en les assujettissant, toute l’année, et deux à trois fois par semaine, à des veillées qui duraient jusqu’à neuf heures du soir. Ce même esclave a également déclaré que leurs jardins étaient journellement dévastés par les animaux de l’habitation et qu’ils allaient se trouver dans la nécessité de voler pour vivre. M. Morestin qui était à mes côtés s’est empressé de répondre qu’il ne leur ferait plus faire les herbes à midi, et le silence qu’il a gardé sur les autres imputations m’a convaincu qu’elles n’étaient pas mensongères.

Cette sorte de réunion tripartite est un bon instrument d’enquête pour le magistrat du parquet. À l’issue de l’assemblée, il s’entretient seul à seul avec le propriétaire de l’habitation et parvient — semble-t-il — à le persuader que « l’insubordination des esclaves était en quelque sorte son ouvrage ». En conséquence, il engage le propriétaire à tenir les multiples promesses faites à tout l’atelier. Sur l’habitation Morestin, l’intervention du substitut ne donnera finalement lieu à aucun châtiment d’éventuels meneurs. Dans d’autres occasions, on voit au contraire se déchaîner la violence esclavagiste dans un contexte dont rendent compte les rapports des autorités. Au Macouba, le 2 mars 1846, l’un des économes des terres Désgrottes — exaspéré par la lenteur mise par son atelier pour se rendre au travail — aurait donné l’ordre à son commandeur de lancer aux femmes retardataires « des coups de fouet, même au visage ». Cette consigne aurait irrité à ce point le groupe des retardataires qu’une des femmes — prénommée Julie — apostropha l’économe dans ces termes : « Puisque vous êtes si hardi, pourquoi ne battez-vous pas vous-même ? »

Cette bravade déclenche l’immédiate fureur de l’économe qui s’apprête à faire fouetter l’esclave. Mais tout l’atelier s’interpose. « Jetant à terre ses houes, (l’atelier) se précipite sur l’économe et lui arrache de vive force la négresse de ses mains. »

Survenant trois jours après cette échauffourée, la visite du procureur Pujo à l’habitation Sainte-Marie Desgrottes se déroule dans un climat tendu. Pourtant le magistrat entend minimiser la portée de l’événement. Il s’agit pour lui d’une « mutinerie de femmes » dépourvue de tout caractère de gravité. Dans son long rapport daté du 18 mars, il doit toutefois convenir de la dégradation des relations existant entre le géreur et son atelier. Devant le magistrat, les esclaves se plaignent ouvertement des menées provocatrices du géreur :

En ma présence, dans la matinée du dimanche 8 de ce mois, l’atelier s’est exprimé ainsi en s’adressant à M. Fortier qui se trouvait à mes côtés : « nous savons que vous voulez nous pousser à bout pour nous forcer à faire des bêtises ; mais vous ne réussirez pas. Nous continuerons toujours à travailler même la nuit comme nous le devons, bien que vous prétendiez que notre intention est de refuser le travail. »

Dans ce cas comme dans plusieurs autres, la cohésion du groupe autour d’une option non-violente apparaît forte. Néanmoins, c’est sur la même propriété Desgrottes que se produiront quelques mois plus tard de nouveaux incidents qui mettent les autorités coloniales en alarme. Dans la soirée du 4 décembre 1846, on apprend même que l’atelier Desgrottes s’en est pris violemment au même géreur Fortier, le couvrant d’injures et l’attaquant à coups de roches et de bouts de canne. Cet épisode est contemporain d’autres puissants mouvements de protestation apparus sur les propriétés voisines. Et seule la prompte mobilisation d’importantes forces répressives dans les quartiers de Basse-Pointe et Macouba put venir à bout de cette amorce de soulèvement apparu à l’extrême nord de l’île.

Cet épisode violent des terres Desgrottes demeura néanmoins exceptionnel. Dans la majeure partie des cas, les luttes serviles de l’année 1846 sont restées circonscrites au cadre fixé par la légalité esclavagiste. Si précaire que fut l’appui du Parquet aux revendications des ateliers d’esclaves, ceux-ci n’ont jamais négligé de déléguer des porte-paroles auprès des magistrats royaux. Datée du 25 décembre 1846, une lettre d’un colon de la Martinique19 décrit les multiples désagréments qu’occasionnait le va-et-vient de ces porte-paroles à Saint-Pierre et au Fort-Royal :

Les geôles sont encombrées d’esclaves qui vont porter plainte contre leurs maîtres ; on ne sait plus où les mettre. Les procureurs du Roi sont réduits (...) à en renvoyer une grande partie avec de simples lettres sur les habitations. Il s’ensuit des marronnages, des rumeurs dans les ateliers, le travail s’en ressent beaucoup, les maîtres ou géreurs sont exaspérés, les fonctionnaires publics aux abois, la gendarmerie sur les dents.20

Les rapports des procureurs font aussi état de ces délégations d’esclaves qui se multiplièrent à mesure que se développait la crise. Parmi ces délégués, plus d’un fut châtié à son retour au sein de son atelier d’origine. Nos sources fournissent peu d’éléments précis à propos de ces meneurs et meneuses. On constate seulement l’ascendant qu’ils exercent sur l’atelier dont ils se font les mandataires. Il n’est pas rare de voir un atelier réclamer massivement la relaxe de ses porte-paroles en se rendant à son tour en ville. Parfois même, ce sont des notables blancs du quartier qui intercèdent en leur faveur.21

Quel bilan global faut-il tirer du réveil de la contestation rurale dans la Martinique de l’après-loi Mackau ?

Ce refus larvé du travail servile doit être analysé dans un contexte qu’on ne peut circonscrire aux limites de l’île. Les enjeux de la conjoncture ouverte en juillet 1845 concernent en effet l’ensemble des colonies à esclaves de l’empire français. Des troubles similaires éclatent durant la même époque en Guadeloupe, en Guyane, à l’île Bourbon.

Par ailleurs, l’agitation des années 1845 et 1846 présente indiscutablement des traits distincts des révoltes serviles qui ont émaillé le premier tiers du XIXème siècle martiniquais. On peut observer que, même au plus fort de la crise de 1845-1846, le mouvement de contestation du travail servile évita le choc frontal avec le pouvoir dominant. À aucun moment ce mouvement n’atteint le degré de radicalité des révoltes armées qui secouèrent la Marinique en 1811, 1822, 1831, et 1833. Ce fait est-il fortuit ? D’aucuns peuvent voir dans l’option non-violente des acteurs de l’an 1846 une position purement conjoncturelle et momentanée. Pour notre part, nous y décelons une réorientation plus durable du combat antiesclavagiste. Dans toutes les colonies françaises de la Caraïbe, un fait majeur provoque un réagencement des forces sociales : l’abolition anglaise (votée en 1833, effective en 1838) a réveillé l’espoir d’une émancipation acquise « par le haut ». Désormais, aux yeux des masses asservies, la voie armée naguère empruntée par Haïti ne constitua plus le modèle unique d’accès à la liberté générale.

Certes, la nouvelle optique n’est pas dénuée de limites et d’obstacles. Elle présente surtout de multiples contradictions qui contraignent l’esclave martiniquais à manifester massivement son rejet du « vieux système ». Il reste que les luttes quotidiennes de l’esclave vont désormais s’inscrire dans la perspective de « l’abolition progressive » dessinée par les dirigeants de la monarchie de juillet. Seule la brutale chute de ce régime — en 1848 — permettra d’offrir à l’esclave des Antilles françaises de nouvelles perspectives d’émancipation immédiate qui se concrétisèrent en mai 1848.

1 Ces ordonnances royales datées des 4 et 5 juin 1846 sont édictées dans le prolongement de la loi Mackau du 18 juillet 1845.

2 Correspondance du gouverneur Mathieu au ministre de Mackau, daté du 26 juillet 1845. C.A.O.M. C4/d.50

3 Courrier du gouverneur Mathieu au ministre, daté du 10 septembre 1845. C.A.O.M. C4/d50

4 M. Bacquié est le géreur de l'habitation Lajus au Carbet, qui compte alors 280 esclaves.

5 Rapport du substitut Pujo, du 30 octobre 1845. C.A.O.M. Gen. C. 182/d. 1432

6 II s'agit alors du maximum légal concernant les peines de fustigations.

7 Lettre adressée au ministre de Mackau par les propriétaires de l'habitation Gradis (David Gradis et fils), le 20 septembre 1846.C.A.O.M.G 182/d.

8 Citation de la même lettre (David Gradis et fils).

9 Lettre du géreur de l'habitation Gradis adressée aux propriétaires de l'habitation résidant à Bordeaux, 10 août 1846. C.A.O.M. C. 182/d. 1432

10 Même lettre du géreur de l'habitation Gradis.

11 Extrait du rapport Thoré du 24 septembre 1846: «Quelques punitions ont dû être infligées aux plus récalcitrants, aux meneurs, à ceux qui hier

12 C.A.O.M. Gen. C. 182, d. 1432 Rapport du substitut Chevalier au Procureur général Devaulx.

13 C. A.O.M. Gen. C. 182, d, 1432. Rapport du substitut Chevalier au Procureur général, 19 octobre 1846.

14 C.A.O.M. Gen. C. 182, d. 1432. Rapport du substitut Larougery au Procureur général, 10 septembre 1846.

15 Exposé général des résultats du patronage des esclaves dans les colonies françaises, juin 1844, p. 332. Cit.

16 Schoelcher, historien de l'esclavage pendant les deux dernières années, p. 330, réédition Desormeaux, Tome II.

17 Souligné par nous, G. M., (in Pierre Dessalles. La vie d'un colon de la Martinique au XIXe siècle. Editions Désormeaux. Tome III, p. 190.

18 Rapport du substitut Chevalier, 13 octobre 1846. C.A.O.M. C. 182/d. 1432.

19 Lettre du sieur Ange Simon, citée par Christian Louis-Jospeh, in Historial antillais, tome III, p. 380.

20 Lettre du sieur Ange Simon, citée par Christian Louis-Joseph, datée du 25 décembre 1846.

21 Au Diamant, lors d'incidents survenus sur l'habitation DIZAC, le maire Hayot demande au propriétaire la grâce de Pierre (l'un des 2 meneurs du

1 Ces ordonnances royales datées des 4 et 5 juin 1846 sont édictées dans le prolongement de la loi Mackau du 18 juillet 1845.

2 Correspondance du gouverneur Mathieu au ministre de Mackau, daté du 26 juillet 1845. C.A.O.M. C4/d.50

3 Courrier du gouverneur Mathieu au ministre, daté du 10 septembre 1845. C.A.O.M. C4/d50

4 M. Bacquié est le géreur de l'habitation Lajus au Carbet, qui compte alors 280 esclaves.

5 Rapport du substitut Pujo, du 30 octobre 1845. C.A.O.M. Gen. C. 182/d. 1432

6 II s'agit alors du maximum légal concernant les peines de fustigations.

7 Lettre adressée au ministre de Mackau par les propriétaires de l'habitation Gradis (David Gradis et fils), le 20 septembre 1846.C.A.O.M.G 182/d. 1432

8 Citation de la même lettre (David Gradis et fils).

9 Lettre du géreur de l'habitation Gradis adressée aux propriétaires de l'habitation résidant à Bordeaux, 10 août 1846. C.A.O.M. C. 182/d. 1432

10 Même lettre du géreur de l'habitation Gradis.

11 Extrait du rapport Thoré du 24 septembre 1846: «Quelques punitions ont dû être infligées aux plus récalcitrants, aux meneurs, à ceux qui hier avaient outragé le Maire et la Gendarmerie dans l'exercice de leurs fonctions. Cinq nègres seront ultérieurement dingés sur la geôle de Fort- Royal pour y être châtiés et renvoyés ensuite à leur atelier. Une négresse qui avait excité l'atelier à la révolte en entonnant devant le maire des chansons séditieuse, subira une détention de trois mois à l'atelier de discipline (geôle du Fort-Royal). Deux autres négresses subiront une détention disciplinaire de quinze jours sur l'habitation.» C.A.O.M. Gen. C. 182/d. 1432.

12 C.A.O.M. Gen. C. 182, d. 1432 Rapport du substitut Chevalier au Procureur général Devaulx.

13 C. A.O.M. Gen. C. 182, d, 1432. Rapport du substitut Chevalier au Procureur général, 19 octobre 1846.

14 C.A.O.M. Gen. C. 182, d. 1432. Rapport du substitut Larougery au Procureur général, 10 septembre 1846.

15 Exposé général des résultats du patronage des esclaves dans les colonies françaises, juin 1844, p. 332. Cit.

16 Schoelcher, historien de l'esclavage pendant les deux dernières années, p. 330, réédition Desormeaux, Tome II.

17 Souligné par nous, G. M., (in Pierre Dessalles. La vie d'un colon de la Martinique au XIXe siècle. Editions Désormeaux. Tome III, p. 190.

18 Rapport du substitut Chevalier, 13 octobre 1846. C.A.O.M. C. 182/d. 1432.

19 Lettre du sieur Ange Simon, citée par Christian Louis-Jospeh, in Historial antillais, tome III, p. 380.

20 Lettre du sieur Ange Simon, citée par Christian Louis-Joseph, datée du 25 décembre 1846.

21 Au Diamant, lors d'incidents survenus sur l'habitation DIZAC, le maire Hayot demande au propriétaire la grâce de Pierre (l'un des 2 meneurs du mouvement contestataire). GA.O.M. C. 182/d. 1432: Rapport du substitut Thoré daté du 21 octobre 1846.

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