Michael Ondaatje, Le Fantôme d’Anil

Lorraine Mangonès

p. 295-298

Référence(s) :

Michael Ondaatje, Le Fantôme d’Anil. (Anil’s Ghost, Alfred Knopf, NY, 2000), traduit de l’anglais par Michel Lederer, L’Olivier, 2000

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Lorraine Mangonès, « Michael Ondaatje, Le Fantôme d’Anil », Chemins critiques, Vol 5, nº 2 | 2004, 295-298.

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Lorraine Mangonès, « Michael Ondaatje, Le Fantôme d’Anil », Chemins critiques [En ligne], Vol 5, nº 2 | 2004, mis en ligne le 14 mai 2017, consulté le 18 juin 2018. URL : https://www.cheminscritiques.org/651

Voilà plus d’une vingtaine d’années que s’engagent à travers le monde des guerres diffuses, inédites, sans lignes de front et sans règles, aux soldats sans uniformes, liés secrètement par des causes identitaires et religieuses. Ces guerres fluides — terroristes, civiles, ethniques — semblent adossées à une mondialisation économique et financière sauvage et incontrôlée. Elles utilisent les filières du crime organisé, principal bénéficiaire du désordre mondial qui règne depuis la fin de la guerre froide.

Pour ceux qui, dans le malheur, aiment retrouver l’éclairante consolation de la littérature, voici deux auteurs qui nous offrent, chacun à sa façon, une porte d’entrée dans l’univers de violence de notre actualité. Ce que laissent entrevoir les fêlures de ces mondes disloqués ressemble parfois étrangement au nôtre. Mais, par cet art de raconter et de décrire, il nous est comme par enchantement donné de comprendre les hommes et les événements de l’intérieur... et d’y trouver une mystérieuse source d’espoir.

De 1983 au début des années 1990, l’île « paradisiaque » du Sri Lanka fut déchirée par des affrontements violents entre trois groupes : le Gouvernement, un groupe d’insurgés anti-gouvernementaux dans le Sud de l’île et les guérillas séparatistes dans le Nord. Enlèvements, assassinats, tortures « exemplaires » (telles que des crucifixions à même l’asphalte des routes), massacres, attentats à l’explosif, ont fait le quotidien des citoyens de l’ancienne colonie britannique de Ceylan durant près de dix ans. C’est sur cette terrible toile de fond du récent passé Srilankais que Michael Ondaatje nous présente le roman dernier né d’une oeuvre littéraire dans laquelle il est souvent difficile de dissocier le poétique du romanesque1. Le Fantôme d’Anil est l’étrange histoire d’une recherche sur l’identité d’un homme à partir de sa dépouille abîmée et plusieurs fois déplacée, sur l’identité des assassins, mais aussi sur l’identité profonde du médecin légiste et de l’archéologue qui mènent l’enquête. Anil, celle qui revient et Sarath, celui qui est resté. L’incertitude de l’une et l’apparente stabilité de l’autre vont, dans leur opposition, révéler en filigrane quelques pans significatifs du passé de chacun.

À 33 ans, Anil Tissera revient dans son pays natal, le Sri Lanka, en pleine guerre civile. Médecin légiste, elle est employée par la Commission des Droits de l’Homme des Nations Unies pour enquêter sur l’origine d’un massacre. Anil n’en est pas à sa première expérience des killing fields : durant les quinze dernières années passées loin de son pays, ses études et sa carrière l’ont menée aux charniers de la guerre sale du Guatemala. Elle connaît les cadavres, sait patiemment et passionnément interroger leurs os, et elle a vu l’infini chagrin silencieux de ceux qui restent en vie sans comprendre. Cependant ici, l’on tue de tous les côtés et de tous les côtés l’on fait minutieusement disparaître les traces : c’est la guerre absurde qui semble devoir caractériser notre époque. Et puis ici, c’est le pays qu’Anil a quitté à 18 ans, les lieux secrets d’une enfance difficile et sauvage déjà fortement marquée par le thème de l’identité2. Il sera donc parfois pénible à l’experte des Nations Unies de mener une enquête strictement scientifique alors que les atrocités dénuées de sens ont lieu cette fois sur sa terre natale.

Sarath Diyasena, archéologue désigné par le gouvernement pour être l’homologue d’Anil dans l’investigation, n’a jamais quitté son pays. C’est un homme en apparence plutôt enclin au compromis et au silence, qui se ménage de bonnes relations au sein du pouvoir et qui tente de survivre émotivement aux catastrophes de sa vie (la guerre, le suicide de son épouse, la dérive de son maître à penser nationaliste) par une sorte de calme étudié, raisonnable et raisonné. Son cheminement personnel à travers l’enquête le transformera secrètement de manière radicale, jusqu’à faire de lui, dans une sorte de coup de théâtre, le héros tragique de la narration.

Où commencer parmi tant de cadavres ? Anil et Sarath vont s’attacher à tenter de reconstruire l’identité d’un seul homme enlevé, exécuté, brûlé, enterré, exhumé, déplacé, à partir de son squelette. Les os sont soumis à de minutieuses observations au microscope et à une suite de tests chimiques permettant d’établir progressivement une multitude de faits concernant l’identité du sujet ainsi que sur les divers sévices subis avant et après la mort. Ils auront aussi recours aux services d’un artisan, Ananda, dont la vie est elle aussi lacérée par la guerre, pour tenter de reconstituer le visage de la victime à partir de ce qui reste de la structure osseuse de sa tête. Les enquêteurs vont traverser ce pays de plages et de montagnes, de rivières et de forêts tropicales renfermant les secrets des vieux temples de l’île, à la recherche du village d’origine de la victime afin de tenter d’établir l’appartenance qui lui aurait valu cette mort atroce. Malgré les accords passés avec les Nations Unies, ces déplacements et la ferveur des acteurs à vouloir mener à bien leur investigation les placent souvent en situation de grave danger.

Dans cette guerre dénuée de sens dans laquelle tous les camps ont recours à des méthodes terroristes, l’objectif de la Commission des Droits de l’Homme des Nations Unies qui vise strictement à établir la culpabilité du gouvernement, finit par sembler quelque peu absurde. Ceux qui ont torturé et tué s’appuient pareillement, quel que soit leur camp, sur la loi du silence et tous punissent les Sri Lankais qui transgressent. Seuls les experts « étrangers » ont des chances de repartir vivants. Ainsi, plus que l’identité de cette victime emblématique, Anil aura a découvrir son propre lieu d’appartenance et Sarath à choisir entre l’homme de compromis qu’il est devenu et celui qu’il était fait d’intuitions passionnées pour le devenir de son pays.

Comme dans les autres romans de Ondaatje, les personnages nous frappent par leur singulière poésie, leur étrangeté et leur solitude farouche. Ce sont toujours secrètement des tendres, des voyageurs naviguant à travers les malheurs de l’existence (la guerre, la folie, l’enfermement, la misère), conduits par la force d’une sorte de passion lucide pour leur métier et l’accomplissement minutieux des savoir- faire qui l’accompagnent. Tout comme Kip, le Sikh désamorceur de bombes du Patient Anglais (« le démineur est un artiste » dit Tahar à en Jelloun dans son introduction à la première traduction française), Anil parcours le monde pour la pratique de son travail de médecin légiste avec l’intensité solitaire d’un sculpteur ou d’un grand peintre. Remarquable à cet égard est le travail de recherche de l’auteur autour de la multitude de détails qui concernent ces occupations hors du commun. Enfin, bien plus encore qu’à travers Kip, c’est Ondaatje lui-même que l’on retrouve dans la complexe relation d’Anil au Sri Lanka et à ses pays d’accueil d’Occident.3

Le temps de ce récit est interrompu comme par effraction selon un rythme imprévisible, telles des portes soudainement ouvertes sur d’autres espaces-temps qui nous happent durant un moment bref mais autrement intense que celui de la simple narration, et nous éclairent sur celle-ci, nous donnant la texture des lieux et révélant la complexité des sujets. Ainsi surgissent des bribes du passé des personnages, leurs amitiés, leurs amours, mais aussi les voix des vieilles statues de pierre et celle de l’esprit des lieux, échos désincarnés d’autres réalités (et, il faut bien le dire, d’autres atrocités) vécues par Anil (le Guatemala, les excavations de charniers, la douleur silencieuse des indiens survivants), par le frère de Sarath, Gamini, jeune médecin déchiré par l’immensité du désastre humain que la guerre lui a apporté, et par Ananda, l’artisan rendu fou e.t errant par le massacre de son village... pour rien. Et par ces effractions se déploie le souffle et le style d’un grand écrivain : baroque puis réaliste, brutal puis méditatif, Ondaatje nous conte à partir du monde intérieur de ses personnages la tendresse désespérée d’êtres tentant de résister à la violence de notre temps. L’oeuvre poétique et romanesque de Michael Ondaatje nous offre un regard saisissant et inhabituel sur la violence, singularité qui nous porte à méditer sur notre propre humanité.

1 Corning through Slaughter (1976), Running in the family (1982) ; In the skin of a lion (1987) ; The English patient (1992) ; Anil’s GHost (2000).

2 Jeune adolescente, elle rassemble toutes ses économies et achète à son frère ce prénom d’Anil qu’elle gardera désormais.

3 Michael Ondaatje est originaire du Sri Lanka et a émigré au Canada au cours des années 1960. Il relate merveilleusement certains aspects de l’

1 Corning through Slaughter (1976), Running in the family (1982) ; In the skin of a lion (1987) ; The English patient (1992) ; Anil’s GHost (2000). Ondaatje est aussi l’auteur d’une importante oeuvre poétique et de trois anthologies.

2 Jeune adolescente, elle rassemble toutes ses économies et achète à son frère ce prénom d’Anil qu’elle gardera désormais.

3 Michael Ondaatje est originaire du Sri Lanka et a émigré au Canada au cours des années 1960. Il relate merveilleusement certains aspects de l’histoire singulière de sa famille au Sri Lanka dans Running in the Family (Un air de famille).

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