Sur les pas d’un certain « vieux os »

Danièle Magloire

p. 245-248

Référence(s) :

Dany Laferrière, Pays sans chapeau. Lanctôt Éditeur, Québec, 1996, 225 pages

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Danièle Magloire, « Sur les pas d’un certain « vieux os » », Chemins critiques, Vol 5, nº 1 | 2001, 245-248.

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Danièle Magloire, « Sur les pas d’un certain « vieux os » », Chemins critiques [En ligne], Vol 5, nº 1 | 2001, mis en ligne le 30 avril 2017, consulté le 18 juin 2018. URL : https://www.cheminscritiques.org/559

Je n’écris pas, je parle. On écrit avec son esprit. On parle avec son corps. Parler avec son corps, pour dire tout ce que l’on voit, ce que l’on entend, ce que l’on sent, ce que l’on touche, ce que l’on goûte, ce que l’on ressent Dire en suivant, sans réserve, les élans et les mouvements de son corps plongé dans l’énergie d’une capitale où la cacophonie est incessante et le désordre permanent. Quel autre choix s’offre à un écrivain pour conter ses retrouvailles avec un pays natal qu’il ressent jusqu’au talon ? Pour tenter de dire son rapport avec ce terrible pays qu’est Haïti ? Lorsqu’on se veut un « écrivain primitif » — un écrivain qui a conscience de la nécessité de rêver le réel — le choix s’impose. Dans Pays sans chapeau l’écrivain haïtien Dany Laferrière nous propose de le suivre dans un voyage qui s’effectue vingt ans après un départ autour duquel le plus grand silence avait été gardé.

Le thème du retour au pays natal est un thème assez prisé des écrivains/écrivaines expatriés. Mais un auteur comme Dany Laferrière — qui construit généralement, avec une incontestable habileté, ses narrations sur un incident, un événement de sa vie personnelle — n’est guère effrayé par les variations sur un même thème. La variation qu’il nous offre dans Pays sans chapeau accorde résolument la priorité à la manière d’effectuer le voyage plutôt qu’au voyage lui-même et, par là même, confère au roman un caractère particulièrement attachant. Ce choix est annoncé d’entrée de jeu dans le premier chapitre où l’auteur campe le cadre de sa narration et annonce son projet. Le personnage se trouve depuis peu en Haïti et se propose d’écrire, à l’ère des ordinateurs, avec une vieille Remington, dans ce lieu et sur ce lieu, à partir de tout ce qui s’offre à lui. Le choix est réaffirmé dans la construction même du texte. Les chapitres intitulés « pays réel », où il est question de la lutte pour la survie, alternent avec ceux regroupés sous l’appellation « pays rêvé » et où il est question des fantasmes du peuple le plus mégalomane de la planète. Les subdivisons des chapitres, notamment avec leurs sous-titres qui indiquent clairement l’objet du propos, sont autant d’indications qui jalonnent le chemin. Dany Laferrière nous propose de suivre le regard de celui qui revient après une longue absence. Un regard qui accepte de croiser et même de rencontrer celui de ceux et de celles qui sont restés au pays et désignent l’étranger par le terme « là-bas ». Un regard qui tout particulièrement tente d’aller à la rencontre de celui d’une mère pour qui l’identité réside en quelque sorte dans le fait de « n’avoir jamais quitté Haïti même pour une minute », alors même que pour celui qui pose ce regard, l’enfermement consiste justement dans le fait de « naître et de mourir à la même place ». Un regard qui se pose aussi sur les choses pour tenter d’en saisir l’essence. Un regard qui toutefois s’abstient de s’égarer dans les jugements sans nuances.

Le texte, selon un choix habituel de l’écrivain, est écrit à la première personne. Le narrateur est donc l’auteur lui-même mis en situation d’observateur-acteur. Bien que cette identité soit marquée dès les premières pages du livre, le narrateur n’est jamais directement nommé, hormis par les proches de sa famille qui le désignent sous le nom de « Vieux os ». Simple référence à l’apparence physique du jeune homme de vingt-trois ans qui avait été voir le monde, ou symbole ? Qu’importe, le narrateur nous invite, avec une certaine malice, à le suivre dans le Port-au-Prince d’aujourd’hui.

Si les mouvements du corps — un corps qui suit aussi les élans d’un cœur qui résiste à la nostalgie — indiquent la direction à prendre, il n’en demeure pas moins que c’est le regard qui imprime un sens à la redécouverte du pays à travers celle de sa capitale. Ce regard photographie sous différents angles. Il rend compte de ce que voit celui qui se souvient et qui donc prend acte des différences. Il exprime ce qu’éprouve celui qui va à la rencontre de réalités ; des réalités nouvelles ou des réalités qui n’avaient pas encore fait l’objet de l’expérience immédiate, ou encore des réalités qui n’avaient pas encore véritablement interpellé. Il note et consigne à travers des faits qui, sous une apparence anodine, soulignent la dichotomie sociale et surtout il note l’absurdité. Et, sans en avoir l’air, ce regard soulève des questions embarrassantes comme celle-ci : Comment vit un lézard dans une ville où l’herbe est devenue rare ?

Pour suivre les déambulations du narrateur, pour goûter à ses rencontres, il faut, comme il le fait lui-même, se laisser porter par tout ce qui sollicite les sens et l’esprit. Pour dire cette désespérante ville de Port-au-Prince, Dany Laferrière ne se lance dans aucune diatribe. Par petites touches, il prend le parti d’épingler, de fabriquer une mosaïque à partir des sensations et sentiments éprouvés : les détestables odeurs ; l’écrasement de la promiscuité ; la peur (peur de l’autre, peur d’avoir un niveau de vie encore plus bas, peur de ne pas savoir si l’on est vivant-e ou bien mort-e) ; l’attrait des mystères de la nuit (où, si à certaine heure l’on accepte l’invite d’un certain Lucrèce, on peut faire un tour « de l’autre côté » et avoir l’insigne honneur d’être l’objet des attentions de la célèbre Erzulie, reine de la mort ou de l’amour selon son bon plaisir) ; l’absence de la mémoire ou du sens des choses ; l’écho des voix qui se sont tues ou de celles qui n’arrivent pas à se faire entendre ; les heures perdues ; l’ambiguïté des rapports avec les Etats-Unis ; les sempiternels « comédiens » décrits par Graham Greene ; etc.

Pour un voyage au Pays sans chapeau, il faut savoir choisir les mots que l’on emporte dans ses bagages. Encore faut-il, lorsqu’on dispose de deux langues, savoir bien les choisir. Dany Laferrière opère son choix de romancier sans ambiguïté et sans malaise aucun. Ce faisant, il parvient à donner avec bonheur au texte le ton et le rythme qui conviennent au mode de narration choisi Hormis les proverbes (qui sont d’ailleurs traduits) — qui ouvrent chacun des chapitres du livre et participent ainsi à la structure du texte — l’utilisation de termes créole est très rare. Le romancier écrit en français et, dans cette langue, il dit sa nécessité de mots en créole, pour donner réalité à un retour, et aussi, dans une certaine mesure, pour dire la cause de l’éloignement et celle du retour.

Parfois, ce n’est pas le sens qui compte, ce sont les mots mêmes pour leur musique, la sensualité qu’ils dégagent... J’ai envie de les rouler dans ma bouche, de les mastiquer avec mes dents et de les avaler... j’ai faim de ces mots.

L’écriture du romancier privilégie les phrases brèves, utilise abondamment les dialogues qui sont maniés avec un brio certain, et fait la part belle à une ironie rafraîchissante qui n’épargne pas le narrateur lui-même et oblige le lecteur/la lectrice à se laisser aller à rire de bon cœur avec le romancier. Le texte, de par sa construction et avec ses mises en situation qui permettent aux portraits dressés de prendre toute leur réalité ; fait souvent penser à un scénario. L’imbrication étroite dans la narration des observations du narrateur rehausse les descriptions ; anime les protagonistes et rend concret les cadres rêvés et réels où ils évoluent. Cela donne même envie d’être de la partie. Mais telle n’est pas la question ; puisque l’auteur lui-même nous apprend qu’il n’y a aucune différence entre le monde réel et le monde rêvé.

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