Sur quelques productions martiniquaises

Georges-Henri Léotin

p. 237-244

Référence(s) :

Georges Mauvois, Monologue d’un Foyalais. Ibis-Rouge Editions, 1999

Edouard Delépine, Dix jours qui ébranlèrent la Martinique. Servédit/Maisonneuve & Larose, 1999

Georges Bernard Mauvois, Un complot d’esclaves. Éditions Les Pluriels de Psyché, 1998

Térèz Léotin, Tré ladivini/Le plateau de la destinée. L’Harmattan. 1999

Jean Berbabé et Pierre Pinalie, Grammaire du créole martiniquais. L’Harmattan, 1999

Citer cet article

Référence papier

Georges-Henri Léotin, « Sur quelques productions martiniquaises », Chemins critiques, Vol 5, nº 1 | 2001, 237-244.

Référence électronique

Georges-Henri Léotin, « Sur quelques productions martiniquaises », Chemins critiques [En ligne], Vol 5, nº 1 | 2001, mis en ligne le 30 avril 2017, consulté le 18 juin 2018. URL : https://www.cheminscritiques.org/558

Histoires et géographie

L’histoire et la géographie sont deux disciplines sœurs. Des constances géo-climatiques déterminent la vie des hommes, comme l’activité des hommes modifie les paysages.

C’est d’abord à un voyage dans la Martinique de sa jeunesse et tout spécialement dans le Fort-de-France de l’enfance (dans « Foyal », comme il préfère dire, non sans raison !), que nous invite Georges Mauvois, avec son Monologue d’un Foyalais. Il ressuscite ses lieux de mémoire, comme le Canal Levasseur et la Rivière-Madame, avant que les hommes ne les aient arraisonnés, disciplinés et asséchés ; les Terres-Sainville, la banlieue des jeunes années, chère à son cœur, peut-être embellie par le souvenir, et dont il regrette l’évolution actuelle (insécurité, drogue et prostitution, etc.). Le peuple de ce faubourg, dans sa grandeur et ses misères, est décrit avec une grande sensibilité.

Les paysages portent les marques muettes de mille petites histoires personnelles, à l’ombre de la grande Histoire. Telle maison, tel chemin, tel pont et telle rivière, peuvent être chargés de souvenirs pour tel individu, telle famille, à un point insoupçonné. Mauvois se révèle un bon pédagogue et un guide passionnant dans la remontée dans l’ancien Foyal, dont bien des traces sont perdues, bien des « visages » modifiés (ainsi, le Lycée Schoelcher, nous apprend-il, se trouvait pratiquement en bord-de-mer lors de sa construction).

Il y a maintenant une autre histoire dont les marques sont en chacun de nous. Nous avons 2 parents, 4 grand-parents, 8 arrière-grands-parents, etc. Un des drames de l’esclavage, c’est la difficulté à remonter bien loin du côté de ces racines multiples (quand nous en éprouvons le besoin, et ce ne fut pas souvent le cas, pour de multiples raisons).

Georges Mauvois opère cette remontée, qui l’amènera jusqu’aux esclaves Marie-Luce et Laurent, de l’Habitation Fonds-Bellefontaine, commune de Case-Pilote. Il évoque aussi, et longuement, la figure du père, Eleuthère, d’une génération qui n’avait jamais trop voulu parler de la période de la nuit de l’esclavage et préférait tabler sur l’instruction pour la sortie du fond de la fosse. Amnésie coupable ? Aliénation ? Sur ces questions G. Mauvois a raison de nous appeler à une certaine perspective historique. Le grand cri césairien, la Négritude, n’étaient pas encore passés par-là. Et puis au fond : aimons-nous parler des malheurs qui nous ont frappés, aimons-nous nous rappeler les tragédies et les crimes, même si nous en avons été d’abord les victimes (même si la honte de l’esclavage est la honte des esclavagistes). Beaucoup de rescapés des camps nazis choisirent longtemps le silence. Les Grecs mettaient à mort les porteurs de nouvelles funestes. Aujourd’hui, les choses et les mentalités ont bien changé, mais on peut essayer de comprendre ce qu’a pu être la philosophie des milliers d’Eleuthère antillais :

Notre passé n’est pas une prison. On a cru pouvoir faire de nous des bêtes, à nous de conquérir ce qui fait l’honneur de l’humanité : ses savoirs, sa moralité ; la Culture, la Citoyenneté. Il n’y a pas de fatalité historique, de malédiction qui doive nous coller à la peau, honorons le travail et cultivons l’esprit sérieux. (« Etre sérieux », comme le souligne souvent Mauvois, c’était d’abord ce qui était demandé au jeune martiniquais).

Pour cette génération, c’était comme si l’histoire de la Martinique commençait véritablement en 1848 : avant c’était la Barbarie, la Préhistoire. Reste la difficulté : peut-on sans risque faire comme si de rien n’était ; de la barbarie passée faire table rase ? La nuit esclavagiste était peuplée, non pas d’ombres abstraites, mais d’hommes qui luttaient, souffraient, travaillaient, inventaient... et dont nous héritons).

L’épouse d’Eleuthère, quant à elle, est une mulâtresse du Lorrain. La qualité de la terre de l’ex-Grand’Anse pourrait expliquer chez elle, selon l’auteur, une tendance à la gaieté, comme l’aridité des terres de la côte caraïbe serait à l’origine du caractère plus fermé d’Eleuthère et de ses grand-parents esclaves, qui pratiquaient plutôt le sourire triste et l’ironie désabusée face à cette perpétuelle tragédie qu’on appelle la vie.

Aimé Césaire a parlé de cris de révoltes jamais entendues. C’est malheureusement ce à quoi nous sommes condamnés, quand on s’intéresse à l’histoire de l’esclavage (à l’histoire des esclaves).

Il faut considérer comme précieuses ces petites traces que Georges Mauvois a, dans son livre, tenté de préserver, et regretter sur ce point l’immensité de la déperdition : les genres mémoires, autobiographies... sont trop peu cultivés !

Enfance, mon amour

C’est aussi le pays de l’enfance, les paysages de l’enfance, le bonheur de l’enfance, que Mauvois cherche à reconquérir. Et sa défense donne ces pages souvent émouvantes, ces petites histoires qui l’ont marqué, peuplées d’animaux aimés et/ou martyrisés (crabes, colibris... sans oublier le « siffleur-montagne », que peu de jeunes sans doute connaissent encore, et dont il nous parle merveilleusement).

La politique

Maintenant, Georges Mauvois n’est pas seulement le fils d’un petit fonctionnaire foyalais obnubilé (non sans légitimité, on l’a dit) par la réussite scolaire et (donc) sociale de ses enfants, ruiné par une expérience malheureuse dans la banane, etc.

L’ancien enfant de choeur, amoureux de la justice, aura un rôle politique éminent au sein du Parti Communiste Martiniquais, dans les années 1960-1980.

Et ce ne fut pas un militantisme sans risque puisqu’il fut (avec Armand Nicolas, Walter Guitteaud, Guy Dufond) victime de l’Ordonnance scélérate d’Octobre 1960 (exil des fonctionnaires antillais pour motif politique). La lettre de refus adressée collectivement au Préfet de l’époque est un grand et beau texte par l’humanité et la dignité quelle exprime chez des hommes déjà confortablement « installés », qui ont osé dire « non », malgré tous les risques encourus.

Mauvois évoque, toujours avec humanité et sensibilité, son militantisme au P.C., tant en Martinique qu’en France où il séjournera à Sévran (les réunions de cellules dans les salles froides « en l’autre bord », les figures de vieux militants issus de la Résistance, la vente de L’Humanité le dimanche matin...).

Sans oublier ses nombreux démêlés, après son refus de l’exil, pour faire vivre sa famille...

La question du stalinisme

Sur les problèmes politiques, on ne peut pas dire vraiment que Mauvois pratique l’esquive. Il arrive à être assez convaincant même dans sa défense de la stratégie qui fut la sienne jusqu’au bout, jusqu’à la démission finale au sein du Parti autonomiste en union avec la France. Il évoque, par exemple, contre la tentation de la violence, comme un déterminisme géographique qui rendrait illusoire la constitution d’un maquis, en dehors de toute autre considération politico-philosophique ou morale...

Il n’empêche : on reste perplexe quand il nous dit que par bonne éducation il n’a pas posé le problème du Goulag lors de ses visites en U.R.S.S. (p.285). La politesse n’est pas toujours une vertu, face aux impératifs de la vérité. Un peu plus loin, il s’étend sur sa rencontre en URSS avec... un vieil apiculteur du Caucase, avec qui il discute entre connaisseurs, et qui lui offrira des exemplaires de la réputée race caucasienne, qu’il ramènera sous nos cieux...

Emmanuel Lévinas a pu dire que le stalinisme était une blessure à l’humanité en tant que perversion d’un idéal moral véritable porté par le marxisme (justice, paix, fraternité...), alors que le nazisme ne portait rien que d’abominable (en finir avec certaines races, au sens strict d’une programmation de l’extermination de femmes, enfants, vieillards, dont le seul crime était d’être nés).

Plus une chose est noble dans sa conception, plus elle est abominable dans sa corruption, a dit un écrivain contemporain. Sur cette question du stalinisme, il n’y a rien dans le Monologue qui serait l’équivalent de la lettre à Maurice Thorez de Césaire...

La tentation de l’écriture

Mais au fond, le Monologue d’un Foyalais n’est pas un livre d’analyse politique d’abord.

Tout au début de son ouvrage, G. Mauvois parle d’une tentation de l’écriture romanesque et de son manque d’imagination (selon lui).

Tout à la fin, il évoque son goût pour le théâtre et l’ironie (façons d’apprivoiser le malheur). Écrivain, Mauvois l’est en fait bel et bien, et nous croyons, malgré ses dénégations et sa modestie, qu’il y a en lui un romancier qui devrait oser faire le pas. Pour notre plus grand bonheur. Ses mémoires sont déjà riches et savoureuses. Dans l’évocation, par exemple, du « petit peuple » des Terres-Sainville (le « quimboiseur-tartuffe », faux-dévôt et vrai « malfaiteur »...) ou encore des figures de grands professeurs comme « Le Tigre » avec son sens du spectacle, il avait su intégrer, peut-être à l’excès, la dimension théâtrale de son métier... ou encore « Pipi » et ses histoires de chasse à la panthère pour faire retenir... la formule de la circonférence du cercle.

Mauvois a sous la plume matière à grand roman.

Et le même talent dont il a su faire preuve dans la constitution d’une oeuvre théâtrale créole et bilingue, pourrait être mis au service du genre roman/nouvelle.

Son style, dans son Monologue, mélange la belle syntaxe latine (dont est nourri ce nègre gréco-latin qu’il fut bel et bien), des éléments de rhétorique créole, et l’argot parisien, souvenir des années passées à Sévran et aux Postes à Paris (p. ex. : « J’ai écrasé », à propos d’une lettre à Armand Nicolas qu’il renonce à rendre publique).

Conclusion

Notre génération, celle qui a eu 20 ans dans les années 60/70, a pu être fascinée par la version structuraliste du marxisme, celle d’Althusser et de son équipe, qui proposaient une lecture « scientifique », « anti-humaniste » (mais passablement desséchée 1) du marxisme.

Ce qui frappe dans le livre de Mauvois (par de-là la pertinence des analyses politiques et son auto-défense parfois laborieuse ; même s’il apparaît sur certaines questions assez peu à l’aise), c’est la grande humanité qui se dégage de ce récit d’une traversée du siècle.

Avant d’être un livre sur la question du marxisme et de la libération nationale, c’est un émouvant témoignage sur le parcours d’un homme.

Par discrétion sans doute, G. Mauvois ne parle guère de sa femme, dont on saura seulement qu’il l’épousa, en uniforme, vers la fin de la Seconde Guerre. Il laisse le lecteur deviner ce qu’a pu être à ses côtés, la vie de sa compagne, dans un parcours qui ne fut pas un long fleuve tranquille.

En tous cas, le livre de Mauvois, malgré certaines lacunes (on eût aimé que le « monologue » n’étouffe pas, sur certaines questions essentielles, l’effort critique) est un livre précieux et riche, témoignage rare d’un homme qui a su montrer dans sa vie, spécialement lors de la répression scélérate de 1960, que notre peuple n’était pas condamné aux courbettes, à l’agenouillement et à la soumission.

C’est une des grandes leçons du récit de vie de cet arrière-petit-fils d’esclaves à Case-Pilote.

* * *

Histoire, mythe, philosophie

L’historien peut à l’occasion briser certains mythes. Ainsi, l’américain Paxton, a sérieusement mis en question, preuves à l’appui, le mythe d’une France résistance ou subissant passivement l’Occupation nazie. Il a montré la réalité d’une Collaboration active et zélée à Vichy, la réalité d’une France déshonorée à côté de la glorieuse Résistance.

Mais, si la construction de mythes et le travail de l’historien sont en principe antinomiques, on peut penser une histoire philosophique, qui chercherait dans l’histoire « réelle », dans ce qui fut, tout ce qui peut être comme un exemple de ce qui doit être : qui chercherait dans le passé ce qui peut conforter une idée morale.

De certaines choses ou de certaines personnes, on dit que si elles n’avaient pas existé, il aurait fallu les inventer.

Le 22 Mai 1848, l’insurrection anti-esclavagiste précédant l’arrivée du décret schoelchériste à la Martinique, n’est pas une invention de romancier ou de poète, ni une allégorie de philosophe.

Si donc on ne peut qu’être d’accord avec Edouard Delépine quand il écrit dans ses Dix jours qui ébranlèrent la Martinique (p. 60) :

Le 22 Mai, c’est la dernière en date d’une longue suite de révoltes dont toutes avaient jusqu’alors échoué, contre l’ordre esclavagiste. C’est l’explosion spontanée et localisée d’un mécontentement général longtemps contenu... Le 27 Avril, c’est la conclusion d’un long mouvement commencé plus d’un siècle auparavant à l’heure des Lumières... 

On reste très perplexe par rapport à ce qui apparaît chez lui comme une tentative de « dégrossir » le 22 Mai, comme s’il s’agissait d’une baudruche trop gonflée par quelques nationalistes fanatiques, au détriment de la « vérité historique » (dont on sait qu’elle comporte toujours une part d’incertitude).

C’est justement à une recherche de la vérité que se livre Georges Bernard Mauvois (fils de l’auteur du Monologue) dans son ouvrage Un complot d’esclaves-Martinique, 1831. C’est une piste indiquée déjà par A. Nicolas, dans une note de son ouvrage sur le 22 Mai, qui est méticuleusement explorée par G. B. Mauvois, dans le Saint-Pierre et la Martinique de 1831. Si G. B. Mauvois détruit un mythe, c’est celui de l’esclave déshumanisé et passif, avant le Grand Soir du 22 Mai (22 Mai dont, encore une fois, on ne voit pas pourquoi on chercherait à minimiser l’importance symbolique et philosophique, même si ça n’a pas été un embrasement général).

* * *

Créole et littérature

Le Monologue d’un Foyalais se terminait par un vibrant appel à la défense de la langue créole. De la part d’un pionnier du théâtre créole et bilingue, dont la pièce Agénor Cacoul (1965) est devenue presque une « œuvre-culte ». Dans le domaine du théâtre, en Martinique, des hommes comme Jeff Florentiny, Elie Pennont, Henri Melon, José Slpha (entre autres) ont poursuivi et développé un travail que G. Mauvois lui-même n’a pas abandonné.

Mais s’agissant de l’écriture littéraire créole, il faut reconnaître que pour la Guadeloupe et la Martinique, en dehors du théâtre, il n’y a pas la grande foule, et que, après les figures des années 80 comme Monchoachi, Raphaël Confiant, Hector Poullet, Max Rippon... la relève est encore assez timide.

C’est pour cela qu’il faut saluer le travail de Térèz Léotin, qui nous invite à goûter quelques récits de la folie ordinaire de nos sociétés malades, dans son dernier ouvrage : Tré ladivini/Le plateau de la destinée (L’Harmattan). Cette œuvre est l’occasion pour l’auteur de pratiquer pour la première fois l’auto-traduction, un exercice pas rare chez les créateurs créolophones. L’adaptation française ne rend pas toujours, selon nous, toute la magie du texte créole, lequel manifeste un réel travail sur la langue, avec des néologismes comme jako, pour « répondeur-téléphonique », et des emprunts au lexique des Rastas et des marginaux, qui témoignent du caractère vivant de la langue (wataponmpi pour manawa = prostituée).

Il est plus que temps que les jeunes Antillais puissent être capables de lire en créole les œuvres qui s’y produisent, et qu’on sorte du cercle : pas d’écrivains parce que pas de lecteurs ; pas de lecteurs parce que pas d’écrivains.

Il faut en ce sens signaler le travail fait du côté de l’Université Antilles-Guyane et du Gerec (Groupe d’études en espace créolophone), avec la parution annoncée des revues Espaces créole et « Mofwaz », et la sortie récente de la Grammaire du créole martiniquais de Bemabé/Pinalie (L’Harmattan).

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