Kern Delince, Les forces politiques en Haïti. Manuel d’histoire contemporaine

Laënnec Hurbon

p. 234-236

Référence(s) :

Kern Delince, Les forces politiques en Haïti. Manuel d’histoire contemporaine. Éditions Karthala (Paris) et Pegasus Book (Florida, USA), 1993, 323 pages 

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Laënnec Hurbon, « Kern Delince, Les forces politiques en Haïti. Manuel d’histoire contemporaine  », Chemins critiques, Vol 5, nº 1 | 2001, 234-236.

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Laënnec Hurbon, « Kern Delince, Les forces politiques en Haïti. Manuel d’histoire contemporaine  », Chemins critiques [En ligne], Vol 5, nº 1 | 2001, mis en ligne le 30 avril 2017, consulté le 18 juin 2018. URL : https://www.cheminscritiques.org/553

Connu pour être l’un des rares spécialistes des relations entre l’Armée et le pouvoir politique en Haïti (titre de l’ouvrage désormais classique qu’il a publié en 1979), Kern Delince était préparé à entreprendre les recherches les plus importantes qui donnent les clés des graves difficultés que confronte Haïti pour entrer dans l’ère du développement et de la démocratie. Sous des allures modestes, l’ouvrage ouvre sur la seule base d’une investigation sur les forces politiques et les régimes politiques de l’époque contemporaine des pistes tout à fait nouvelles de réflexion sur le rapport de la société haïtienne à la modernité. L’auteur a en effet commencé par retracer l’histoire de l’emprise des Etats-Unis sur la vie politique et économique du pays à partir d’une occupation qui a duré de 1915 à 1934 et qui a permis aux gouvernements américains de créer des conditions matérielles durables pour le contrôle de la vie politique haïtienne. On s’attendrait ainsi à ce que l’auteur se laissât aller sur la pente facile des schémas d’explication à partir de la causalité externe — deus ex machina — de l’impérialisme avec ses complices locaux. Cette perspective si courante et si rassurante est rigoureusement écartée dans le développement de l’ouvrage, au profit d’une méthodologie fondée sur le sens de la complexité au sens d’Edgar Morin.

En décrivant un peu comme un entomologiste les traits caractéristiques de la vie politique haïtienne dans lesquels il découvre un archaïsme récurrent, une irrationalité à toute épreuve, Kem Delince ne cesse d’exprimer son étonnement. Il parle de « pathologie de la vie politique » (p.72) ou encore « d’anomalie de la situation politique haïtienne dans la Caraïbe et en Amérique latine : Politiquement le peuple haïtien semble le moins encadré qu’aucun autre peuple de l’Amérique latine » (p. 142). De même il semble avouer ne pas comprendre cette passion du pouvoir personnel à fleur de peau chez les politiciens haïtiens. Il s’interroge sur cette « soif ardente du pouvoir » qu’il perçoit chez ces politiciens, comme si la dictature était le régime normal qui devrait régir la vie politique en Haïti. Celui qui est détenteur du pouvoir ne suit en Haïti aucune règle pour exercer son autorité, se croit au-dessus des lois qu’il est chargé cependant de faire exécuter. II commence par se créer quelques « fidélités personnelles » (p. 89) et s’arrange d’habitude pour rester le plus longtemps possible au pouvoir c’est à dire à vie. En près de 200 ans d’indépendance, Haïti a battu le record de présidences à vie ou contraintes d’abandonner le pouvoir par des insurrections ou des grèves générales. Mais l’auteur précise dans un long chapitre (p. 231-264) comment le chef de l’État exerce un pouvoir absolu en passant par-dessus les dispositions constitutionnelles et législatives, dispose librement de toutes les ressources de l’État, nomme et révoque qui il veut. De surcroît, il trouve totalement soumis à ses désirs « les membres du clan présidentiel » (p. 240). Kem Delince emploie même des expressions peu amènes pour le membre du clan présidentiel :

Tel un valet, il s’attache à la personne du président dont il essaie de susciter l’admiration par le zèle qu’il manifeste dans l’application des directives présidentielles ou la stimulation des passions et des faiblesses de son leader (p. 240-241).

Finalement, la présidence est présentée comme un pouvoir « d’essence conservatrice » qui n’est parvenu à aucun moment de l’histoire du pays à modifier le système social, économique et administratif. L’auteur a essayé justement de ne pas focaliser le lecteur sur la personne du président et de produire une analyse des institutions politiques et administratives. Il a dû se résigner à faire le constat d’un pouvoir personnel qui oriente toutes les institutions du pays à son service. Dans l’administration, celui qui est indépendant du pouvoir est exclu. C’est que le fonctionnaire est maintenu dans la plus grande précarité et donc dans la plus grande dépendance par rapport au chef de l’État qui gouverne le pays comme s’il en était le propriétaire. L’examen de l’opposition et des formes qu’elle prend n’est guère plus rassurant. L’opposition est en règle générale constituée « d’un réseau de petits groupes indépendants et autonomes » (p. 178). Elle arrive rarement à disposer d’une clientèle qui sort du cadre de la petite bourgeoisie urbaine, sauf dans les moments chauds de chute des dictatures ; les divergences idéologiques importent peu, il est question de se battre pour récupérer le pouvoir, car on ne voit pas de programmes politiques à la base de la contestation du pouvoir en place. Les querelles sont donc avant tout des querelles de personne.

Au bout de la lecture de cet ouvrage riche en informations de première main sur la vie politique d’Haïti, on reste surpris de constater que l’auteur si proche des théories de Max Weber sur la modernité n’a pas su totalement tirer parti de ses propres analyses, car tout se passe ici comme si l’on pouvait détecter à vif ce que Weber a donné comme présupposés au développement de la rationalité (occidentale) à laquelle nul pays ne saurait échapper s’il veut entrer dans l’ère de la démocratie. La mise en application de lois et de normes universalisables parce que fondées sur le recours à la raison demeure liée à un certain nombre de facteurs qui viennent singulièrement à manquer dans le cas d’Haïti où le lien social semble être fondé sur le religieux, l’Église catholique et le vodou dominant au moins jusqu’aux années 1980 la vie quotidienne. En revanche, l’auteur a examiné la voie récente de sortie de la tradition de la dictature à travers la constitution de 1987 qui prétend diminuer le pouvoir du chef de l’État et mettre en avant un régime parlementaire dans la mesure même où un premier ministre est créé sous le contrôle du Parlement. L’évolution récente de la vie politique qui donne à voir un pouvoir exécutif faisant fi du parlement confirme la justesse des analyses de Kem Delince sur la tradition du plein pouvoir présidentiel. Malheureusement il déclare à la fin de l’ouvrage que « les systèmes de gouvernement démocratique à l’occidentale semblent contre-indiqués aux sociétés en stagnation ou en régression, ayant à faire face à une situation critique. » (p. 229). La situation critique n’est-elle pas justement celle du pouvoir personnel et donc dictatorial qui maintient dans l’archaïsme et le sous-développement ? Existe-t-il un système démocratique non-occidental et quelles seraient ses caractéristiques ? Une telle contradiction en conclusion de l’ouvrage indique que l’universalité de la démocratie a encore bien du chemin à parcourir pour s’imposer dans la recherche en sciences politiques.

Laënnec Hurbon

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