Jean Jean-Claude, Maesschalck Marc, Transition politique en Haïti : Radiographie du pouvoir Lavalas

Michèle Duvivier Pierre-Louis

p. 221-225

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Jean Jean-Claude, Maesschalck Marc, Transition politique en Haïti : Radiographie du pouvoir Lavalas. Paris, L’Harmattan, 1999, 206 pages

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Michèle Duvivier Pierre-Louis, « Jean Jean-Claude, Maesschalck Marc, Transition politique en Haïti : Radiographie du pouvoir Lavalas », Chemins critiques, Vol 5, nº 1 | 2001, 221-225.

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Michèle Duvivier Pierre-Louis, « Jean Jean-Claude, Maesschalck Marc, Transition politique en Haïti : Radiographie du pouvoir Lavalas », Chemins critiques [En ligne], Vol 5, nº 1 | 2001, mis en ligne le 30 avril 2017, consulté le 18 juin 2018. URL : https://www.cheminscritiques.org/540

Un tour de force qu’ont voulu réaliser Maesschalck et Jean, en livrant au public la première analyse approfondie du processus politique qui aura conduit à l’accession d’Aristide au pouvoir, et plus encore du mode de gestion lavalas du pouvoir. Critique, le texte l’est dès les premières pages et à ce titre, il ne laisse aucune équivoque :

 ...cet ouvrage préfère le pari de la lucidité qui ose jeter un regard sans ménagement sur les échecs, les illusions et les dérives d’un mouvement social charriant tous les intérêts contradictoires de sortie de la dictature et les ambitions les plus diverses à l’égard du pouvoir. (Introduction, p. 13).

Le sous-titre de l’ouvrage, Radiographie du pouvoir Lavalas indique bien l’entreprise dans laquelle s’engagent les auteurs.

Divisé en quatre parties, le livre commence par présenter dans ses deux premiers chapitres, des analyses écrites dès 1990 et qui tentaient déjà à l’époque de faire une mise en garde contre non seulement l’avènement d’Aristide au pouvoir, mais aussi et peut-être surtout, contre tout le processus électoral. De l’avis des auteurs, « le pays n’était pas préparé pour des élections autonomes. » (p.50). Ils s’attachent donc à montrer que le mouvement populaire qui a participé au départ des Duvalier et va prendre un certain essor depuis lors n’a pas eu le temps de se structurer pour devenir une alternative politique autonome. Face à cette faiblesse, le secteur dit de la « société civile », une coalition d’intérêts de la bourgeoisie et de l’impérialisme, a pu noyauter le mouvement populaire et pire, grâce à sa capacité de se « prévaloir d’un certain appui populaire et d’une apparente représentativité » (p. 29), elle a pu le détourner de sa vraie voie en le démobilisant et en l’entraînant dans le champ miné des élections. Les auteurs l’affirment eux-mêmes, « le 16 décembre, on a fait voter le peuple haïtien » (p. 50, souligné dans le texte). Ainsi, pour eux, ont été refoulés les problèmes primordiaux du moment, tels que la dépendance économique, la question du macoutisme et celle des rapports de force avec la bourgeoisie et l’impérialisme.

Déjà quelques questions se posent. En premier lieu, pourquoi les auteurs choisissent-ils de maintenir le flou autour du concept de société civile ? Que certains individus se posant en alternative aux partis politiques traditionnels se réclament de la « société civile », cela justifie-t-il une utilisation abusive des termes de telle sorte qu’une fois pour toutes la « société civile » ne peut faire référence qu’à eux ? Les organisations populaires, les syndicats, les associations de paysans, de jeunes, de femmes, ne font-ils pas aussi partie de la dite société civile ? Dans le livre, l’ambiguïté demeure. La société civile est réduite par les auteurs, à ce petit groupe qui, selon eux, a su instrumentaliser les revendications populaires en les dénaturant dans un processus électoral anti-populaire. Cette lutte entre les organisations populaires et la « société civile » se serait affirmée dans la confrontation entre le rache manyòk bay tè a blanch et le rache manyòk nan eleksyon. Les distinctions expliquées ici ne sont pas entièrement convaincantes.

Deuxième point. Quand peut-on dire qu’un peuple est prêt pour des élections ? Après trente ans de présidence à vie, n’était-il pas tout à fait légitime que le peuple haïtien dans sa grande majorité aspire à participer à des élections démocratiques par le biais desquelles il élirait à la présidence et aux autres postes électifs des mandataires de son choix ? N’est-ce pas ce qu’il avait voulu démontrer en risquant sa vie le 29 novembre 1987 et en votant massivement la Constitution huit mois auparavant ? N’était-ce pas pour lui la voie « royale » pour employer une expression de J. Dahomay, par laquelle il manifesterait son désir de sortir de l’exclusion historique en accédant à la citoyenneté, ayant bien compris que son vote signifierait dès lors l’égale souveraineté de tous, gran nèg kou malere ?

Troisième point. Qui aurait fait voter près de trois millions de personnes ? Qui avait cette capacité en 1990 ? Pourquoi imaginer que tout le peuple haïtien serait à ce point infantile et que son enthousiasme pour les élections (pour que les choses changent) ne serait le fruit que d’une monstrueuse machination ?

Ce qu’il est important de souligner, et nos auteurs ne s’y sont malheureusement pas attardés, c’est l’absence de leadership du mouvement populaire qui s’est peu à peu agrégé bien avant le départ de Duvalier. Jean Dominique a été le premier à mettre le doigt sur cet important aspect de nos luttes populaires, (voir notre texte Pourquoi tuer Jean Dominique ? dans ce numéro de la revue). Etait-ce une volonté de ne donner à personne en particulier la paternité d’un mouvement encore fragile ? Etait-ce le reflet d’une difficulté inhérente au mouvement duquel aucune tête ne pouvait encore émerger ? Etait-ce une volonté de se départir des partis politiques traditionnels toujours constitués autour d’un homme généralement autocrate ? Etait-ce un choix stratégique dans un contexte qui invitait à la mobilisation plutôt qu’à l’organisation ?

Autant de questions pour lesquelles nous attendons encore des réponses. Mais revenons à notre texte. Dans la deuxième partie ironiquement intitulée « Le pouvoir lavalas et l’institutionnalisation de la démocratie en Haïti » il est étonnant de relever quelques contradictions par rapport à ce qui a été avancé précédemment. Nos auteurs ont dû faire face à une double difficulté. S’engager d’une part dans un travail à deux voix (devrions nous dire à deux têtes ou à deux mains ?) et d’autre part mettre côte à côte des textes écrits à des moments différents sans en vérifier la cohérence générale. C’est ainsi qu’après avoir déclaré que l’on avait fait voter le peuple qui n’était pas prêt pour les élections et que « les grands perdants de l’opération (électorale) à ce jour sont les organisations populaires qui en sortent plus éclatées que jamais et qui ont été littéralement balayées par lavalas » (p. 45), on est quand même surpris de lire quelques pages plus loin, « Son élection (Aristide) a aussi déjoué les plans américains et toutes les prévisions et analyses qui avaient été faites quant à l’état réel des forces populaires en Haïti » (p. 72). Ou encore, « Aristide n’avait pas besoin de faire campagne. Le peuple l’avait déjà choisi »... Plus le temps passait et que la campagne prenait de l’ampleur, plus le phénomène Aristide s’est confondu avec un mouvement populaire ragaillardi, revigoré et impressionnant, baptisé « mouvement lavalas » (p.73).

Cependant, il faut dire la pertinence de l’analyse présentée dans cette deuxième partie, particulièrement en ce qui concerne le coup d’Etat du 30 septembre 1991. Et là encore les propos ne semblent pas être tout à fait dans la ligne des premiers chapitres : « Le coup d’Etat a été perpétré finalement contre le rêve de participation politique du peuple haïtien et contre la volonté populaire d’initier un authentique processus qui tiendrait compte de ses revendications » (p.75). Les élections ne semblent plus avoir « détourné » le mouvement populaire, si bien que ses revendications et ses actions sont au cœur des premiers sept mois d’Aristide au pouvoir. Il sera donc la cible du coup d’Etat. Le retour à l’ordre constitutionnel trouve des organisations populaires affaiblies, déstructurées. Elles seront mises en situation encore plus précaire par le pouvoir lavalas institué sous la haute garde de l’occupant. Les auteurs terminent en proposant huit tâches urgentes pour la relance du mouvement populaire et des luttes démocratiques dans le pays, l’avant-dernière proposition invitant à la création d’un véritable parti de gauche.

A partir du chapitre sur « L’éclatement du pouvoir lavalas et l’hypothèque de la transition politique en Haïti », les auteurs s’attachent à analyser dans le détail ce qu’ils nomment déjà « la dérive totalitaire » du régime, ses abus de pouvoir autant que les luttes de pouvoir dans lesquelles il s’engage sans scrupule aucun. Captif de ses propres luttes intestines, le pouvoir lavalas procède à la « mise hors jeu » du peuple. (Nous avons d’ailleurs pris la liberté de reproduire sous forme de « Bonnes feuilles » l’analyse faite par les auteurs de cette mise à l’écart des acteurs populaires.) Démantelé, démobilisé, exclu une nouvelle fois de la vie politique, le peuple boudera désormais les élections, celles de René Préval dans lesquelles sa participation a été généreusement estimée à 25 %, et celles d’Avril 1997 (qui ont depuis bloqué le pays) où sa participation a été de 5 %. La volonté d’accaparement de toutes les sphères du pouvoir par le seul parti lavalas est annonciateur de ce que Maesschalck et Jean dénoncent déjà comme « un processus de fascisation dont les signes avant-coureurs sont déjà apparus » (p.188). Sont également passées en revue les contradictions dans lesquelles se retrouve l’OPL (Organisation du peuple en lutte, ci-devant Organisation politique lavalas) et qui la laissent sérieusement décrédibilisée, délégitimée.

Signalons un dernier point avant de conclure notre compte-rendu de lecture. Tout au long du livre, les auteurs semblent privilégier le social par rapport au politique. Dès la page 50, nous l’avons déjà dit, ils donnent le ton, et à eux d’ajouter : « ...il faut remarquer que les pressions exercées pour imposer une stratégie électoraliste ont focalisé l’attention et les efforts sur la dimension politique (souligné dans le texte) du processus de sortie, en occultant les autres dimensions économiques, sociales, culturelles et mêmes religieuses. » (p.51) Il n’est nullement de notre intention de minimiser l’importance du social, mais nous croyons avec Jacky Dahomay que « contrairement à une opinion répandue et sans doute héritée du marxisme, le lien social qui tisse une communauté d’hommes ne trouve pas son unique fondement dans une solidarité économique, une infrastructure organisant la société des besoins. Il n’y a de vie humaine que parce que les hommes doivent donner sens et valeur à leur présence au monde » (p.35). (« L’esclave et le droit : les légitimations d’une insurrection » par Jacky Dahomay, in Les abolitions de l’esclavage, Presses universitaires de Vincennes, Editions de l’Unesco, 1995). Le problème fondamental qui se pose est donc celui de la légitimation du pouvoir politique (c’est nous qui soulignons). Le peuple haïtien des villes et des campagnes l’avait bien compris depuis 1986 en faisant de l’exigence de la liberté politique sa revendication citoyenne la plus centrale.

La conclusion de l’ouvrage est sans appel, « En infligeant à la population le spectacle d’un pouvoir méprisant et désinvolte, Lavalas hypothèque l’avenir d’Haïti et ferme la voie de la démocratie » (p.194). Clairvoyants, les auteurs l’auront été. Les derniers événements depuis les élections de mai et de novembre 2000 ne leur donnent-ils pas raison ?

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