Haïti ou l’épreuve de la liberté

Roger Pereira

p. 112-118

Citer cet article

Référence papier

Roger Pereira, « Haïti ou l’épreuve de la liberté  », Chemins critiques, Vol 5, nº 1 | 2001, 112-118.

Référence électronique

Roger Pereira, « Haïti ou l’épreuve de la liberté  », Chemins critiques [En ligne], Vol 5, nº 1 | 2001, mis en ligne le 30 avril 2017, consulté le 18 juin 2018. URL : https://www.cheminscritiques.org/491

Index thématique

Politique haïtienne

Pour une juste conception de la liberté

Trop souvent on se plaît à considérer la liberté comme la source intarissable d’une multitude de droits ; rarement on la voit sous l’angle de l’épreuve. Or la liberté, pour ce qui est de son existence concrète et de sa gestion, constitue une redoutable épreuve. Elle n’a de valeur que par l’usage que l’on en fait. Elle réside essentiellement dans les choix auxquels on s’arrête. Elle n’est pas de l’ordre du seul possible ; elle est fondamentalement historique. Elle n’est pas sans périls : elle naît, mais aussi avorte ; elle se construit, mais s’érode ; elle exalte, mais blesse ; elle a ses heures de gloire, mais aussi ses dérives. Elle est souvent ce palimpseste où l’on s’active à corriger manques et trahisons. Bref, elle a son prix.

Le geste héroïque de 1804 a donné lieu à un énorme contresens : l’épopée ne fait ni ne remplace l’histoire. Il suffit pour s’en convaincre de rapprocher deux faits : Haïti, 1ère république noire ; Haïti en 1999, 152e sur 174 du point de vue de la qualité de son développement. Il s’agit, à proprement parler, d’un itinéraire à l’envers. Voilà où nous en sommes à l’aube du XXIe siècle. Il ne suffit pas de raconter l’histoire pour qu’elle se fasse. L’histoire n’est pas d’abord ce dont on se souvient, elle se construit ; elle prend possession de l’espace et du temps ; elle façonne les hommes et les femmes, elle prend corps et enregistre le destin que se forge un peuple. Or, ce peuple se souvient et ne fait pas ; ou, s’il fait, il le fait mal.

Jamais le passéisme historique ne crée la modernité. Il ne donne ni la domus (le territoire habité et habitable) ni l’oikonomia (ce qui permet aux gens du pays, de la domus, de se sustenter durablement et de répondre à leurs besoins essentiels). Le passéisme historique ne produit ni eau, ni électricité, ni routes, ni téléphones, ni villes, ni aucune autre réalisation dont d’autres peuples s’enorgueillissent. Un tel anachronisme, pour le moins pathologique, empêche l’histoire de se faire et explique la réelle irréalité du pays et le dysfonctionnement duquel il n’arrive pas à se sortir. René Depestre ne qualifiait-il pas le pays de « comptoir ». Sans doute laissait-il entendre par là qu’il était devenu une simple escale du temps, comme si la liberté promise et ardemment désirée n’arrivait pas à atterrir.

Certes, on peut toujours se comparer à d’autres, aux derniers de classe. Cette philosophie du pire que soi n’ajoute pas une once de progrès. La conférence afro-asiatique de Bandung en 1955 avait claironné à la face du monde le réveil des peuples de couleur et contribué à accélérer le mouvement de décolonisation. Aujourd’hui on est forcé de reconnaître que des zones d’ombre ternissent l’éclat de la liberté des nouveaux États ayant vu le jour. De nombreux pays (c’est le cas de Madagascar) ont connu un vertigineux déclin ; d’autres, cependant, et c’est le cas de l’île Maurice, travaillent activement à se doter des outils de leur développement. Haïti, quant à elle, a tiré la mauvaise carte et s’est payé le luxe, dès cette époque, d’avoir une longue, brutale, dogmatique, absurde et rétrograde dictature. Elle s’est vidée de son sang et des forces vives de son intellectualité et a sombré dans une profonde et tenace léthargie. Quand elle s’en réveillera, si seulement elle le fait, il sera peut-être trop tard, car le pays, comme entité, aura déjà disparu. Aujourd’hui, on ne trouve personne capable de répondre de la réalité, et encore moins à la réalité. C’est, à proprement parler, une crise non seulement de conscience, mais plus encore de responsabilité, si tant est qu’être responsable consiste à répondre des choses. Quand un tel malheur existe, de toute urgence il convient de se donner d’autres leaders. Existent-ils seulement ?

Un mandarinat politique

L’homme politique haïtien est d’abord et avant tout un héros, tout comme ceux de l’indépendance. Il a ses théories, ses plans, ses stratégies, ses stratagèmes, ses disciples. Par droit de naissance, son mandat est de mener le pays — entendons par là d’en prendre possession comme d’un fief, de le manoeuvrer et de le manipuler à loisir, au gré de ses intérêts et de ceux de ses loyaux amis. Il ne comprend pas que d’autres, autant que lui, aient les mêmes prétentions et les mêmes ambitions. Il se comporte de telle façon que sa clientèle, qu’il veut la plus large, la plus servile possible, et qu’il met un grand soin à cultiver, finisse par faire de lui un objet de culte, bien qu’elle le tienne d’avance pour caduc et, par tradition, éminemment éphémère. Comparés à lui, de Gaulle, Mitterrand, Margaret Thatcher, voire Nelson Mandela ne sont que gens d’école. Il est à part, et tout à fait au-delà ; son intelligence a trempé dans la marmite des dieux. Sa facture et sa singularité sont telles qu’il faille à son propos parler de l’homo politicus haitianus. Si, par bonheur, il a quelques études et, surtout deux ou trois diplômes, faux ou avérés, il a l’envergure d’un prophète et d’un messie. Ses gestes, ses mimiques, son humour, et même sa bêtise sont charismatiques. Il est si difficile à comprendre qu’on ne peut que le louer et l’admirer. À ce jeu, les joueurs sont nombreux. Ils se bousculent au portillon : médecins, avocats, universitaires, prêtres de toutes les théologies, et une litanie bigarrée d’imposteurs et d’arrivistes.

Le temps de ces mandarins a beaucoup trop duré et il serait avantageux qu’il devienne révolu. Trop de monstres sacrés et pas assez de pays ; trop de grands cerveaux et si peu d’efficacité. Le mandarinat politique en Haïti confine au théâtre ; l’homme politique haïtien se donne pour si absorbé et si occupé et préoccupé que le peuple dans ses taudis — et cela depuis 1804 — attend qu’un héraut vienne lui annoncer qu’il a enfin accouché d’un pays.

Le leadership est pourtant tout sauf ce rapport du pouvoir au non-pouvoir, de l’avoir au non-avoir, de l’être au non-être, du nanti au démuni. Il indique un chemin, une méthode d’évolution ; il ouvre une voie à un peuple en quête de lui-même et de son accomplissement. Le leader est médiateur, jamais un autocrate.

La restauration d’un État de droit en Haïti, en dépit de l’immense espoir qu’il a fait naître, reste hélas encore et pour longtemps de l’ordre du propos, non de la réalité. On n’a changé substantiellement ni de modèle ni de jeu politique. La ruse et la rouerie, la corruption généralisée, continuent de se substituer à l’intelligence politique, comme si cela allait de soi. On se sert du peuple plutôt qu’on ne le sert, on l’instrumente et, somme toute, on ne le mène nulle part. Confinés dans une misère et un mal-être à peine qualifiables, les descendants des héros de l’indépendance deviennent pour ainsi dire les s.d.f. de leur propre histoire. Ils sont chez eux sans avenir, en transit vers le pire.

L homme politique haïtien, quand bien même son rêve secret — serait-ce là nostalgie de la vertu ? — serait de laisser sa marque dans l’histoire, se prépare toujours à un éventuel et plus que probable exil. Lui aussi, comme le peuple, mais pour d’autres raisons, se comporte comme un sans domicile fixe.

Une poudrière sociale

La fragilité irrigue donc et le pays et les hommes. D’autres éléments s’y ajoutent pour faire de notre terre antillaise une poudrière sociale. La faim endémique ; un chômage à la fois structurel et conjoncturel ; une économie moribonde ; une insécurité omniprésente ; le coût de la vie exorbitant ; des salaires pour la plupart dérisoires ; des structures touristiques archaïques ; un système de santé inadéquat ; l’absence d’objectifs cohérents de développement ; un fossé toujours grandissant entre les riches et les pauvres ; des administrations pléthoriques et inefficaces ; l’inconsistance des priorités et des politiques sociales ; un système d’éducation obsolète ; l’impatience des jeunes qui crient au devant des barrières sociales et attendent un changement radical leur permettant d’exister ; le blocage des mentalités prisonnières d’une routine que l’on ne cherche même plus à questionner.

Comme on le voit, la carte du malheur humain en Haïti est éloquente. Chacun de ses éléments est complexe et réfère à une bien longue histoire. Rien ne date d’hier ; rien ne se changera en un jour. Le mal social du pays ne se situe pas en aval ; il est d’abord en amont. On ne s’est jusqu’à présent pas affranchi du rapport binaire maîtres-esclaves. Si l’indépendance s’est faite, la colonisation n’est pas morte. La domesticité, non contrôlée, répartit à la largeur du pays une moisson d’esclaves ; les enfants errants des rues, filles et garçons, attendent le soir que la nuit les emporte, ayant pour rêve le peu d’argent que la prostitution leur procure ; des jeunes femmes, à peine mères, parfois les seins encore gonflés de lait, viennent frotter leur corps au plaisir des autres.

Tous les jours, l’ascenseur urbain ramène les uns à leurs cages dorées, alors que les autres — majoritaires — croupissent dans leur misère.

Si l’essence de la démocratie est le brassage social, Haïti est fort loin de cette démocratie. Le problème majeur est celui de la régulation sociale. Pour s’y attaquer, il serait bon de s’inspirer de la méthodologie du philosophe Alain. Ce qui compte, ce n’est pas ce qu’on pense, mais comment on pense ; ce n’est pas ce qu’on fait, mais comment on le fait. Cela suppose non seulement une vision, mais plus encore une éthique du faire. Tant qu’il n’y aura pas dans le pays un grand débat social, il ne pourra y avoir de démocratie. Si l’on ne s’y résout pas, la catastrophe est à nos portes.

Des écoles pour la grande majorité sans substance

Si la mission de l’école est de préparer la relève active d’une société et de lui permettre de résoudre ses problèmes grâce à la formation donnée aux jeunes, force est de constater qu’à cet égard le système d’éducation en Haïti présente des lacunes graves, des plus inquiétantes. D’une part, le ministère de l’Education ne contrôle pas l’ensemble des écoles : un grand nombre d’entre elles existent sans répondre à des standards et à des normes prédéfinis — à cet égard, il paraît difficile de parler d’une éducation proprement nationale ; les curricula mis en pratique sont largement fantaisistes et laissés dans leur application à l’incompétence d’instituteurs et d’enseignants mal formés. D’autre part, elles sont légion les écoles qui ne disposent d’aucun matériel pédagogique consistant. On y enseigne à la volée, et l’enseignant, réel ou improvisé, est seul maître du contenu et des méthodes d’apprentissage. Sous ce rapport, on ne peut que déplorer le côté souvent folklorique, voire surréaliste, de la transmission des savoirs. Dans certains cas, ces derniers sont tout bonnement inventés.

D’un côté strictement pédagogique, quelques remarques s’imposent. En se basant sur la définition que Thurstone donne de l’intelligence, à savoir « l’ensemble des activités mentales », le système d’enseignement en Haïti, loin de développer tous les aspects de l’apprentissage, reste monolithique et réducteur, en ne s’adressant pratiquement qu’à la mémoire. Les élèves, servilement, et le plus souvent sans comprendre, répètent ce que l’enseignant dit. Aucune action critique n’est mise en œuvre, et les structures cognitives, vides d’hypothèses et de questionnement personnels, ne font qu’enregistrer les paroles du maître. Il va de soi qu’un tel système d’enseignement et d’apprentissage ne produit rien de significatif dans le cerveau des élèves puisqu’il s’apparente à la reproduction comme dans le cas d’une simple photocopie. Il ne peut en aucun cas développer chez les élèves les habiletés globales qui leur permettraient de comprendre et de pouvoir, maintenant, mais aussi plus tard, résoudre des problèmes. En aucun cas, non plus, les informations données en classe ne peuvent être organisées en véritable savoir, les concepts et les processus que cela suppose faisant défaut. De surcroît, le lien naturel existant entre le degré de compréhension et la capacité de mémoriser est tout bonnement occulté. La recherche pourtant indique que l’on ne retient bien que ce que l’on a compris, et que la mémoire est fonction directe de la compréhension. Plus on comprend, moins on a besoin d’un effort de mémoire.

Il s’ensuit que les transferts souhaités, lors du passage des jeunes de l’école à la grande société civile, ne sont guère assurés et que le pays a du mal à trouver en son sein les personnes ressources compétentes dont il a un urgent besoin.

On en est donc là : des milliers d’écoles et si peu de développement ; une incapacité profonde à gérer la problématique complexe du pays. Bien pire ! les cerveaux engorgés et encombrés qui sortent de nos écoles constituent un facteur supplémentaire de complication de nos multiples problèmes.

Psychologie sociale et réforme des mentalités

Une judicieuse et intelligente réforme de l’éducation ne peut manquer d’avoir des effets bénéfiques sur le changement des mentalités. Pour le moment, étant donné la vacuité dont souffre le pays, les Haïtiens ne s’aiment pas : le pays n’en est pas un et ils n’en contrôlent pas la réalité. C’est à mon sens ce manque de contrôle qui explique le peu de motivation à vouloir le changer. S’il y a contrôle, une synergie est possible ; à son défaut, c’est l’éparpillement et le gaspillage des forces.

La réforme des mentalités doit passer par le constat accepté de notre échec collectif. Nous sommes tous partie du problème ; c’est à cette seule condition que nous serons partie de ses solutions. Cette approche systémique aura pour avantage d’éviter une guerre des clans : des intellectuels contre les autres, du monde urbain contre celui des campagnes, des anciens contre les jeunes. Si notre malheur est solidaire, une Haïti nouvelle doit l’être aussi. Il convient de voir dans l’autre non un ennemi potentiel ou un concurrent à surveiller, mais un agent qui, de concert avec nous, travaille à la régénération du pays. Ce n’est certes pas besogne facile, vu le poids des individualismes, des suspicions et des méfiances traditionnels. Mais il faut s’atteler à un pareil changement et faire les apprentissages du travail en équipe. C’est à ce prix que les vrais débats seront viables et que la mise en commun des savoirs et des savoir-faire sera génératrice de solutions durables.

S’il convient de partager les idées du pays, il convient également d’en partager les maigres richesses. Une nouvelle donne sociale doit être recherchée et le fossé humain, culturel et économique, qui sépare une faible minorité du reste de la population doit être comblé sans tomber pour autant dans un socialisme utopique et dans un égalitarisme anarchique. Le pays, faut-il le rappeler ? est à bâtir, non à consommer. Il faut en chercher les valeurs avant d’en chercher les profits.

Une telle réforme ne pourra se faire sans l’existence de groupes catalyseurs à travers tout le pays. Commençons par les constituer, et par poser les vrais problèmes pour en dégager les solutions.

Faisons surtout confiance aux jeunes, car c’est eux qui auront à gérer les objectifs à long terme.

L’existence d’une res publica

Ce pays n’est la propriété de personne. Il ne convient ni de se l’approprier ni de le confisquer. Il appartient à tous les citoyens, et chacun d’entre nous doit être partie prenante de son évolution.

La res publica d’Haïti exige une solide formation civique, non pas conçue dans le sens d’un catéchisme social de type moral et dogmatique ; mais comme une praxis éthique de l’engagement personnel respectueux du bien public le plus précieux : un pays ; notre pays à tous.

Il faut être clair, et c’est en cela qu’elle se distingue de la simple morale, l’éthique est de l’ordre de la pensée avant d’être de l’ordre du comportement. C’est une pensée qui dégage les axes qu’il convient de parcourir si l’on veut être cohérent avec soi-même. Là encore, il ne peut y avoir d’éthique, surtout quand il est question d’une éthique sociale, sans un vrai et rigoureux débat.

Seule l’existence de cette res publica peut garantir une longue vie à notre projet de démocratie.

Creative Commons Attribution - Pas d’Utilisation Commerciale - Partage dans les Mêmes Conditions 4.0 International