La dé-symbolisation du pouvoir et ses effets meurtriers

Démocratie et populisme en Haïti

Laënnec Hurbon

p. 37-74

Citer cet article

Référence papier

Laënnec Hurbon, « La dé-symbolisation du pouvoir et ses effets meurtriers », Chemins critiques, Vol 5, nº 1 | 2001, 37-74.

Référence électronique

Laënnec Hurbon, « La dé-symbolisation du pouvoir et ses effets meurtriers », Chemins critiques [En ligne], Vol 5, nº 1 | 2001, mis en ligne le 30 avril 2017, consulté le 18 juin 2018. URL : https://www.cheminscritiques.org/477

Entreprendre une réflexion sur le processus démocratique rétabli en Haïti depuis le débarquement des marines américains en Septembre 1994, c’est s’exposer à une série de pièges et de difficultés avec de très faibles chances de pouvoir les surmonter. Tout d’abord, la tradition critique écrite ayant été rare en Haïti — certes avec des exceptions qui servaient à confirmer la règle — il devient compréhensible qu’on puisse rapidement vous prendre pour un intellectuel abstrait sans prise sur le réel parce que ne formant pas encore avec d’autres intellectuels une masse critique suffisante pour imposer le principe et l’habitude des analyses théoriques portant sur l’évolution de la vie politique.

Cette vision qu’on a tendance à avoir de l’intellectuel doit elle-même être comprise à partir de ce qu’on peut appeler l’irruption des masses sur la scène politique qui est la caractéristique principale du pays depuis 1986. Sur cette base, être intellectuel revient soit à se détacher des masses et à prétendre donner des directives et des orientations depuis une posture qui précisément favorise encore davantage la distinction et la distance vis à vis du peuple, soit à se servir de sa condition comme marchepied pour s’approcher du pouvoir1. Qu’il parle pour ou contre le pouvoir en place, l’intellectuel haïtien serait considéré dans un rapport essentiel au pouvoir. À ce titre, sa parole est toujours déjà suspecte d’impureté quand elle n’est pas à l’avance disqualifiée. À moins que, dans un geste de négation et de subversion de sa condition d’intellectuel, il finisse par assumer de n’être que le porte-parole du « peuple » ou des « masses ».

Oscillant donc entre l’appétit caché ou voilé pour le pouvoir, et l’identification au peuple à travers une sorte de « kénose » qui par définition ne peut jamais être totale, l’intellectuel haïtien n’a pas de consistance propre, sauf s’il accepte de se conformer à l’image qu’on a déjà de lui dans la société. S’il se tait, il est coupable : on dirait qu’il dispose d’une vérité qu’il veut cacher en tout ou en partie au peuple. S’il parle, c’est obligatoirement pour conforter le pouvoir en place, le servir, l’aider dans son action au service de la nation. À quoi servirait-il d’avoir des idées qui ne seraient pas susceptibles d’être appliquées de suite ? Les souffrances et les misères du peuple sont telles qu’elles n’attendent pas et que l’intellectuel silencieux finit par paraître comme le modèle même de l’égoïsme. Mais si d’aventure il s’avisait de critiquer le pouvoir — ce qu’il ne peut faire que par convoitise ou par jalousie — il faudrait supposer qu’il est déjà lié à un autre parti politique qui lui sert de tremplin pour des objectifs politiques inavoués. Tout cet imaginaire tissé autour de la figure de l’intellectuel haïtien s’enracine bien dans une méprise sur la définition de l’intellectuel, et dont on devra trouver les racines dans la nouvelle vision du peuple ou de tout ce qu’on dit relever du populaire depuis la chute de la dictature de Duvalier en février 1986.

Une deuxième difficulté à exercer une critique de la politique semble provenir de la proximité d’un certain nombre d’intellectuels avec les groupes et les individus qui exercent le pouvoir. Les chuchotements hostiles à ce dernier ne manquent cependant pas, mais des propos discordants d’intellectuels en public ou dans les médias font pousser très vite des cris d’orfraie. Comme on a affaire à des amis — vu le nombre relativement faible de prétendants à la vie politique — on devient facilement un traître là où l’on se met à jeter le soupçon sur les orientations politiques de ses amis au pouvoir. Ainsi c’est en quelque sorte à l’avance qu’on se prend à s’enfermer dans le silence.

Il y aurait en définitive une réelle impuissance à se lancer dans une entreprise de critique publique du gouvernement en place d’autant plus que, cette fois, le gouvernement a déjà acquis un label démocratique par le seul fait que ses représentants sont déclarés appartenir au secteur dit démocratique en lutte depuis la chute de la dictature en 1986. Devrions-nous parler de la prédominance des rapports interpersonnels dans le champ de la politique ? Sans doute et cela voudrait dire que la politique ne serait pas encore parvenue au stade de sphère autonome régie par ses règles propres et par des normes universalisables. Mais nous pouvons déjà admettre que notre proximité avec les amis au pouvoir ne nous enjoint au silence que parce que tout d’abord nous sommes enclins à croire que nous risquons, en nous détachant d’eux, de nous distancer du peuple. Nous avons collaboré à leur accession au pouvoir par attachement au peuple qui en avait été traditionnellement exclu ; nous ne voyons plus comment nous pouvons ne pas nous retrouver dans le camp des tenants de conservateurs, de tendances pro-bourgeoises, pro-duvaliéristes ou pro-putschistes, là où nous essayons d’exercer notre esprit critique.

Dans tous les cas, il serait préférable de garder le silence. C’est là indiquer que la discussion publique du politique n’est pas chose admise dans un système où domine la croyance que le peuple détient tout savoir sur le social et sur le politique et partant tout pouvoir. Nous rencontrons ainsi l’une des formes du populisme. Mais ce qui nous inquiète ici c’est qu’elle semble se confondre avec la démocratie, comme si donc être démocrate revenait à avoir le prurit de mettre le peuple à toutes les sauces, c’est à dire à faire de lui la mesure et la raison de tous les discours et de toutes les pratiques. Tout concourt à montrer que c’est cette situation nouvelle, inédite depuis 1986 en Haïti, qui prévaut et qui détermine l’ensemble des discours et pratiques politiques. Entre démocratie et populisme, il y aurait donc une connivence foncière (mais pas essentielle) qu’il convient d’éclairer et d’examiner.

Ne devrions-nous pas nous demander s’il ne s’est pas produit en Haïti une inversion totale du mouvement démocratique, comme si tout ce qu’on croyait d’une main rejeter avec le duvaliérisme était d’une autre main repris par « le peuple », devenu le nouveau despote auquel l’on est amené à se soumettre pieds et poings liés ? Auparavant la dictature avait un visage bien précis, plutôt grimaçant, menaçant ou patibulaire : on savait ainsi comment le fuir, le maronner, ou ruser avec lui, car il y avait des repères et des forces identifiables un peu comme dans le vodou où des contrats sont autorisés même avec des « esprits » tenus pour cruels et malfaisants. Cette fois, le despote est sans visage, il s’est répandu partout, on ne peut savoir où et quand il décide de frapper et de se manifester.

Une telle situation suscite une angoisse beaucoup plus profonde que celle qu’on éprouvait sous la dictature des Duvalier. Il n’y a pas de lois, de règles ni de normes que l’on puisse invoquer pour se protéger, il n’y a pas d’institutions sur lesquelles on peut s’appuyer. Comment a-t-on pu en arriver là ? Cette question elle-même peut paraître superflue à plus d’un, car elle peut être attribuée uniquement au petit-bourgeois flottant à la dérive, par incapacité à faire le saut nécessaire pour rejoindre le peuple et se fondre en lui. Voilà pourquoi il n’est pas inutile de reprendre ici sur une base phénoménologique les formes insidieuses que prend le populisme en Haïti au coeur même de ce qu’on disait être le secteur démocratique. Nous tâcherons d’ouvrir ce débat en recourant à deux paramètres, le premier étant le phénomène de l’insécurité qui n’a jamais cessé de s’amplifier depuis 1994, c’est à dire depuis et malgré le retour à l’ordre constitutionnel avec le débarquement américain autorisé par l’ONU. Ce sont les réactions face à l’insécurité qui vont retenir notre attention, dans la mesure où elles nous paraissent riches en haute teneur de populisme. Le second est le processus de désintégration des institutions au fur et à mesure que se trouve mis en avant le principe anarchique du pouvoir comme pouvoir rabattu essentiellement sur le peuple.

Insécurité et terreur

Ce qui caractérisait le coup d’état militaire de Septembre 1991, c’était avant tout l’instauration d’un régime d’insécurité et de terreur et non pas la simple rupture avec l’ordre constitutionnel. Certes, cette rupture rendait possible un ordre fondé sur la pure force. Mais ce qui n’a pas cessé de faire l’objet des revendications de toutes les couches sociales et de tous les groupes politiques qui soutenaient le principe du retour du Président Aristide à ses fonctions en Haïti même, c’est la garantie du droit à la sécurité vis à vis duquel le gouvernement militaire manifestait la plus grande indifférence. Militaires, « attachés » et macoutes pouvaient librement entrer par effraction de nuit dans de nombreuses maisons, surtout dans les quartiers populaires, pillaient et violaient en toute impunité. Toute manifestation contre le putsch et contre l’insécurité était interdite ; ce fut le sauve-qui peut général. Tous ceux qui pouvaient fuir le pays partaient pour l’étranger. Les militaires et leurs supporters ne reconnaissaient comme source des désordres et des dysfonctionnements des institutions que l’embargo décrété par les États-Unis et l’ONU contre Haïti, ce qui revenait à focaliser l’attention sur les problèmes économiques. La victoire sur les forces armées haïtiennes avait un contenu précis : le retour de la sécurité pour tous, à partir de quoi un nouveau démarrage du pays vers la démocratie et le développement pourrait être initié.

Or l’on assiste avec stupeur à une recrudescence des crimes, la nuit comme en plein jour dans la plupart des quartiers de la capitale et sur certaines routes de province. On pouvait encore dans les premiers mois du retour à l’ordre constitutionnel mettre une sourdine aux critiques que méritait le gouvernement, en arguant de l’immaturité de la police (faiblesse des effectifs, insuffisance du temps de formation, etc.), de l’absence de moyens à la disposition du pouvoir, du non-désarmement des macoutes et des militaires. Mais qu’on puisse cinq ans après découvrir que dans tous les secteurs de la société et dans toutes les couches sociales sans exception des plaintes contre l’insécurité sont l’objet des conversations de la vie quotidienne, comme si aucun progrès n’avait été accompli en ce domaine, cela ne saurait être tenu pour un phénomène passager et banal.

Il y a tout lieu de subodorer que nous sommes en présence d’un problème de fond qui renvoie à la nature même du pouvoir politique autant qu’à une situation d’ébranlement des bases de la société. C’est à ce titre que nous proposons un examen de la question de l’insécurité en rapport avec les conceptions dominantes de la politique en Haïti.

Nous n’avons pas l’intention de nous livrer à une étude détaillée au plan quantitatif de l’insécurité en Haïti. De nombreux rapports2 existent qui n’autorisent pas le doute sur la montée de l’insécurité. Ce qui nous inquiète le plus, c’est non seulement la régularité et la progression constante du phénomène, mais surtout la nature des crimes qui sont perpétrés. En effet, le viol paraît être presqu’un principe chaque fois que des bandits pénètrent dans une maison pour piller et voler ; dans d’autres cas non moins courants, il s’agit de tuer apparemment pour rien, alors que la victime consent à donner la clef de sa voiture et tout l’argent qu’il a dans ses poches ou dans son sac à main. Un autre aspect non moins insolite de l’insécurité est l’absence de réaction de la foule qui assiste à un acte d’agression en plein jour et en pleine rue contre un individu totalement impuissant à se défendre. Tout se passe finalement comme si l’on se résignait à la quotidienneté et à la normalisation de l’insécurité. Chacun passe désormais son temps à mettre en oeuvre une stratégie qui lui permette de protéger lui-même sa vie, car il n’y aurait pas d’État, pas de gouvernement préposé à une telle tâche.

Quelque chose, un verrou peut-être, aurait sauté dans ce qu’on appelle le vivre-ensemble de la société haïtienne.

Nous n’avons pas la prétention ni la possibilité de nous engager dans un véritable diagnostic d’une telle situation qui est apparue dans la vie quotidienne du pays. Certes, il y a déjà eu de longues périodes de terreur, mais cette terreur avait été le fait direct et évident du pouvoir établi, cette fois celui-ci déclare avoir les mains propres quand il ne s’enferme pas dans le plus grand mutisme. Nous nous bornerons à porter une interrogation qui puisse se situer au plus près des conditions qui ont rendu possible jusqu’au discours même de l’innocence du pouvoir.

J’ai tenté ailleurs dans l’article intitulé « La compassion pour le peuple » de montrer que le pouvoir lavalas prétendait donner la priorité au social, sur une base non point conservatrice, mais par volonté de faire œuvre révolutionnaire. Il faut encore approfondir cette perspective. Le problème posé ici n’a rien à voir avec la dénonciation d’une quelconque impuissance ou incapacité à venir à bout de l’insécurité ; il s’agit d’un phénomène bien plus inquiétant qui consiste à nier toute relation entre l’insécurité et la responsabilité du pouvoir en place. Celui-ci veut bien lutter contre l’insécurité, mais cette lutte procède d’une compassion pour le peuple, d’un penchant pour la solidarité avec le peuple dont il convient de se rapprocher le plus possible, car c’est la situation sociale de misère (le peuple a besoin d’avoir « la paix dans le ventre », il a besoin de manger à sa faim) qui conduit à cette compassion. Nous serions donc en présence d’une recherche d’égalité (sociale) et non point d’abord de liberté.

Sous ce rapport, accaparer (par voie légale, constitutionnelle ou révolutionnaire) les appareils de l’État, c’est chercher à les orienter au service du peuple. Aucune interrogation sur la nature de l’État haïtien n’apparaît ici, alors que de nombreux travaux publiés depuis une vingtaine d’années sur Haïti tendent presque toujours à prouver que les problèmes essentiels du pays s’enracinent dans un type d’État tantôt faible3, tantôt quasi-inexistant ou mis au service d’une minorité de privilégiés, ou encore préoccupé de laisser découvrir davantage ses fonctions répressives. Bref, s’il en est ainsi, il y a quelque paradoxe à prétendre lutter contre l’insécurité et à éviter une réflexion sur la nature de l’État. La protection et la défense des droits individuels fondamentaux font normalement partie des préoccupations premières d’un État (démocratique) de droit qui demeure borné par ces droits, comme l’a montré Blandine Kriegel4.

Un simple saupoudrage administratif ou une simple décision de combattre l’insécurité laisserait encore intactes les structures de l’État, et ne prouve pas qu’on est prêt de rompre avec la vision d’un État indifférent à la problématique de la liberté. Dans une partie de la classe intellectuelle et surtout chez de nombreux partisans du pouvoir lavalas, on raille les concepts de droit et de démocratie, car on se sent plus à gauche ou plus révolutionnaire quand on parle de lutte de classes, d’anti-néo-libéralisme, d’anti-impérialisme. Positions empreintes de sincérité, qui mettent presque dans une sorte d’état de grâce par rapport au peuple, également par rapport à tous ceux qui s’attardent dans des bavardages sur les droits individuels, car ceux-ci lorgneraient inévitablement vers un certain libéralisme.

Si ce que nous venons de souligner est vrai, il est hautement probable que le populisme tel qu’il apparaît ici soit à l’amont et à l’aval de la progression de l’insécurité en Haïti. Cette hypothèse peut être cependant facilement et à l’avance contestée. En effet, l’on observe tout d’abord que la police est portée à protéger essentiellement l’État plutôt que les citoyens, comme si l’État cherchait à travailler à sa propre reproduction. Les exemples ne manquent pas. Alors qu’il est interdit de circuler dans des véhicules à vitres teintées, une exception est faite pour tous les véhicules de la police, des autorités (ministres, directeurs, hauts fonctionnaires), comme si donc les agents du pouvoir n’étaient pas soumis aux mêmes lois que le citoyen ordinaire. Ce qui se passe d’ailleurs dans la circulation routière est assez édifiant : les véhicules de la police sans feu giratoire et ceux qui portent des plaques officielles fonctionnent comme des ambulances et ne se croient pas astreints aux règles de la circulation. Dans un même temps, des voitures sans plaques sont régulièrement aperçues dans les artères de la capitale, sans être inquiétées par les policiers. Dans cette affaire, on n’arrive plus à distinguer entre policiers et bandits, les deux fonctionnant avec des voitures sans plaques d’immatriculation et avec des vitres fumées5. C’est dire encore une fois que les policiers ne se croient pas astreints à suivre et à appliquer pour eux-mêmes les règles et les lois qui s’appliquent aux citoyens ordinaires. De même les transports en commun surchargés ne sont pas inspectés et les accidents pouvant produire chaque fois dix ou vingt morts sont prévisibles et réguliers sans que l’État ne s’imagine concerné par l’insécurité routière. Comment expliquer en outre qu’aucune patrouille policière ne se trouve sur les grandes artères où généralement opèrent les bandits ? Il peut arriver en revanche que des policiers se mettent comme dans un excès de zèle à contrôler les véhicules qui circulent dans les allées d’un lotissement privé sans être appelés par quiconque, en déclarant disposer de tous les droits n’importe où et n’importe quand, partout où existent des « habitations », la propriété privée collective étant assimilée ou assimilable à un espace public. Cette confusion entre le privé et le public, symptomatique de l’indifférence à la problématique du droit, doit être rapportée à un type de pouvoir qui se donne comme un pouvoir absolu (solutus legibus, ou délié des lois) et qui donc ne porte aucun intérêt à un « monde commun » au sens de Hannah Arendt. Tout conspirerait ainsi à montrer que le populisme ne livre pas la clé du développement de l’insécurité. Mais justement ce qu’on a du mal à admettre c’est la compatibilité foncière qui existe entre les pouvoirs de type populiste et les dictatures6.

Le Président François Duvalier est connu pour avoir exercé l’une des dictatures les plus sauvages en Haïti en se prenant pour un leader messianique, en communion mystique avec le peuple à travers le vodou. Tout individu qui prétendrait douter de son pouvoir, est censé trahir le peuple lui-même et peut perdre jusqu’à sa citoyenneté haïtienne. Le tonton-macoute, force parallèle et bras armé du pouvoir est censé provenir du peuple et en même temps s’identifier au leader du peuple qu’est le Président. La différence entre le régime duvaliériste et le régime lavalas est en dernière instance très faible, en dépit de toutes les apparences.

Les deux déclarent exercer leur pouvoir ou tirer leur légitimité directement à partir du peuple, sauf que dans le cas du duvaliérisme, l’individu dispose d’un certain nombre de repères qui lui permettent de se doter de moyens de défense : il y a par exemple des chefs, un système hiérarchique, un monopole clairement défini de la violence. Dans le cas du régime lavalas — et tel est le tragique de la situation politique actuelle en Haïti — , tous les repères viennent à disparaître, le pouvoir se démet de toute responsabilité, la violence se répand partout dans tous les interstices de la vie quotidienne, comme une fatalité, une donnée avec laquelle on semble devoir vivre. On dirait que la main de cette violence est invisible. Elle suscite d’ailleurs dans toutes les couches sociales — et il n’est pas inutile de le signaler — des réactions religieuses de grande intensité.

Il suffit d’entrer dans les églises aux tendances les plus diverses qui se multiplient dans tous les coins du pays pour entendre le même refrain, la même complainte sur une insécurité que seul Dieu serait capable de stopper : « se Bondye sèl ki pou retire-nou lan sa (Dieu seul peut nous délivrer) », ou encore « Jésus, l’unique solution ». Les protestations passent même la plupart du temps dans les corps, comme on peut l’observer par exemple dans les nombreuses assemblées pentecôtistes et dans les réunions des groupes charismatiques qui se développent à l’intérieur des églises catholiques. C’est sans doute — en partie — à défaut de pouvoir trouver un destinataire réel, un dispositif d’accueil quelconque aux plaintes et aux revendications, que ces mouvements religieux où se réfugient et s’expriment les angoisses devant la montée aveugle de l’insécurité, prennent de l’ampleur partout à travers le pays. Si les formes mêmes que prend l’insécurité laissent sans parole, c’est qu’elles ont quelque chose d’inaccoutumé qu’il faut élucider, ou à tout le moins interroger.

Qu’est-ce qui explique par exemple que les tâches de prévention contre l’insécurité soient si peu repérables, si peu rendues publiques ? Qu’est-ce qui explique que les procès de bandits capturés soient si rares, qu’après cinq années de retour à l’ordre constitutionnel, on n’a jamais fini de découvrir le caractère vermoulu et corrompu du système judiciaire ? Qu’est-ce qui explique également que le corps de la police semble fonctionner sur une base non hiérarchique, comme si l’État lui-même assumait de divorcer avec le principe du monopole légitime de la violence ?

À la vérité, le pouvoir ne pouvait trop longtemps dissimuler son mode de fonctionnement et remettre au « peuple » toute responsabilité. À méditer deux évènements-clés récents, nous pouvons éventuellement parvenir à cerner la signification de l’incessant recours au peuple que fait le mouvement populiste lavalas aujourd hui au pouvoir. Il s’agit tout d’abord de la décision de faire appel à des organisations dites « populaires » pour signifier aux députés et aux sénateurs de la République que leur mandat est terminé le 11 Janvier 19997. Sans entrer ici dans la controverse autour de la constitution et de la loi électorale, il nous importe de signaler que le peuple est ici utilisé sous les espèces des organisations dites populaires comme force de frappe par le pouvoir en place. Ce serait donc les organisations « populaires » qui auraient décidé en dernière instance de la fin du mandat des députés et les aurait dé-légitimés. L’impopularité du parlement aurait été ainsi avérée.

Or il a bien fallu que le peuple ait été convoqué pour s’engager dans une telle tâche de « dechoukaj » contre des parlementaires soucieux de faire « illégitimement » de vieux os dans les deux chambres. Ce qui ici est donné pour une action spontanée est en fait le résultat d’une stratégie bien planifiée qui consiste à dissimuler son pouvoir derrière le recours au peuple et à faire taire toute interrogation sur le caractère constitutionnel ou non de la fin du mandat des parlementaires. Ce n’est pas le principe pascalien de la force au service de la loi, il s’agit de mettre en mouvement la force qui tient lieu véritablement de loi, à savoir, le peuple lui-même. Dans le différend qui l’oppose aux parlementaires, l’exécutif s’arrange pour les placer non face à lui-même mais face aux organisations dites « populaires » ; il y aurait identité de vue entre celles-ci et l’exécutif. Mais pourquoi ne pas se contenter de la force de police pour contraindre les parlementaires à vider les lieux ? C’est que les organisations populaires ont préséance sur toute institution, pour prouver qu’on n’est plus en dictature : le « peuple » est tout, l’exécutif n’est rien.

Cette analyse est encore trop courte, elle n’est guère vraiment convainquante, elle nous conduit seulement à reconnaître que le pouvoir est apparemment dans la rue et que l’exécutif ne se comprend pas comme le destinataire des demandes de sécurité venant ici et là de tous les secteurs de la société. Il nous faut aller plus loin et nous demander pourquoi une telle perspective (celle d’un pouvoir qui ne reconnaît pas qu’il doit répondre de l’insécurité) engendre à son tour une plus grande insécurité dans la population, également à quoi sert cette insécurité elle-même. Cette double interrogation trouve un éclairage particulier dans un événement récent qui n’est autre que l’interruption brutale par des organisations populaires d’une manifestation contre l’insécurité organisée par les membres du secteur privé et diverses associations.

On pouvait s’attendre à ce que l’exécutif fasse de cette manifestation une aubaine pour enfin ouvrir le débat public sur les sources de l’insécurité et ainsi renforcer ses moyens de lutte contre l’insécurité. Vue bien naïve, qui porterait presqu’à rire, car c’est en plein jour, au vu et au su de tous que des groupes de partisans de l’exécutif (c’est-à-dire du mouvement lavalas), protégés par la police, jettent des pierres contre les manifestants et leurs porte-parole. Peut-on dire que le gouvernement n’est pas parvenu à assurer le déroulement normal d’une manifestation autorisée, parce qu’il aurait été un arbitre entre deux groupes opposés ? Une telle question ne peut que viser à atténuer le scandale que représente ce mode de boycott d’une manifestation dans un régime qui s’était en principe établi justement à partir de la revendication du droit à manifester. On assisterait non pas au spectacle d’une bataille entre des groupuscules d’extrême-droite et d’extrême-gauche comme dans le quartier latin à Paris, mais bien à une opération de protection des groupes qui utilisent la violence contre ceux qui réclament de la sécurité pour tous.

Les arguments employés pour justifier l’interruption de la manifestation ne peuvent que susciter l’inquiétude. Organisée à l’initiative du secteur privé à cause de la pusillanimité des partis politiques, cette manifestation faisait automatiquement l’objet de tous les soupçons. La domination de l’idéologie populiste aidant, il n’était pas difficile de faire accroire que des bourgeois, mulâtres de surcroît et entrepreneurs n’ont pas droit à manifester à cause même de leur statut, autrement dit des bourgeois ne peuvent pas prétendre être des citoyens à part entière. Ils ne sont pas le peuple, ils n’en font pas partie. Tout se passait auparavant comme si, le peuple ayant été totalement exclu de la scène politique — il en avait été ainsi de manière assez explicite pendant les trois ans du putsch militaire de 1991 à 1993 — , un renversement à 180° s’est opéré cette fois en faisant de ceux qui ne sont pas immédiatement identifiables comme bourgeois ou mulâtres les représentants réels de la nation. Vision fantasmatique cette fois, mais elle a la vertu d’être efficace, car elle prend appui sur des schémas simples et accessibles à tous et flattent le penchant à fonctionner selon les oppositions entre bons et méchants, vrais démocrates et faux démocrates, bourgeois et peuple, riches et pauvres, etc.

Si l’on est d’une origine sociale comme celle de la paysannerie, des bidonvilles, des classes moyennes pauvres, fils d’artisans ou ouvriers et surtout si l’on est de la petite-bourgeoisie militante (professeurs d’université, enseignants dans les lycées et collèges, anciens marxistes et anti-impérialistes), on peut avoir honte de se retrouver côte à côte avec des bourgeois, mulâtres de surcroît, car c’est la lutte des classes elle-même qui serait ainsi trahie et abandonnée. Cet argument ignore si les bourgeois en question ne représentaient qu’un nombre infime, négligeable parmi les participants à la manifestation du 28 Mai 19998. La division de la société en deux camps (bourgeoisie contre peuple) semble disqualifier à l’avance toute discussion. On se sent même plus démocrate, parce qu’on ne serait plus avec le peuple, en se mettant à soutenir la manifestation — bien entendu, le bourgeois qui ferait allégeance au régime cesse quelque peu d’être bourgeois. C’est précisément dans cette surenchère de démocratie que disparaît toute trace de démocratie.

La vision du politique qui prévaut ici n’est rien d’autre en effet que celle du politologue allemand Cari Schmitt9 dont les positions théoriques exprimées un peu avant l’établissement du IIIe Reich ont largement profité à Hitler : il faut, écrivait-il, diviser la société en amis et ennemis si l’on veut fonder un ordre politique, tout doit être ordonné autour de cette opposition, mais à partir de là ce qui importe, c’est le pouvoir et sa consolidation par tous les moyens, la démocratie n’étant définitivement plus à l’horizon. Faire de la politique consiste à produire, débusquer et terrasser l’ennemi. Le risque d’être un ennemi est maximal dès qu’on lève le plus petit doigt pour exprimer une critique, une protestation, un désaccord ou une mésentente.

Or un régime démocratique présuppose que chacun peut librement exprimer sa conception du bien public et que la vie politique est faite de la confrontation sur une base argumentative des diverses conceptions du bien public, car nul n’est censé posséder une fois pour toute la juste ligne ou la vérité sur le bien public. Ce qui revient à placer le pouvoir hors d’atteinte de la critique et de l’imputation de responsabilité. Il y a de l’insécurité, pourrait-on dire, comme il fait chaud ou comme il fait froid. On prétend toutefois la combattre, sans qu’on puisse s’interroger publiquement sur ses sources.

Mais à partir du moment où les organisations populaires servent de force de frappe contre les manifestations d’éventuels opposants au gouvernement ou pour exécuter ses décisions comme dans le cas du différend avec les parlementaires, il n’y a pas de doute que le pays s’enfonce ainsi davantage dans une anarchie qui aboutira, si l’on n’y prend garde, non seulement à la liquidation du mouvement démocratique instauré en 1986 avec la chute de la dictature duvaliériste, mais à la désintégration des institutions. C’est ce deuxième aspect du pouvoir qui nous fera mieux approcher sa nature véritable.

Anarchie et populisme

La pente vers l’anarchie du régime lavalas fait souvent l’objet de nombreux commentaires dans le cadre de réunions de salon ou de rencontre entre amis ; il s’agit une nouvelle fois de chuchotements et non de discussion publique. Dans les quotidiens, certains journalistes signalent souvent des pratiques de l’État qui relèvent d’une nette tendance à l’anarchie. Mais nous disposons rarement d’une analyse qui puisse inviter à débattre du phénomène. Nous indiquons pour le moment deux textes, émanant l’un d’un collectif de citoyens, l’autre de Marc Maesschalck et Jean-Claude Jean.

Le premier texte tente, sur la base d’un recours constant à la Constitution (de 1987), de souligner les conséquences à moyen et long terme du vide institutionnel dans lequel évolue l’actuel exécutif avec la dissolution du Parlement le 11 Janvier 1999 et celle des mairies et des conseils d’administration des sections communales, avec également un premier ministre installé sans avoir reçu le vote de confiance au Parlement comme le demande la Constitution. Le texte impute sans ambiguïté la responsabilité de ce vide institutionnel au Président de la République qui fonctionne dorénavant sans contrôle et par conséquent de manière dictatoriale, étant entendu que le fait d’être dictateur ne relève pas de la subjectivité, de l’intention ou du désir de l’être : il suffit de disposer de pouvoirs incontrôlés, de pouvoir décider des biens publics sans avoir à en rendre compte à quiconque. Parmi les conséquences du vide institutionnel, le collectif insiste sur « l’effondrement de l’État,... la liquidation des principales institutions du pays et des valeurs positives traditionnelles10 ». Un véritable souci démocratique aurait dû pousser la Présidence à éviter coûte que coûte ce que la constitution elle-même a prévu, à savoir la « préséance du législatif », comme « un impératif absolu » et comme « clé de voûte du système étatique11 ». Mais la gravité de la crise va se laisser découvrir dans le recours aux organisations populaires pour stopper le fonctionnement du Parlement.

Le collectif de citoyens que nous venons de citer n’a pas eu la prétention de produire une analyse théorique qui devait aboutir à faire saisir la nature du pouvoir actuel, mais il a su avec le maximum de précision décrire le processus dangereux d’effondrement de l’État et du lien social ; en cela il nous dispense de nous appesantir sur les coordonnées de la crise politique que traverse le pays depuis près de trois ans. Nous essayons seulement de comprendre les fondements du mode de fonctionnement du pouvoir exécutif lavalassien représenté à la fois par le Président Préval et par Aristide, depuis le retour à l’ordre constitutionnel. Il y aurait selon nous à la base de ce que le collectif de citoyens appelle « l’effondrement de l’État » une conception politique qui renvoie au populisme comme ce qui seul peut nous donner la clé de lecture de l’ensemble des pratiques du pouvoir lavalassien. Le paramètre de l’insécurité que nous avons choisi comme première invitation à la réflexion nous a permis de comprendre jusqu’à quel point le régime se dé-responsabilise par rapport à la demande de sécurité qui correspond cependant à l’un des premiers principes d’un État démocratique de droit. C’est pour cela que nous pensons que le problème de l’insécurité est un problème structurel et non accidentel, puisqu’il nous renseigne sur la nature du régime, ou plus exactement sur son caractère populiste.

On peut aller plus loin dans cette analyse, ainsi que nous y invitent Marc Maesschalck et Jean Claude Jean, en proposant une critique, sans concession, du mouvement politique Lavalas tel qu’il s’est développé depuis une dizaine d’années. Il vaut la peine de reprendre ici quelques-uns des points essentiels de cette critique.

Pour ces auteurs, le pouvoir lavalas est d’abord un pouvoir essentiellement autoritaire qui reprend à son compte les mêmes armes et les mêmes mécanismes que le pouvoir duvaliériste dont il favorise finalement la reproduction. La chute de Duvalier aurait laissé un espace « à prendre » comme « chance », en sorte que rien n’aurait fondamentalement changé avec le pouvoir lavalas qui peut se définir comme « une recomposition populiste de la classe dirigeante totalitaire12 ». Sur cette base, l’ouvrage démontre avec une très grande rigueur que, contrairement à toutes les apparences, le pouvoir lavalas contribue à une « mise hors jeu » de la population dans tous les domaines de la vie sociale, culturelle, juridique et politique, après avoir utilisé les frustrations de toutes les couches sociales du pays qui se sont battues pour sortir de la dictature et de la misère.

Comment cette entreprise de « mystification » a-t-elle pu si bien fonctionner ? Il a fallu pour cela, expliquent les auteurs, que soit mise en œuvre une tâche systématique de manipulation des diverses contradictions qui traversent les rapports sociaux en Haïti, que le gouvernement se donne donc à voir comme la propre opposition à lui-même, déclarer par exemple travailler dans la perspective de la justice pendant qu’il protège les criminels ou feint de recourir à des enquêtes dont nul ne connaît jamais les résultats ; ou encore qu’il prétend refuser les privatisations d’entreprises publiques, pendant qu’il privatise sans principes, par coups fourrés au bénéfice de son propre clan. D’un autre côté, la personnalité d’Aristide comme leader charismatique est devenue tout le mouvement lavalas à elle seule, dans la mesure où toute politique revient à chercher l’adhésion au leader, représentant envoyé par le ciel aux masses pauvres du pays. Avec lui, c’est « un nouvel espace politique totalitaire13 » qui est mis en place et qui ne peut que mettre fin à tout débat politique et rend impossible le fonctionnement d’un pluralisme politique. L’incapacité de gouverner le pays est masquée par un recours verbal permanent au « peuple », dans la mesure même où celui-ci est rigoureusement exclu du pouvoir. Il lui suffit de se mirer fantasmatiquement dans son leader charismatique, qui lui renvoie son double dans lequel il se perd et se rend prisonnier14.

Je ne peux malheureusement pas rendre compte ici de tous les éléments développés dans cet ouvrage, il m’a semblé que pour l’essentiel cette critique rencontre tout à fait le point de vue que je défends concernant la forme de populisme qui se déploie en Haïti avec le gouvernement Lavalas. Comme bénéfice de cette critique, nous retenons déjà que le pouvoir Lavalas demeure bien un pouvoir autoritaire et un mode d’éloignement du peuple de toutes les scènes de décision concernant l’intérêt public. En revanche, les auteurs donnent malheureusement l’impression de développer leurs analyses à partir d’un point de vue qui semble provenir de Syrius.

En effet on voit difficilement comment on pouvait ne pas défendre le principe du retour d’Aristide à la fonction de Président en Haïti, contre le coup d’état de Septembre 1991. Ce n’est pas être aveugle au risque d’une nouvelle dictature portée sous les ailes de l’anarcho-populisme que de réclamer le retour à l’ordre constitutionnel. On est autorisé à se demander si nos auteurs de l’Essai sur la transition politique ne se félicitent pas d’avoir eu, quant à eux, les mains toujours propres pour n’avoir jamais fait qu’analyser la situation politique. Il n’était pas difficile de savoir que des difficultés insurmontables surgiraient dans les domaines de l’économie et de l’administration avec l’accession de Aristide au pouvoir. Mais était-il possible d’imaginer que le processus de démocratisation allait suivre une telle dérive avec lui15 ? Et quand bien même on pouvait l’imaginer, devait-on faire chorus avec les défenseurs du coup d’état ?

Je voudrais cependant, en prolongeant les éléments de critique acceptables de l’ouvrage de Maesschalck et de Jean, préciser que l’anarchie est l’accompagnement nécessaire de cette forme de gouvernement à cause même et au travers de ses prétentions à parler et à agir au nom du peuple.

L’anarchie n’est pas simplement un effet de l’incompétence du pouvoir lavalassien à diriger le pays, car alors il suffirait avec un peu de bonne foi d’introduire un peu de formation continue dans les appareils administratifs, un peu de technocratisme pour corriger et changer peu à peu, presqu’à l’insu du pouvoir le mode de gouverner. Ce serait là encore se méprendre sur la nature du gouvernement lavalassien. L’anarchie est bien le résultat d’un calcul politique qui vise à donner le change sur les pratiques du gouvernement, c’est à dire à brouiller toutes les pistes de responsabilité. À partir du moment où l’allégeance au leader charismatique devient déterminante pour l’obtention d’un poste dans les rouages des appareils administratifs, toutes les vannes sont ouvertes pour le culte du petit chef, un peu mutatis mutandis comme aux beaux temps du macoutisme. Cette fois, nulle hiérarchie n’apparaît ; pour être du bon côté, il suffit de s’auto-proclamer du peuple ou vrai lavalassien. L’anarchie devra servir à offrir l’impression que le gouvernement choisit la voie du laisser-aller (au peuple), pendant que les affaires publiques deviennent des affaires privées traitées comme dans les secrets d’alcôve d’amis vivant en groupie.

Pour qu’une telle situation soit rendue possible, il a fallu que le gouvernement lavalassien se mette dans la plus grande distance vis à vis des institutions, en particulier vis à vis du Parlement. On aurait tort de considérer la longue crise politique survenue depuis les élections contestées d’Avril 1997, comme un effet du hasard. Il s’agit bien plutôt d’un renforcement explicite du caractère caché des mécanismes du pouvoir. Le Parlement n’existant pas, il n’y a plus que des chuchotements et des supputations sur telle ou telle décision, aucune question véritable ne peut être légitimement posée au pouvoir et le chemin est ouvert pour laisser libre cours à l’imaginaire populaire, plus exactement pour le porter à suivre sa pente qui est le recours au magico-religieux pour expliquer la faillite économique du pays, l’insécurité devenue la condition normale de la vie quotidienne en Haïti et le désordre dans les appareils administratifs, c’est à dire le désespoir vis à vis d’un quelconque changement de la situation sociale et politique. Les lieux où l’anarchie est signalée en Haïti sont tous des lieux vitaux pour la vie quotidienne ordinaire : prenons le cas de la compagnie de téléphone (Teleco) qui est une entreprise publique, les pannes téléphoniques dans des institutions universitaires ou dans des usines ou encore dans des services administratifs, autant que dans les maisons privées sont courantes et il n’est guère possible de revendiquer, encore moins de trouver un destinataire aux revendications.

Dans tous les secteurs et dans toutes les couches sociales, on entend monter les plaintes avec un sentiment d’impuissance et de résignation comme s’il s’agissait d’un fait naturel semblable au beau temps et à la pluie. Il n’y a ni responsable ni coupable : le mode de fonctionnement de la Teleco est devenu paradigmatique du contexte général d’anarchie dans lequel on vit en Haïti. On peut voir des individus accaparer librement des terrains dont les propriétaires disposent de titres de propriétés dûment vérifiés dans les tribunaux, sans pouvoir faire appliquer la loi pour la restitution de ces terrains. Broutille encore que cette insécurité de la propriété. Des organisations dites populaires peuvent d’un moment à l’autre, d’un jour à l’autre, se lancer dans des revendications comme des demandes d’emploi ou des demandes de révocation de tel ou tel directeur de service public, en barrant les routes, en incendiant des voitures ou en leur lançant des jets de pierres, ou encore en faisant brûler des pneus. Ce qui se passe ainsi dans la compagnie téléphonique — d’ailleurs en plein processus de privatisation et de dépeçage dans l’obscurité la plus épaisse — est congruent quelque peu au phénomène de l’impunité des criminels : un individu peut être maintenu en prison alors que le juge ordonne de le relâcher ; un autre peut être relâché alors que le juge ordonne sa détention.

Bref, on dirait que tout est possible dans ce système. Le principe de l’anarchie semble tellement aller de soi qu’on a fini par lancer ce dicton devenu célébré à travers le pays « jan-l pase l-pase » : qui signifie que tout peut arriver et tous les moyens sont bons, ou que tous les coups sont permis et on n’a à se soumettre à aucune règle, aucune norme. Ce dicton, expression claire de l’anarchie régnante, semble donner au peuple à rire de lui-même. Mais d’un rire jaune, qui cache plutôt mal la détresse, le désenchantement et le désespoir vis à vis d’un pouvoir qu’il croit avoir contribué lui-même à créer.

La dé-symbolisation du pouvoir et ses effets

Sans avoir encore une fois la prétention de comprendre tous les mécanismes de fonctionnement du pouvoir lavalassien depuis le retour d’Aristide en Haïti en 1994 et surtout depuis l’accession de René Pré val (son frère jumeau en politique) à la Présidence, je suggère de prendre pour boussole le texte fondamental de réflexion sur la singularité de la démocratie de Claude Lefort dans ses Essais sur le politique. « De tous les régimes que nous connaissons, écrit-il, elle [la démocratie moderne] est le seul dans lequel soit aménagée une représentation du pouvoir qui atteste qu’il est un lieu vide, qui maintienne ainsi l’écart du symbolique et du réel16 ». Dire que le pouvoir est un lieu vide, c’est indiquer qu’il ne saurait appartenir à personne et que celui qui l’occupe ne peut être que provisoirement à cette place. Mais pour cela, il doit le montrer dans son mode même de gouverner. Entre lui et ce lieu vide (du pouvoir), il y a l’écart symbolique qui fait qu’à aucun moment un Président ne peut s’identifier à la fonction qu’il occupe, autrement dit, il n’y a aucun lien essentiel entre sa personne et cette fonction. Cette division entre soi-même et la fonction renvoie finalement à celle qui est la marque de la société comme telle, dans la mesure où celle-ci n’existe réellement qu’à travers la pluralité et la diversité des intérêts et donc dans le conflit permanent qu’exprimeront les partis politiques. En somme, la teneur symbolique du pouvoir a une double vertu : tout d’abord celle d’appeler toute la société à un « vivre-ensemble » non pas malgré les conflits, mais à travers même les conflits, à cet égard il n’y aura pas de société sans espace public comme lieu de manifestation et de libre discussion autour de ce qui peut être reconnu comme bien commun ; ensuite celle de donner à voir le Président d’un pays (ou éventuellement le Premier ministre) comme quelqu’un constamment convié à rendre compte, à fonctionner comme un individu en transit dans cette fonction, dans ce lieu vide qu’est le pouvoir et qui « n’appartient à personne17 », comme Claude Lefort le souligne et le précise. Si l’on prend au sérieux cette perspective, l’on devra convenir qu’elle est incompatible avec la conception que généralement un leader charismatique a du pouvoir. Se faire passer pour le centre réel du pouvoir, pour l’incarnation des aspirations du peuple, celui-ci étant conduit peu à peu à remettre en lui son destin, c’est en effet induire l’idée d’une société non divisée, et non soumise au principe du débat sur la base du recours à des arguments fondés rationnellement. Le leader charismatique tiendrait son pouvoir d’un ailleurs, assimilable soit aux dieux, soit à la société alors conçue comme une substance. Telle est — et il n’est plus guère besoin d’en faire la démonstration — l’image qu’Aristide a imposée lui-même à travers ses discours et ses écrits.

Entre Dieu, le peuple et lui, il y aurait osmose totale, quand le leader parle, c’est la parole du peuple lui-même qui le traverse, car il s’était mis à son écoute en écoutant la parole de Dieu. Sur cette base, dès qu’il perd le pouvoir, le peuple le perd. Situation tragique, s’il en est. Il faudra donc tout faire pour reconquérir le pouvoir qui apparaît comme un droit, un attribut même. On doit maintenant comprendre comment une telle conception d’un pouvoir de droit divin parce que du peuple, ne connaît que l’opposition amis/ennemis et ne saurait tolérer de contradicteurs. L’état de guerre est ce qui convient à une telle conception du politique qui, en dernière instance, est une régression par rapport aux luttes pour le droit et la démocratie entreprises dans toutes les couches sociales depuis la chute de la dictature en 1986. N’a-t-on pas l’impression qu’il y aurait identité de vue entre le duvaliérisme et la perspective politique du leader charismatique, Jean-Bertrand Aristide ?

Là où François Duvalier recourait aux dieux du vodou pour s’identifier à « l’âme » du peuple, Aristide déclare être la voix de Dieu qui se fait entendre par les rumeurs du peuple. Le pouvoir qui vient de Dieu, c’est à dire d’un ailleurs ne tolère qu’avec peine la critique ; de surcroît, il n’a pas de conseillers, il n’a que des thuriféraires. Le refus de la critique signifie le refus de la contradiction. Concrètement, pour me sentir réellement président de la république, je ne dois pas avoir de compte à rendre18. Le rejet ou la peur du Parlement s’enracine dans ce sentiment de plein pouvoir qui s’avance toujours masqué sous le manteau du recours direct au peuple sous les espèces des organisations populaires. Il faut ici lever un autre malentendu : que reprochait-on à Duvalier ? Ce n’était pas de porter sans plus le nom de dictateur, ou plutôt sa dictature avait un contenu : celui de n’avoir de compte à rendre à personne, de disposer des biens de l’État librement, non pas nécessairement pour s’enrichir personnellement, mais pour en faire cadeau à qui il voulait, de disposer également du pouvoir d’emprisonner ou de libérer qui il veut. Cette vision du pouvoir présidentiel est celle d’un pouvoir absolutiste — c’est à dire « solutus legibus » ou « délié des lois ».

Vision donc de monarque au-dessus des lois qu’en dernière instance beaucoup d’Haïtiens peuvent prendre pour naturelle, tant l’éducation à la démocratie est une faible préoccupation du pouvoir, ce qui est presqu’une tautologie dans notre cas. Cependant, dans un contexte de demande tous azimuts de démocratie, il est difficile d’échapper au soupçon de violer les principes de la démocratie. On fera donc chorus avec les revendications de démocratie : on lancera par exemple des spots publicitaires sur la démocratie, comme si celle-ci était comparable à une marque de savon ou d’automobile. On ne saurait mieux éviter le débat contradictoire et la pratique argumentative.

Ne pourrait-on dire finalement que les formes d’exercice actuelles du pouvoir en Haïti sont congruentes à la mentalité de la population, toutes couches sociales confondues, au niveau général de l’éducation dans le pays et que par conséquent le pouvoir ne fait que s’adapter aux réalités haïtiennes ? Tel était justement le point de vue du duvaliérisme et — à certains moments celui de ce que l’on appelle la communauté internationale. La dictature nous va bien comme un gant, elle est notre seconde nature19 : le palais présidentiel n’a pas l’habitude de rendre des comptes à quiconque, ainsi par exemple la tradition veut que le parlement soit au service de la présidence ; il n’y a donc plus qu’à se résigner et à se soumettre.

Ce recours à la tradition comme à la théorie des pesanteurs sociologiques et culturelles, c’est-à-dire à ce qu’on juge être le mode d’exercice normal du pouvoir en Haïti permet d’évacuer le principe de responsabilité en politique : l’insécurité régnante devient, comme nous l’avons dit plus haut, un fait naturel ; la dégradation des institutions ou plus exactement l’absence totale de rationalisation bureaucratique dans les services administratifs, passe pour être l’une des caractéristiques de la société haïtienne. Toutes les revendications qui pourraient être adressées aux services de l’état viennent se briser contre ces préjugés dont le pouvoir a l’habitude de s’entourer pour se mettre à l’abri de la critique.

Il y a encore pour le pouvoir une autre source, plus insidieuse, d’esquive de toute responsabilité, ce sont les facteurs externes. Ainsi par exemple le processus de mondialisation, qui s’avance de manière chaotique et renforce l’hégémonie des grandes puissances impérialistes comme les États-Unis, a comme effet d’accélérer l’effondrement des États déjà faibles. Plus ils subissent la pression de l’exigence de privatisation dans tous les secteurs, plus les perspectives de bien commun ou d’intérêt public disparaissent de l’horizon des pouvoirs. De surcroît, le narcotrafic qui se développe à la faveur même de la mondialisation parvient à parasiter avec aisance tous les rouages de l’État et les entreprises bancaires.

Sur cette base, tous les troubles, désordres et dysfonctionnements dans le système étatique sont censés être des effets de la mondialisation, or comme celle-ci est considérée comme inéluctable, ses effets sont rapidement naturalisés. Tous les maux du pays (misère, pauvreté, insécurité, exploitation sociale, etc.) deviennent des malheurs. Ce mouvement par lequel le pouvoir se déresponsabilise, rencontre, il est vrai, une propension de l’Haïtien moyen (au sens sociologique) à renvoyer toute culpabilité sur autrui et de proche en proche sur un agent externe à l’humain (les dieux vodou, Dieu le grand maître, Satan, la nature, etc.). Mais par là même, c’est cette propension elle-même qui est mise à l’abri de toute critique, et dans la foulée, le pouvoir place les gouvernés dans l’impossibilité de mettre en question sa légitimité et même de percevoir le rapport qui existe entre ses pratiques et l’état du monde social.

Aujourd’hui certains intellectuels semblent avoir un tel sentiment de désespoir vis à vis de la démocratie en Haïti qu’ils n’acceptent même pas qu’on puisse parler de « transition démocratique » à propos d’Haïti des années 1980 à nos jours. Le pays passerait tout simplement d’un pouvoir politique à un autre, la notion de démocratie renvoyant à une mystification entretenue par certains penseurs ou idéologues. Que signifieraient donc ces revendications tous azimuts qui ont poussé dans tous les coins du pays et dans tous les secteurs ? L’absence de réponse à cette question est en fait une manière de garder à l’horizon, loin de toute contamination par le mensonge, une attente eschatologique de l’instauration de l’ordre social et politique enfin juste.

Pouvoir absolu et banalisation du mal

En dernière instance, la grande réussite du gouvernement de Préval n’est rien d’autre que la dissimulation du pouvoir absolu qu’il a su exercer en persistant à se faire passer pour démocrate du moins aux yeux d’un certain nombre d’intellectuels. Tout d’abord, rappelons-le, il donne l’impression qu’il n’est assujetti à aucune règle ni à aucun principe dans les décisions qu’il prend au niveau national. Aujourd’hui, il intervient dans les caisses de l’État pour demander d’acheter une vingtaine (mais il se pourrait que ce soit 40 ou 50, sans que cela revête la moindre importance) de voitures de luxe pour des directeurs de bureaux ou des services administratifs, en dehors de tout contrôle par quiconque, sans que cela corresponde à un plan ou à une stratégie de modernisation ou de développement. De même, il ne se préoccupe pas de savoir s’il est normal qu’il puisse nommer lui-même six membres du Conseil électoral provisoire (alors qu’une telle pratique va contre l’esprit et la lettre de la constitution) et qu’il intervienne dans toutes les décisions importantes de ce Conseil. Ainsi par exemple, il diffère lui-même par trois fois les dates prévues par le Conseil électoral pour les élections législatives, laissant dans l’incertitude les partis politiques de l’opposition et l’électorat. Ne serait-ce pas là une manière de montrer et de démontrer que son régime n’est pas aussi laxiste qu’il paraît ?

Il décrète et proclame les échéances, organise le temps pour tous les autres. Il ne va pas de soi qu’on puisse déchiffrer avec sûreté une telle stratégie d’exercice du pouvoir. Il s’agit de placer tous les adversaires (ou plutôt les ennemis) dans une condition où ils ne peuvent rien prévoir et donc où ils ne peuvent pas à leur tour élaborer de stratégie.

Le pouvoir absolu, écrit justement Bourdieu dans ses Méditations pascaliennes, est le pouvoir de se rendre imprévisible et d’interdire aux autres toute anticipation raisonnable, de les installer dans l’incertitude absolue en ne donnant aucune prise à leur capacité de prévoir20.

« Mortelle incertitude », tel est le titre que Jean-Claude Bajeux a donné de manière quasi-prophétique à un article écrit récemment, soit peu de temps avant l’assassinat d’un célèbre journaliste et propriétaire de radio de la capitale, le 3 avril dernier. Il y a donc bien paradoxalement une prévision qu’on peut raisonnablement faire, mais c’est celle de la violence et/ou de la mort que porte un tel pouvoir sous ses ailes.

La reconnaissance de la fonction symbolique du pouvoir présuppose une débanalisation de la fonction présidentielle ; or dans la plupart de ses interventions publiques, l’actuel président s’évertue à adopter une posture d’individu parmi les autres dont la responsabilité se situe au même niveau que le simple citoyen. En évitant par exemple de faire des conférences de presse, de faire des appels officiels à la nation (il préféré les déclarations à la sauvette lors de voyages pour l’étranger), de passer en revue les forces de police, de lui donner des consignes strictes, (comme chef de l’exécutif, on s’occupera d’affaires plus sérieuses, parce que plus concrètes, plus matérielles, et partant plus révolutionnaires, plus en faveur du peuple, comme se targuer de faire des routes ou de la réforme agraire, activités qui répugneront à coup sûr à des intellectuels prompts à critiquer dans le vide), bref tout ce qui permettrait de montrer que la fonction présidentielle devra survivre à lui-même, occupant provisoire de la fonction.

Justement, à force de jouer celui qui ne représente rien d’autre que lui-même, l’arbitraire de ses pratiques est rigoureusement occulté auprès de la population. Dans la foulée, l’idée que l’État a le monopole de la violence légitime s’envole en fumée, puisque celui qui dirige l’État se démet de toute capacité de faire usage de la force pour faire respecter la loi. À la banalisation du pouvoir répond la banalisation de la violence. Celle-ci sera reléguée au rang de fait divers, presque privé ou de malheur, à moins qu’elle soit mise sur le compte de l’opposition, c’est à dire de ceux qui n’aiment pas le peuple auquel le pouvoir s’identifie.

Les conséquences d’une telle posture sont incalculables ; elle place toutes les couches sociales dans un état de crise sans fond, dans la mesure où tous les repères symboliques viennent à disparaître et où aucun signe de changement possible n’apparaît à l’horizon. On entre ainsi dans une sorte de temps vide ; ce n’est pas qu’on soit affranchi de toute attente, c’est plutôt que l’attente elle-même est vidée de tout contenu. Alors, tout est possible, l’avenir est perçu comme un pur arbitraire, et du coup, c’est le présent vécu qui est donné comme absurde. Seule la fuite hors du pays ou hors du politique par le passage aux sectes et aux groupes dits charismatiques a la vertu de rouvrir une espérance.

Nous suggérons ainsi que nous ne sommes pas simplement en présence d’un régime qui ne parvient pas à honorer ses promesses et qui creuse les frustrations. Il s’agit de rendre compte d’une situation bien plus tragique qui survient avec le gouvernement de Préval et qui à proprement parler laisse sans parole. Car dans le fond nous ne savons pas encore comment nommer son régime, il ne rentre encore dans aucune typologie connue. On ne peut l’identifier comme une simple dictature, ni comme un régime autoritaire. Son populisme qui demeure ancré sur celui d’Aristide, est dépourvu de charisme propre.

Mais si nous ne pouvons pas le caractériser complètement, nous n’échappons pas à reconnaître ses effets. Claude Lefort disait, dans une étude critique du Passé d’une illusion de François Furet, que les régimes totalitaires représentaient une nouveauté dans le moderne et qu’il ne se laissent pas encore insérer dans une typologie21, et que cette nouveauté consistait à produire un type de société dans lequel « est brouillée l’opposition entre dominants et dominés... » et donc qu’on peut difficilement analyser « en termes purement politiques22 ». Nous sommes porté à croire que le régime instauré par René Préval en Haïti depuis les cinq dernières années nous donne en spectacle une situation tout à fait inédite qui aboutit à placer les gouvernés devant une absence totale de recours effectif quand leurs droits fondamentaux sont lésés, alors que toutes les apparences d’un régime démocratique sont offertes.

Tout se passe comme si le clivage entre gouvernants et gouvernés n’existait plus et qu’à quiconque — dans la sphère du pouvoir — rien ne saurait être imputé. Il est question d’un grave déficit de repères symboliques qui vient accompagner ce mode d’exercice du pouvoir fondé sur la tendance anarcho-populiste et qui a des conséquences sur le fonctionnement de la vie quotidienne. Dans un tel contexte, chacun n’est plus obsédé que par ce que Pierre Legendre appelle « la mise en scène de soi », condition dans laquelle tous les interdits s’effondrent et qui engendre l’indifférence face à la vie comme à la mort, au bien comme au mal, au vrai et au faux, c’est à dire un ordre où tout s’équivaut, où toute valeur disparaît23. Quand par exemple certaines institutions-clé comme le pouvoir judiciaire, la police, la presse ou même l’Université perdent leur indépendance par rapport au pouvoir politique, l’individu ne dispose plus de garde-fous (pour reprendre ici une expression utilisée par Renaud Dulong24 commentant Hannah Arendt), il entre facilement dans la plus grande confusion en ce qui concerne le vrai et le faux. Il ne sait plus ce qui le lie aux autres membres de la société, il ne partage plus aucune certitude de base avec quiconque dans la société, au sens strict il n’habite pas le même monde, ou il n’habite pas du tout, pourrait-on dire. La stratégie du pouvoir qui consiste à rendre impossible l’émergence d’un espace public de discussion supposant un horizon d’entente possible à l’aval et à l’amont des principes communs (admis avant toute position politique) ouvre la voie à la destruction de la raison comme de la conscience morale.

Ce sont les types spécifiques de crimes régulièrement commis à travers le pays qui nous autorisent à parler d’une situation politique qui excède le politique. Quand plusieurs crimes sont accompagnés de viols ou sont commis de manière gratuite, la victime ayant donné ce qui lui est demandé (argent, bijoux ou voiture), ou encore quand des policiers chargés de protéger les vies exécutent en pleine rue des jeunes qui sont cependant déjà menottés, il convient de porter l’interrogation sur les fondations elles-mêmes25 de la société. Celles-ci sont nécessairement lézardées. Certes, de telles situations se rencontrent aujourd’hui dans de nombreux pays, comme ceux de l’Ex-Union soviétique ou du Tiers-monde comme l’Algérie, la Somalie, le Rwanda, le Congo-Brazzaville, pour ne citer que les plus connus. On a même parlé de ces pays comme des « entités chaotiques ingouvernables ». Il n’y a pas de doute cependant qu’on est en présence d’un phénomène nouveau pour lequel on ne dispose pas encore des concepts adéquats.

Comment a-t-on pu en arriver là ? Comment a-t-on pu à ce point détruire les repères symboliques du vivre-ensemble de la société haïtienne ? Devra-t-on se contenter de se rabattre sur un seul individu, par exemple un président de la république, pour rendre compte d’un tel désastre de toute une nation ? Nous avons bien vu que le débat ouvert ici porte sur des problèmes de structure et non sur les dérives personnelles d’un individu. Nous avons plutôt montré jusqu’ici que la fonction d’un président renvoie à une fonction symbolique dont la dénégation ouvre la voie à la plus grande anarchie. Privée de repères symboliques, la démocratisation laisse place au despotisme. Ce qui ne cesse de susciter l’étonnement c’est que tout un groupe d’hommes et de femmes scolarisés, ayant fait parfois des études universitaires, se déclarent démocrates et les seuls vrais démocrates pendant qu’ils acceptent de banaliser les crimes nombreux, quotidiens perpétrés sur des citoyens innocents tous les jours dans la plus grande impunité. La mort est entrée dans la plus grande proximité avec la vie, au point qu’on arrive avec peine à voir où passe la distinction entre les deux phénomènes.

Vous conduisez en voiture vos enfants à l’école, vous voyez au coin de la rue un cadavre gisant dans une flaque de sang ; vous apprenez que c’est un commerçant qu’on vient d’assassiner. Comme tout le monde, vous détournez assez vite votre regard et vous continuez votre chemin. La radio n’en parlera même pas, tant un tel spectacle est quotidien. Car la police ne se mettra pas en branle pour demander à quiconque s’il a vu l’assassin, et dans quel type de voiture il a pris la fuite. Aucune enquête n’a jamais vraiment abouti depuis six ans qu’on a prétendu établir un régime démocratique. L’horreur commence précisément dans le processus de banalisation du mal, qui fait s’envoler en fumée ce qui reste d’humanité en chacun de nous chaque fois que nous acceptons ces crimes comme des faits naturels, vis à vis desquels nul ne peut rien, comme si l’on ne peut, l’on ne saurait même imputer la responsabilité à quiconque, et surtout pas au gouvernement. La conséquence est terrifiante : si la plainte contre le mal reste enfermée dans le cercle des rencontres entre amis intimes, elle abandonne l’espace public au pouvoir établi et n’arrête pas notre descente dans l’abîme. Plus on se tait, c’est à dire plus on laisse la peur nous envahir, plus le mal progresse.

Dorénavant en effet, chacun n’est plus dans les rues de Port-au-Prince qu’un cabri errant ; le « chimère » — nouveau nom donné à des hommes armés comme les macoutes par le parti lavalas au pouvoir — a droit de vie et de mort sur n’importe quel passant ; il n’y aurait qu’à attendre son tour, comme la capitale devenait un immense camp de concentration sans clôture. Une philosophe, Françoise Collin, commentant Hannah Arendt et le phénomène totalitaire, avance cette réflexion sur la violence qui semble s’appliquer parfaitement à la tragédie actuelle que vit le peuple haïtien : « la violence a cessé d’être un moyen de défense ou d’attaque contre des ennemis pour devenir une valeur en soi dans l’indifférence de ses cibles26 ». Ce dont il est question est bien de la disparition de l’humain en Haïti, qui pousse les uns et les autres dans toutes les couches sociales à prendre la fuite de nouveau et entrer dans le plus profond désespoir par rapport à un avenir démocratique pour le pays.

Les difficultés pour saisir la nature du pouvoir Lavalas s’estompent dès lors qu’on se met à réfléchir sur les élections législatives du 21 mai dernier. Véritable test révélateur des intentions réelles du président Préval, ces élections ne cessent encore de susciter des remous dans la communauté internationale et surtout des contestations de la part de tous les partis politiques qui ont participé à la compétition, y compris des partis alliés au pouvoir lavalas. Celui-ci déclare avoir gagné tous les sièges dans les deux chambres et ne veut rien entendre des arguments qui viennent démontrer le caractère illégal des pratiques développées le soir des élections comme le vol des urnes par la police, l’absence de procès-verbal, l’exclusion des mandataires qui ne sont pas du parti au pouvoir, et finalement le mode de comptage qui fait fi de la constitution comme de la loi électorale. En effet, nul ne voit comment on peut décider de ne pas appliquer la règle de la majorité absolue en ce qui concerne l’élection des sénateurs.

On serait en face — au bout du compte — d’un problème banal et de surcroît fréquent dans de nombreux pays du Tiers-monde ; mais ce qui se passe avec les élections du 21 mai ne supporte guère de comparaison avec d’autres pays, pour la simple raison que le pouvoir s’organise pour laisser découvrir les fraudes massives, pour rendre évidente la tricherie et ainsi laisser sans parole les autres partis politiques qu’ils dénoncent désormais comme « mauvais perdants ». De même que le gouvernement décidait lui-même de la date des élections, comme si le Conseil électoral provisoire qui en avait la charge fonctionnait sous sa stricte dépendance, de même le gouvernement décidait des résultats des élections de manière ostensible, dans le seul but d’énoncer le pouvoir absolu dont il disposait et dont il n ‘avait de compte à rendre à quiconque.

Les élections paraissaient alors comme une formalité qu’il fallait remplir au regard de la communauté internationale qui le réclamait comme indice ou comme signe de démocratie. C’est pourquoi toute contestation des méthodes qui ont abouti aux résultats proclamés par le gouvernement est considérée comme un « affront » à la souveraineté nationale. Bien entendu il n’y a de souveraineté que du pouvoir en place et non de l’ensemble des citoyens. Aucune voix discordante, aucun dissensus n’est censé s’exprimer, autrement dit, il n’y a pas d’opposition possible au pouvoir qui est déjà en exercice. Des partis politiques existent mais d’une existence résiduelle à raccrocher au temps des luttes pour la démocratie. Luttes qui ont pris fin avec l’accession du peuple au pouvoir à travers Préval-Aristide

Cette mainmise sur les urnes, faite pour vous en couper les bras, ne pouvait susciter qu’une hilarité générale, car nulle possibilité n’a été offerte par le pouvoir pour un « usage public de la raison ». À moins qu’il faille supposer l’existence d’une raison spécifiquement haïtienne, à la mesure même du pays, expression de la souveraineté nationale, conçue paradoxalement comme possibilité d’enfreindre ses propres règles et donc de fonctionner sans recevoir la moindre limitation. Il est extrêmement curieux que le pouvoir lavalas, ramené en Haïti (depuis en 1994) par les forces armées américaines sur la base d’un recours explicite au droit d’ingérence de la communauté internationale contre un coup d’état inconstitutionnel, reprenne aujourd’hui — en feignant l’amnésie l’argument de la souveraineté nationale pour disqualifier le soupçon jeté par l’OEA et le gouvernement américain sur les résultats des élections du 21 mai dernier27.

Le nationalisme ici sert clairement à éviter tout débat sur les fraudes massives et sur le comptage des voix hors de la règle prescrite par la Constitution et la loi électorale et à justifier un pouvoir absolu sur la population tout entière. Comme si la démocratie dont on parlait abondamment n’avait jamais été que lubie des classes privilégiées, des gros, des riches ; de la sorte, il suffit de mimer ou de singer les pratiques démocratiques pour être quitte avec les ennemis (impérialistes, intellectuels critiques, opposants de tous bords). Les élections auraient servi à rendre possible la prise de pouvoir (par le peuple ou peut-être seulement pour le peuple) une fois pour toutes.

D’où l’expression créole presqu’intraduisible qui a pu échapper de la bouche du président de la république, clamant la victoire de son parti aux élections contestées : « pran-l, nous pran-l net ».

Cette expression appelle au moins deux remarques. La première porte sur le premier syntagme : « nou pran-l » dont la traduction littérale en français : « nous le prenons » ou « nous l’avons pris » laisse l’interlocuteur dans la plus grande confusion. Il faut penser « nous l’avons accaparé, ou encore assauté, (sous-entendu) le pouvoir.

Mais cette assertion ne peut être placée au présent, elle n’est proférée qu’une fois l’acte d’accaparement accompli, comme s’il y avait au départ une ruse, un détour pris pour accaparer le pouvoir sans que les autres s’en aperçoivent, donc à la surprise des concurrents.

Maintenant le débat ouvert par une telle expression porte directement sur la conception du pouvoir propre au président de la république. Si en démocratie, le pouvoir est toujours reçu, en dictature, le pouvoir est pris, rapté, usurpé ; déclarer qu’on a pris le pouvoir, c’est employer une forme performative, c’est à dire annoncer à ceux qui pourraient en douter que le pouvoir est déjà pris et que toute compétition prend fin. Peine perdue donc de s’opposer au pouvoir ou plutôt, vous savez désormais que vous ne pouvez plus comme opposant qu’entrer dans un défi, mais l’échec est assuré, car la place est déjà prise, les jeux sont faits : bref, « nous pran-l ».

Le simple fait de recevoir le pouvoir désigne son caractère révocable, contingent et limité. Je suis censé donc recevoir le pouvoir pour une durée précise, un objectif clairement défini. Mais ce n’est pas tout à fait ce qui se passe si l’on essaie de comprendre la signification du « nou pran-l nèt ». Tout d’abord la redondance ne fait pas que renforcer l’acte de rapter le pouvoir, elle prétend procéder à une démonstration de force liée au défi lancé aux autres qui pourraient s’aventurer à réclamer même des miettes de participation. Le pouvoir m’appartient en propre, je ne le dois à personne, ne vous en approchez pas, car je ne peux savoir ce que sera ma réaction si ce pouvoir venait à tomber de mes mains.

Voilà pourquoi il faut que l’acte de prise du pouvoir soit total, et même que ce pouvoir comme tel soit total : nou pran-l nèt. C’est à dire, il n’y a pas de reste au pouvoir, pas de partage, pas de limitation dans l’espace ni dans le temps. Sans faille et sans fissure, le pouvoir n’a pas de dehors, il est sans vis à vis, il n’est pas altérable, il est possédé une fois pour toutes, donc à vie, car on ne voit plus ce qui pourrait entraver son exercice. C’est un absolu qui est exprimé finalement dans le « nou pran-l nèt », lequel énonce en même temps l’absolutisme comme marque distinctive du régime politique ainsi instauré.

L’expression fait d’ailleurs référence à d’autres régimes connus pour leur dureté et leur cynisme. Ainsi par exemple le régime du dictateur François Duvalier qui se fit proclamer président à vie et qui dut choisir son propre fils (19 ans) comme son successeur, en décidant de changer son âge. Pour Duvalier donc, au delà de lui-même, le pouvoir perdure, car comme de l’or il ne subit pas d’érosion ni de corruption. Après Préval, le pays se retrouvera sans cesse devant Préval, devant un autre lui-même, un jumeau ou un clone.

Un pouvoir qui est rapté ne se transmet pas, il ne peut que continuer dans la même ligne sans transformation, sans interruption. Aucune alternance n’est possible dans un tel contexte, puisque le pouvoir n’a pas de principe de limitation. Autant dire qu’il fonctionne comme à l’état de nature, sans règles et sans lois, il peut traiter ses propres sujets comme il l’entend (la citoyenneté étant ainsi abolie), hors de la problématique du droit. Il ne faut alors plus s’étonner que la barbarie (au sens où les Grecs l’entendaient, c’est à dire comme régime dépourvu de lois) soit le fruit que porte une telle vision du pouvoir absolu.

« Sa yo pran, se pa yo »
Jacques Edouard Alexis ou la criminalisation de l’opposition politique

Au « nou pran-l net » de Préval le Président correspond le « sa yo pran, se pa yo » du premier ministre de facto, Jacques Edouard Alexis. Entré soudain — peut-être sans la robe nuptiale — dans une vocation de porte-parole du parti lavalas, Alexis s’est crû obligé de renchérir dans le zèle et de porter à son acmé la crise politique issue des élections frauduleuses du 21 mai et du 26 décembre 2000. En effet, le « sa yo pran, se pa yo » n’est plus le défi lancé par le « nou pran-l net » (la prise définitive du pouvoir), un pas est désormais franchi vers l’exécution d’une sanction qui devra frapper sans appel les membres de l’opposition politique au régime lavalas. En persistant dans son refus des résultats des élections, l’opposition s’est déjà placée dans une posture qui est de l’ordre du crime de lèse-majesté (crime appelé ainsi au temps de l’empire romain pour désigner le refus d’obéissance à l’empereur qui était déifié), parce que le pouvoir déjà pris mais non reçu ne souffre pas de dehors, il est tout plein et ne suppose pas de fissure en sorte que toute contestation s’abolit elle-même et vient mourir, plus exactement se fracasser sur les rebords lisses du pouvoir. « Sa yo pran... c’est désormais la sanction comme telle qui est inhérente à la contestation.

Quand par exemple on touche ou enjambe un paquet magique, c’est automatiquement que les conséquences fâcheuses se produisent : maladie, mort lente mais sure, malheurs divers. De même, ce qui va tomber sur l’opposition c’est à dire ce qu elle va en prendre : « sa yo pran » n’est ainsi rien d’autre que ce qui vous tombe dessus lorsque vous violez un interdit. N’importe quoi peut vous arriver, y compris la mort. « Sa yo pran, se pa yo », ce qu’ils en prennent c’est leur lot propre, ce qu’ils méritent ou ce qu’ils récoltent de qu’ils ont semé. On peut aisément découvrir la généalogie de ce point de vue, ou pour être plus exact de cette menace exprimée par le premier ministre de facto. La roue politique tournant fort vite en Haïti, une mémoire fraîche retrouve rapidement la connexion qui existe entre les propos de Jacques Edouard Alexis, la petite phrase lapidaire du colonel général Régala alors membre du gouvernement militaire provisoire en 1986-1988 : « jan yo vini, se jan m-ap resevwa yo » (« je les recevrai comme ils se présenteront », c’est-à-dire je leur répondrai du tac au tac, ou encore je suis déjà prêt à la guerre contre eux, s’ils viennent me provoquer), et la déclaration de Frank Romain, fervent supporter du dictateur Duvalier, ancien maire de Port-au-Prince, après le massacre de l’église de Saint Jean Bosco (en septembre 1989) : « yo rekolte sa yo te simen » (« ils récoltent ce qu’ils ont semé »). On l’aura pressenti, de Duvalier à Régala et à Jacques Edouard Alexis, un seul et même paradigme domine : le pouvoir dénie toute responsabilité dans ce qui pourra tomber sur les membres de l’opposition, comme si ceux-ci, devenus hors la loi par le seul fait d’être opposants, ne faisaient plus partie de l’espace national. À ce titre, leur protection physique ne relève plus même de la juridiction du gouvernement : « sa yo pran se pa yo », autrement dit, moi, chef de gouvernement, je suis insensible à ce qui peut arriver à un citoyen haïtien s’il s’avise de contester un diktat du pouvoir ; je ne réponds pas de sa vie, il l’aura cherché, ce qui le frappera inexorablement. C’est un ordre de la vengeance pure qui est ainsi invoqué, un ordre de la guerre qui met fin à toute vie politique.

Que ce discours soit proféré par un chef de gouvernement, voilà qui ne cesse de surprendre. Ne serait-ce pas alors, disent certains, un discours de néophyte, qui n’aurait pas encore, en portant l’habit d’emprunt du parti lavalas, vraiment intériorisé le code politique, ou encore qui n’aurait pas eu le temps requis pour s’accoutumer aux mœurs de son lwa mèt-tèt comme on le dit d’un initié vodouisant qui chercherait à parvenir trop vite à une trop grand familiarité avec son dieu ? Une telle interrogation semble ouvrir la voie à la recherche de circonstances atténuantes au discours d’Alexis. À la vérité, c’est minimiser le poids du langage en politique : les effets du discours du chef du gouvernement se laissent découvrir d’abord sur sa propre personne avant de se déployer comme terreur dans la population. Le voilà qui propose en effet de passer en père fouettard à la pratique en se mettant lui-même au service des pourfendeurs actifs de l’opposition que sont les organisations dites « populaires », au grand ahurissement du chef de la police qui évite de se mouiller dans de telles conditions.

Concrètement, si les membres de l’opposition doivent subir les rigueurs de la loi, ils sont censés capables de se défendre, il n’y a plus alors d’automaticité de la sanction. Si celle-ci doit tomber par d’autres voies que celle de la loi, l’on sort totalement du chemin de la démocratie. Tout se passe déjà comme si l’opposant au régime lavalas est à l’avance coupable et qu’il a simplement le tort d’exister. Il faut être littéralement « fou » pour s’opposer à un pouvoir comme celui de lavalas ; d’ailleurs le mot est lâché : « les membres de l’opposition sont fous », eut à déclarer récemment le premier ministre, ou encore « il faut neutraliser les mauvais perdants ». Car le pouvoir lavalas a pour lui l’évidence qui ne se discute pas, il est le réel que les opposants s’entêtent à nier et donc ils ne peuvent que représenter l’ordre même de la folie : ils auraient à ce point perdu leur route, méconnaissant leurs intérêts et se précipitant vers leur perte, que seule la folie peut expliquer leur attitude. Il y a eu des élections, « le peuple » a voté, la constitution a dit..., les débats sont clos, le gouvernement a décidé... la page est tournée... Comment peut-on encore douter d’un pouvoir déjà pris ? Car le pouvoir n’est vraiment pris, dans l’acception du président de la république, que s’il est total, absolu et définitif, donc soustrait à la contestation : « nou pran-l net ». Une telle vision du pouvoir ne peut que criminaliser l’opposition politique. On peut sans exagérer dire que l’opposition c’est le crime même et l’opposant par son existence est un terroriste qui doit être traité comme tel. Et cette perspective produit le bénéfice secondaire qui consiste à occulter et en tout cas à banaliser les crimes nombreux qui sont le pain quotidien de la population de la capitale, toutes classes sociales confondues et dont le gouvernement ne se considère guère responsable. Seuls les crimes de lèse-majesté (c’est à dire d’opposition au pouvoir ou de mise en doute du fondement du pouvoir) sont dignes d’intérêt. Ils peuvent même conduire le premier ministre de facto à se mettre au service des « organisations populaires », chargées — parce qu’elles sont du peuple — de réaliser l’ordre, la justice ou « la paix ». La paix ? Le glaive de la paix, de préférence. En énonçant le pouvoir lavalas dans « le sang » des opposants, « dans leur sang pour encrier », chantent les « organisations populaires ». On se croirait donc aux beaux jours de la présidence à vie. Il n’y aurait plus en effet qu’un crime : celui de contester le pouvoir lavalas en refusant d’avaliser les élections réalisées par ce pouvoir qui ne saurait se tromper. La farce tragique des bombes qui éclatent comme magiquement la semaine précédant les élections du 26 décembre 2000 est d’avance inscrite dans le fantasme du pouvoir absolu qui a besoin de prouver l’essence criminelle de l’opposition politique. Convient-il de prendre au sérieux le discours de Jacques Edouard Alexis ? Oui, si on le comprend à la lumière de ce que la Boétie appelait « la servitude volontaire ». Celle-ci implique la fusion de soi avec le pouvoir unique, avec l’Un, avec le Souverain, devenu le principe par excellence de Raison. Une fusion que le serviteur volontaire se hâte de réaliser de peur d’être soi-même hérétique, déviant ou fou. Mais dans les moments de fusion, on demeure sous la fascination de sa propre image, de sa propre capacité de ne pas être tout à fait la bonne copie du vrai pouvoir. Aussi faudra-t-il sans fin recommencer la lutte contre sa propre image et produire la preuve — toujours déjà à refaire comme dans un tonneau des Danaïdes — d’un amour indéfectible pour le roi en exhibant le corps du crime qu’est l’opposition.

Il serait cependant imprudent de conclure que le régime de Préval-Aristide serait en tous points identique à celui des Duvalier. Certes les rapprochements sont saisissants : même absence de programme, gouvernement au jour le jour axé sur des rapports interpersonnels (le président aime téléphoner aux uns et aux autres comme en bon père ou en bon ami), libre utilisation des deniers publics, refus de l’autonomie des institutions, dont en particulier, le parlement, la police, les tribunaux, recours à une milice civile de fait c’est à dire à des groupes de civils armés pour casser les manifestations d’opposants ou organiser des grèves sauvages en faveur du pouvoir, sur le modèle des tontons-macoutes, la politisation des entreprises publiques, etc. Bien d’autres traits communs aux deux régimes pourraient être repérés.

Mais l’on observe en même temps un véritable appauvrissement idéologique avec le parti Lavalas. Si tout à fait à ses débuts, il pouvait faire une large et explicite emploi de thèmes venus de la théologie de la libération, cette fois seul le mot peuple est repris mais avec un masque de sécularisation : le peuple a voté, a élu, et ne peut pas être trahi, c’est le peuple qui décide sous les espèces des organisations populaires devenues en même temps porte-parole du leader du peuple. On voit bien que le populisme en action aujourd’hui en Haïti n’est point comparable à celui de Peron, ni à celui de Getulio Vargas ou même de Hugo Chavez. Il y aurait comme une déperdition des forces idéologiques du mouvement populiste initié avec Aristide au début des années 1990, c’est peut-être ce qui expliquerait cet anarcho-populisme qui se nourrit, faute de théorie politique, du lexique même de la démocratie.

Plus le peuple est invoqué, plus il est absent à moins qu’il ne serve qu’à favoriser l’accès ou le maintien au pouvoir de celui qui est donné désormais pour son incarnation. Chez Duvalier, on pouvait reconnaître en travail les idéologèmes comme classe, race ou nation, mais sans recours aux valeurs du droit et de la démocratie. Cette fois, nous serions en présence de la réalisation étrange d’une démocratie-simulacre avec la simulation de vraies élections (mais dont les résultats sont décidés à l’avance), d’un vrai parlement (qui fonctionne à l’unanimisme au service du leader), d’une police qui a toutes les allures d’une police mais qui ne se croit pas dédiée au service de la protection des citoyens. Bref, une démocratie-simulacre pourrait fort bien être congruente à l’une des caractéristiques principales d’une mondialisation, à savoir la peur de penser et d’assumer l’universalisation concrète et effective de la démocratie.

Y aurait-il quelque recette qui permettrait de rompre le cercle enchanté de l’anarcho-populisme en Haïti ? Question mal posée en vérité, car dans le domaine du politique les recettes n’ont qu’une valeur magique et ne font que raffermir le pouvoir déjà en place. Nous avons évoqué au début de ce texte les contradictions dans lesquelles l’intellectuel se trouve pris face à une critique du pouvoir. Tout se passe comme si une telle critique était à l’avance disqualifiée. C’est le moment de préciser que justement l’imaginaire qui court sur une catégorie sociale dite intellectuelle fait partie du même cercle vicieux de l’anarcho-populisme. Il n’y a aucune raison de croire — surtout en Haïti — que les intellectuels auraient la charge de...

1 Voir nos analyses sur les rapports entre les intellectuels et la politique en Haïti dans notre ouvrage Comprendre Haïti (1987). Il y a eu de

2 Nous pensons en particulier au rapport d’Amnesty International de 1999 sur Haïti.

3 Comme par exemple avec le travail d’André Corten (1989), voir aussi Mats Lundhal (1993).

4 Cf. Blandine Kriegel (1998).

5 De même, les policiers refusent d’être identifiés ; il circulent souvent en civils dans des voitures immatriculées « Police ». Par ailleurs, ils

6 Voir pour de plus amples informations sur le populisme (théories et pratiques) le n° spécial de la revue Vingtième siècle (1997) sur Les populismes

7 La date donnée pour la fin du mandat des députés et sénateurs par la Constitution devait en principe primer sur celle de la loi électorale, dès lors

8 En portant un jugement négatif sur la manifestation (stoppée par le gouvernement) du 28 mai 1999, on ouvrait la voie encore plus grande à l’

9 Cf. Carl Schmitt, Théologie politique (1922, tr. Schlegel, 1985. Gallimard). Voir aussi la critique de ses théories politiques proposée par Blandine

10 Cf. M. Maesschalck et...., p.

11 Un collectif de citoyens : « Les fruits amers de l’illégalité. Ce que tout Haïtien doit savoir », p. 3.

12 Marc Maesschalck et Jean Claude Jean, op. cit., p. 152.

13 Ibidem, p. 160.

14 Cf. Jean-Claude Jean et Marc Maesschalck,op. cit.

15 Claude Lefort (1998), p. 265.

16 Ibidem.

17 Cf. Leslie Péan (2000).

18 Pierre Bourdieu (1997), p. 270.

19 On trouvera une critique très pertinente des théories qui font reposer sur la culture l’échec des luttes pour la démocratie dans les pays dits de

20 Cf. Pierre Bourdieu (1997). p. 270.

21 Claude Lefort, La complication (1999), p. 186.

22 Ibidem, p. 182 et 183.

23 Dans sa Note sur le désespoir politique à la fin de son ouvrage Dieu au miroir , Pierre Legendre parle avec justesse des « politiques du

24 Cf. Renaud Dulong (1999), p. 128 et ss

25 Voir Françoise Collin, L’homme est-il devenu superflu ? Hannah Arendt (1999), p. 3-4.

26 La souveraineté nationale ne peut vouloir dire qu’un État n’est soumis à aucune règle, ni qu’aucun autre État ne peut demander compte, voir l’

27 Voir la Revue Lignes (1997), p. 119-12

1 Voir nos analyses sur les rapports entre les intellectuels et la politique en Haïti dans notre ouvrage Comprendre Haïti (1987). Il y a eu de nouvelles perspectives dégagées sur le rôle des intellectuels depuis le siècle dernier par M. Winock (1999) et depuis l’actualité avec la revue Lignes, No 32, 1997. Ed. Hazan, Paris.

2 Nous pensons en particulier au rapport d’Amnesty International de 1999 sur Haïti.

3 Comme par exemple avec le travail d’André Corten (1989), voir aussi Mats Lundhal (1993).

4 Cf. Blandine Kriegel (1998).

5 De même, les policiers refusent d’être identifiés ; il circulent souvent en civils dans des voitures immatriculées « Police ». Par ailleurs, ils croient qu’ils ne sont pas astreints aux lois de la circulation par le seul fait qu’ils sont policiers. À vrai dire, il en est ainsi de la présidence dans différents domaines, comme l’économie, le judiciaire, l’administration.

6 Voir pour de plus amples informations sur le populisme (théories et pratiques) le n° spécial de la revue Vingtième siècle (1997) sur Les populismes, en particulier l’étude très fouillée de P-.A. Taguieff. Il y a différents types de populisme, mais on peut leur reconnaître des caractéristiques communes : contenu idéologique minimal, appel au peuple auquel on identifie quelques organisations dites populaires, appui sur le ressentiment des couches pauvres contre les ((gros)) ou « les bourgeois » ou encore les partis politiques, absence de contradiction avec le culte de l’autorité ou du chef charismatique considéré comme porte-parole infaillible du peuple, utilisation de procédés de flatterie des « qualités » invraisemblables attribuées au « petit peuple » et surtout appel à l’émotion et à la haine contre « l’étranger » pris comme bouc émissaire. Taguieff souligne encore que le populisme « fait coexister une dimension protestataire avec une dimension manipulatoire » p. 14. On se reportera également à l’article de Michel Hector (1998) sur la tradition du populisme dans l’histoire politique et sociale d’Haïti. L’émergence des organisations populaires en Haïti a partir des années 1980 nécessite une étude sociologique trés fouillée, le travail déja réalisé par Luc Smarth (1998) se veut une étude exploratoire pour la zone métropolitaine. Qu’il nous suffise de souligner que le pouvoir Lavalas en a fait son arme principale, une fois qu’il s’est délesté de tous les appuis intellectuels dont il disposait comme de tous les partis politiques qui le soutenaient, il faudrait en toute rigueur ajouter, de tout le clergé séculier et régulier engagé depuis 1980 dans la lutte contre la dictature. La pente vers l’informel-comme le remarque Luc Smarth (1998), p. 124- qui caractérise les organisations populaires dans les nombreux bidonvilles a pu être poussée à l’extrême par Aristide lui-même, afin de les rendre plus accessibles à la manipulation politique. À vrai dire, bien de ces organisations ne sont plus -au moment où nous écrivons- que des bandes de chômeurs vivant d’expédients dans les bidonvilles et qui se sont auto-proclamés représentant d’organisations populaires (dont les composantes essentielles sont : une arme à feu (qui permet de voler et de tuer en toute impunité) et quelques autres avantages tires des services de l’État ou du parti Lavalas lui-même. Les organisations populaires sont bonnes à tout faire, puisqu’elles sont tout le peuple (parce que venant des bidonvilles de la capitale) et ne peuvent se tromper (puisqu’elles agissent sous la dictée du leader qui émane du peuple donc de Dieu), elles sont mieux placées que les sénateurs et les députés pour dire le juste et le vrai -aussi le Parlement, dit le Président Préval-, devra être « sous la surveillance populaire » ; bien plus elles peuvent et doivent procéder à l’arrestation des membres de l’opposition qui contestent le pouvoir et la légitimité du leader du peuple, c’est à dire d’Aristide. On voit ainsi que la possibilité de donner une nouvelle orientation (comme l’espèrent les auteurs de l’ouvrage sur Transition démocratique (1998, p. 92 ss) aux dites organisations populaires devient fort problématique.

7 La date donnée pour la fin du mandat des députés et sénateurs par la Constitution devait en principe primer sur celle de la loi électorale, dès lors qu’il y a conflit.

8 En portant un jugement négatif sur la manifestation (stoppée par le gouvernement) du 28 mai 1999, on ouvrait la voie encore plus grande à l’insécurité, puisqu’on ne se rend pas compte que n’importe qui -de toutes les couches sociales- peut être victime de l’insécurité. Depuis cette date, aucune manifestation contre l’insécurité n’a effectivement vu le jour dans la capitale du pays. En revanche on entend souvent des sympathisants ou défenseurs du parti d’Aristide déclarer que la liberté de parole est encore sauve en Haïti et représente un acquis sinon le dernier acquis du mouvement démocratique et qu’à ce titre le régime de Lavalas n’est point une dictature. On reste frappé en effet par l’impunité de ceux qui peuvent diffamer, calomnier à l’envi n’importe qui, mais surtout celui qui s’avise de porter sa critique dans des lieux où elle risque d’avoir des effets, risque tout simplement d’être abattu et ce meurtre rentrera sous la rubrique des faits divers.

9 Cf. Carl Schmitt, Théologie politique (1922, tr. Schlegel, 1985. Gallimard). Voir aussi la critique de ses théories politiques proposée par Blandine Kriegel (1998, p. 98 ss).

10 Cf. M. Maesschalck et...., p.

11 Un collectif de citoyens : « Les fruits amers de l’illégalité. Ce que tout Haïtien doit savoir », p. 3.

12 Marc Maesschalck et Jean Claude Jean, op. cit., p. 152.

13 Ibidem, p. 160.

14 Cf. Jean-Claude Jean et Marc Maesschalck,op. cit.

15 Claude Lefort (1998), p. 265.

16 Ibidem.

17 Cf. Leslie Péan (2000).

18 Pierre Bourdieu (1997), p. 270.

19 On trouvera une critique très pertinente des théories qui font reposer sur la culture l’échec des luttes pour la démocratie dans les pays dits de la périphérie, dans Les travaux de Guy Hermet (1989 et 1993), surtout dans les pages 282-294 de l’ouvrage intitulé Le peuple contre la démocratie, où il montre qu’il n’y a pas de prédestination culturelle à la démocratie. Cette perspective n’empêche pas qu’on puisse soutenir que là où un processus de démocratisation se développe, il entraîne un remue-ménage dans la vie culturelle et il se fortifie à travers une tâche éducative permanente.

20 Cf. Pierre Bourdieu (1997). p. 270.

21 Claude Lefort, La complication (1999), p. 186.

22 Ibidem, p. 182 et 183.

23 Dans sa Note sur le désespoir politique à la fin de son ouvrage Dieu au miroir , Pierre Legendre parle avec justesse des « politiques du laisser-faire symbolique et de leur effet de contre-institution : l’immolation du sujet au non-sens »(p. 284), ou encore des conséquences meurtrières du sujet libéré de toute référence, de tout interdit.

24 Cf. Renaud Dulong (1999), p. 128 et ss

25 Voir Françoise Collin, L’homme est-il devenu superflu ? Hannah Arendt (1999), p. 3-4.

26 La souveraineté nationale ne peut vouloir dire qu’un État n’est soumis à aucune règle, ni qu’aucun autre État ne peut demander compte, voir l’exposé de cette problématique par Jean Combacau, dans la Revue Pouvoirs (1993) : « dès lors qu’un État s’est engagé internationalement envers un ou plusieurs autres, fut-ce sur un objet aussi interne que le traitement de ses propres sujets sur son propre territoire ou l’organisation de ses pouvoirs constitutionnels, ses partenaires sont aussi parfaitement fondés à lui demander des comptes sur la façon dont il s’acquitte qu’il l’est de son côté dans ses relations avec eux : rien dans ces regards réciproques ne heurte la souveraineté »., p. 52

27 Voir la Revue Lignes (1997), p. 119-12

Laënnec Hurbon

Articles du même auteur

Creative Commons Attribution - Pas d’Utilisation Commerciale - Partage dans les Mêmes Conditions 4.0 International