Arjun Appadurai, Géographie de la colère. La violence à l’âge de la globalisation

Michèle Duvivier Pierre-Louis

p. 276-280

Référence(s) :

Arjun Appadurai, Géographie de la colère. La violence à l’âge de la globalisation. Petite bibliothèque Payot, Anthropologie, Paris, 2009, 208 pages

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Michèle Duvivier Pierre-Louis, « Arjun Appadurai, Géographie de la colère. La violence à l’âge de la globalisation », Chemins critiques, Vol 6, nº 1 | 2017, 276-280.

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Michèle Duvivier Pierre-Louis, « Arjun Appadurai, Géographie de la colère. La violence à l’âge de la globalisation », Chemins critiques [En ligne], Vol 6, nº 1 | 2017, mis en ligne le 05 avril 2018, consulté le 18 juin 2018. URL : https://www.cheminscritiques.org/435

En 2001, les Éditions Payot publient la version française du livre d’Arjun Appadurai1, Modernity at Large, Cultural Dimensions of Globalization2, sous le titre Après le colonialisme, les conséquences culturelles de la globalisation. Dans ce livre, l’auteur propose une exploration originale des dynamiques culturelles à l’œuvre dans le processus de globalisation. Son analyse porte sur la manière dont les médias, les nouvelles technologies et la migration, composantes essentielles de ce processus, produisent des pratiques sociales innovantes basées sur la mise en réseau des ressources de l’imagination. En introduisant son concept d’etnoscape, il prend ses distances par rapport aux théories traditionnelles de centre et de périphérie chères aux analystes marxistes mais qui selon lui ne s’appliquent plus au nouveau paysage créé par la mondialisation.

Appadurai exprime par là un doute sur le rôle central joué jusqu’ici par l’État-nation. L’intensification des mouvements migratoires, ayant pour conséquence une prolifération de groupes déterritorialisés et une « diversité diasporique », met en œuvre de nouvelles solidarités translocales et des constructions identitaires qui ne se réfèrent plus nécessairement au seul espace national. Cette analyse par moment très complexe dans son développement vise, au bout du compte, à penser l’après-colonialisme, tout en prenant en compte la persistance des inégalités et des formes multiples d’exploitation du capitalisme débridé. Le propos d’Appadurai est justement de soumettre à la réflexion de nouveaux outils méthodologiques et anthropologiques pour penser l’ère nouvelle créée par la globalisation à la fin de la guerre froide, qui ne se limitent pas aux schémas théoriques jusqu’ici privilégiés par l’analyse des relations entre l’Occident et ses ex-périphéries coloniales.

Or, ne voilà-t-il pas que même lorsque la publication de ce livre (qu’il faut lire) a été saluée par la critique, celle-ci n’a pas hésité à faire ressortir le fait que l’auteur a exclu de son analyse de la globalisation une plus forte montée des inégalités et de l’exclusion et des formes multiples de violence extrême qui en découlent. Arjun Appadurai le reconnaît lui-même. C’est alors qu’il décide de travailler sur ces questions et publie Géographie de la colère, la violence à l’âge de la globalisation3.

Dans ce livre, moins dense et moins volumineux que le précédent, l’auteur nous dresse néanmoins une intéressante cartographie de la violence qu’il classe, dès les premiers chapitres, en deux catégories principales : celle à caractère génocidaire qui dans les années 1990 s’est déployée au sein de l’État-nation dans les Balkans, le Rwanda et l’Inde par exemple ; et celle qu’il nomme ethnocidaire dont l’illustra­tion la plus spectaculaire a été la destruction des tours jumelles du World Trade Center en 2001, inaugurant ainsi ce qui demeure aujourd’hui encore une stratégie de guerre terroriste. Les exemples très récents d’« actes terroristes » perpétrés en France, en Allemagne, en Turquie, en Irak, témoignent de la persistance de la tendance soulignée par l’auteur dix ans plus tôt.

Et comme il le dit lui-même, le livre est une tentative de répondre à la question :

Pourquoi une décennie dominée par une approbation globale de l’économie de marché, de la libre circulation du capital financier et des idées libérales en matière de règles constitutionnelles, de bonne gouvernance et d’active application de droits de l’homme a-t-elle produit une pléthore d’exemples de nettoyage ethnique d’une part, et de forme extrême de violence politique contre des populations civiles (une bonne définition du terrorisme comme stratégie) d’autre part ? (p. 16)

Il semble clair qu’il fait référence ici à ce qui avait apparu après la chute du mur de Berlin et l’effondrement de l’Union soviétique comme le triomphe sans limite du libéralisme économique et politique dans un monde unipolaire ouvert à l’ex­pansion de nouvelles formes de globalisation.

Appadurai reconnaît bien que d’une part les immenses fortunes générées dès lors par les nouveaux flux financiers grâce à la rapidité et le caractère transna­tional des nouvelles technologies sont en grande partie responsables des écarts croissants entre les riches et les pauvres, même dans les pays riches ; et que d’autre part les dictateurs modernes se sont appropriés sans hésiter le langage de la dé­mocratie et des droits humains pour asseoir leur pouvoir tout en réprimant et en massacrant. Cependant, l’une des réponses qu’il reprend à son compte pour l’avoir déjà abordée dans Après le colonialisme est une critique radicale de l’État-nation moderne. Selon lui, l’idée d’une souveraineté sacrée, fondée sur ce qu’il nomme un « ethnos national » ne peut conduire qu’à une vision totalisée d’un mythique peuple-un.

Or dans notre monde globalisé, la vitesse et l’intensité avec lesquelles circulent les informations, les images, les idéologies autant que les éléments matériels bous­culent inévitablement les frontières nationales créant des sentiments d’incertitude au sein de populations qui se sont crues jusque-là protégées à l’intérieur de leurs limites territoriales. La fluidité globale des armes, de la drogue, des richesses, des migrants, des réfugiés, des mercenaires, de l’argent, des images qui s’appuie large­ment sur une communication high tech, a ainsi fissuré le socle de l’État-nation. Il existe dès lors une menace externe contre laquelle il faudra bien se prémunir, un « nous » face aux autres, à « eux ». La tentation est alors forte de se réfugier dans le fondamentalisme religieux, islamique ou chrétien, ou dans toute autre forme susceptible d’apaiser le sentiment d’incertitude et redonner ne serait-ce que dans la survie, le sens d’une identité sociale nationale.

Mais le sentiment d’incertitude n’est pas le seul à l’œuvre dans la décomposi­tion du mythe de pureté nationale. A la logique d’incertitude s’associe ce que l’au­teur perçoit comme une logique d’incomplétude, et c’est l’angoisse provoquée par la combinaison de ces deux logiques, ancrées dans des formes extrêmes de fon­damentalisme national, ethnique ou religieux qui peut mener à la violence géno­cidaire telle qu’elle s’est manifestée dans l’horreur au Rwanda ou en Bosnie-Her­zégovine.

Dans les chapitres qui suivent, Appadurai poursuit son analyse de la peur comme phénomène de la vie quotidienne et de la terreur aveugle comme moyen de déstabilisation des sociétés, toujours dans le contexte de la globalisation et de l’effritement de l’État-nation. Des organisations à ramifications cellulaires, telle que Al Quaida par exemple, provoquent selon lui, un « assaut épistémologique » contre des populations civiles, dans leur volonté d’inverser les présupposés qui font de l’État-nation le garant de la paix et de l’ordre social. En s’attaquant aux tours jumelles du World Trade Center, symbole de la toute puissance américaine, c’est la conception même d’un ordre établi qui s’effondre avec elles. Et il faut dès lors à l’ordre ébranlé, trouver un ennemi qu’il alignera sur un supposé « axe du mal ». L ‘ennemi sera également identifié à l’interne. L’« autre » en l’occurrence, ce seront « les minorités », au sein même de l’État-nation qui n’arrive plus à tenir ses promesses.

« …La terreur à l’ère de la globalisation ne peut être dissociée de certaines crises et contradictions plus profondes de l’État-nation. L’une de ces crises… concerne le lien existant entre les minorités au sein de l’État-nation moderne et la marginalisation de l’État-nation par les forces de la globalisation. » (p. 55)

Le regard sur les minorités portera particulièrement sur le phénomène des nouveaux types de migrations qui créent des tensions sans précédent entre iden­tités d’origine, identités de résidence et identités d’aspiration. Elles seront le nou­veau bouc émissaire. Mais en même temps elles représentent l’échec des projets étatiques, qu’ils soient socialistes, développementistes ou capitalistes à l’échelle nationale. Rappel constant de l’incomplétude de la pureté nationale.

Au fil de son analyse, Appadurai tentera de montrer comment le langage de la terreur produit une nouvelle géographie politique, celle de la colère qui se dessine dans la tension entre politique nationale et politique globale, entre événements lointains et craintes proches, entre frontières écrites et ordres non-écrits.

Le livre se termine cependant sur une note moins pessimiste. De retour dans son Inde natale, Appadurai s’est attaché à suivre de près l’évolution d’un réseau de militants qui dans leur combat contre la pauvreté, les inégalités et les discrimi­nations de toutes sortes, allient dans une convergence complexe, des institutions de la société civile, des organisations transnationales et des mouvements sociaux populaires. Pour employer une expression chère à Amartya Sen, ils « construisent des capabalités » susceptibles de leur permettre d’explorer et de pratiquer des formes de gouvernance urbaine, de poser leurs propres objectifs, d’atteindre une expertise, de partager des savoirs et de générer des engagements.

L’auteur reconnaît la fragilité de ces expériences, signale les difficultés liées aux contradictions, déceptions et épreuves auxquelles elles font face, mais il insiste sur le caractère foncièrement démocratique de leurs pratiques, dans leurs aspira­tions, leur forme, leur telos.

Cette vision quelque peu utopique qui clôt l’ouvrage n’enlève rien à la perti­nence de l’analyse qui soutient les arguments de l’auteur. Peut-être est-ce même une raison de plus pour lire Géographie de la colère qui nous propose une autre manière d’appréhender la complexité des phénomènes de violence actuelle telle qu’elle se manifeste dans la quotidienneté de notre monde confronté à de nou­veaux défis.

1 Arjun Appadurai est anthropologue, professeur de Culture et Communication à New York University. Il a obtenu son doctorat à l’Université de Chicago

2 APPADURAI, Arjun, Modernity at Large, Cultural Dimensions of Globalization, University of Minnesota Press, 1996.

3 APPADURAI, Arjun, Fear of Small Numbers: An Essay on the Geography of Anger, Duke University Press, 2006

1 Arjun Appadurai est anthropologue, professeur de Culture et Communication à New York University. Il a obtenu son doctorat à l’Université de Chicago et a enseigné dans les grandes universités américaines et euro­péennes : Yale, Chicago, Pennsylvanie, Michigan, Columbia, Duke, Iowa, École des hautes études en sciences sociales, Université d’Amsterdam.

2 APPADURAI, Arjun, Modernity at Large, Cultural Dimensions of Globalization, University of Minnesota Press, 1996.

3 APPADURAI, Arjun, Fear of Small Numbers: An Essay on the Geography of Anger, Duke University Press, 2006

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