Sanjay Subrahmanyam, Leçons indiennes. Itinéraires d’un historien

Jean Marie Théodat

p. 269-275

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Sanjay Subrahmanyam, Leçons indiennes. Itinéraires d’un historien. Paris, Alma éditeur, 2015, 354 pages

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Jean Marie Théodat, « Sanjay Subrahmanyam, Leçons indiennes. Itinéraires d’un historien », Chemins critiques, Vol 6, nº 1 | 2017, 269-275.

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Jean Marie Théodat, « Sanjay Subrahmanyam, Leçons indiennes. Itinéraires d’un historien », Chemins critiques [En ligne], Vol 6, nº 1 | 2017, mis en ligne le 05 avril 2018, consulté le 18 juin 2018. URL : https://www.cheminscritiques.org/432

Il est toujours périlleux pour un intellectuel en­core actif de dresser vivant son propre portrait : cela peut donner lieu à des débordements narcis­siques toujours suspects dans le métier. Se pose également la question de validité du témoignage : on peut toujours omettre ou exagérer, sans té­moin. On pourrait épiloguer longtemps sur la va­lidité de l’exercice, sans percer la motivation qui l’habite : la nécessité d’y voir clair. En soi, autour de soi et devant soi. Dans certaines circonstances, à certains tournants de la discipline, il importe de clarifier sa position. Parler de l’Inde est un défi, mais il est encore plus difficile de le faire quand on le fait hors des brisés de devanciers qui ont posé les jalons de la réponse à la question de savoir : qu’est-ce que l’Inde ?

Ce livre, Leçons Indiennes. Itinéraires d’un historien, est un recueil d’essais de 354 pages publié à Paris, Editions Alma, 2015. Il a d’abord paru sous le titre ori­ginal : Is Indian Civilization a Myth? Fictions and Histories, à Delhi, aux édi­tions Permanent Black, en 2013. Le titre original met moins en exergue l’ego de l’historien que ne le fait le titre de la traduction en français. Cela trahit un peu l’intention de l’auteur, mais pas le fond de sa pensée, car à travers son rapport à l’indianité militante et déclarée de ses collègues et contemporains, ce n’est rien moins que sa propre définition de l’Inde que nous propose Subrahmanyam : une Inde décomplexée, démystifiée, qui ne se sent pas obligée de choisir entre l’Orient et l’Occident, deux mythes rendus caducs par la globalisation en cours et la mo­bilité des peuples et des cultures. Ce livre est un jalon important dans le parcours d’un intellectuel qui entend rester libre de toute idéologie dans son approche. Il permet de mettre en perspective un historien et sa matière dans une époque où les paradigmes changent.

Le propre de Subrahmanyam est de rappeler que la remise en cause des pa­radigmes anciens, de l’eurocentrisme de l’historiographie traditionnelle (dont le modèle achevé est illustré par Ian Morris, auteur d’un ouvrage intitulé Pourquoi l’Occident domine le monde… pour l’instant, en 2010), ne doit pas occulter l’ap­port des historiens anglais et occidentaux en général à la connaissance de l’In­de ancienne et contemporaine. Il rend hommage à ses professeurs indiens, mais aussi à ses mentors portugais, anglais et américains. Il fait un éloge chaleureux de son collègue et ami David Shulman avec lequel il a collaboré longuement. Il met en cause la surlégitimité revendiquée des historiens indigènes ou issus de la diaspora à parler de leur propre histoire. La seule originalité revendiquée est celle de décloisonner les histoires et de les traiter par la tranche, là où les bords se rencontrent à vif et se frottent à d’autres histoires. Ainsi sont nées les histoires connectées. Parler des autres comme la condition de mieux se comprendre soi-même : tel est le défi.

Il apparaît d’emblée que Sanjay Subrahmanyam est un esprit qui ne s’embar­rasse ni de circonlocutions inutiles, ni de détours abscons pour exprimer le fond de sa pensée. Il a le recul suffisant pour porter un regard panoramique sur l’his­toriographie d’avant et d’après l’indépendance. Il a fait ses études en Inde, mais c’est en Occident qu’il a donné la pleine mesure de son talent. Sur le nationalisme hindou, les relations avec l’Islam, les Subaltern Studies, les Post-Colonial studies, la Globalisation, etc., ce recueil d’essais permet de saisir sur le vif la fabrique d’une conscience qui est à la fois le chemin initiatique pour un homme en quête d’une éthique personnelle, et d’un code de conduite dans la pratique du métier d’histo­rien.

Par un savant aveu sémantique, le titre français annonce un itinéraire qui se veut un autoportrait de l’intellectuel dans la pleine maîtrise de son art, mais il devient vite évident qu’il s’agit moins de son itinéraire personnel que du parcours intellectuel de toute une génération d’Indiens qui n’ont pas connu le Raj britan­nique mais qui ont vécu la fièvre et l’exaltation nationalistes occasionnées par le double conflit avec le Pakistan et la Chine, les deux puissances rivales.

Cet itinéraire se révèle un véritable labyrinthe dont le tracé n’est ni linéaire, ni continu. On y distingue des détours, des hésitations, des retours qui empêchent de discerner une logique autrement que par recoupement de perspectives. La complexité des influences qui s’exercent sur ses aînés, tôt confrontés à la supré­matie hautaine des penseurs établis, semble sans effet sur le jeune chercheur sorti encore frais émoulu de son doctorat lorsqu’il débarque à Lisbonne pour effectuer ses premiers travaux en Occident. À la différence de ses aînés qui pour la plupart ont effectué leurs travaux de doctorat dans les universités anglaises, lui est resté en Inde, à Delhi pour boucler sa thèse. C’est donc un homme déjà fait, rompu à l’art de la dialectique et pétri de littérature qui débarque sur les rives du Tage, sur les traces de Vasco de Gama, l’objet de ses travaux d’archives. Il est arrivé armé de pied en cap, il n’avait pas à faire ses preuves dans un monde académique étran­ger, donc obligé sans doute de surenchérir sur la question de ses origines pour être original. Il s’est depuis imposé comme l’un des plus éminents historiens de l’empire portugais. Comment devient-on intouchable quand on a été brahmane au pays ? Intouchable au sens d’irréprochable, sans tache et sans reproche. Notre admiration empêche que cette recension soit un simple compte rendu de lecture, mais un guide pour explorer l’univers complexe et singulier d’un auteur érudit et profond.

Deux questions semblent sous-tendre le fil narratif qui traverse ces essais pour en faire un livre : comment écrit-on l’histoire et comment devient-on historien soi-même ? Pour y répondre la démarche semble pouvoir se résumer à trois temps : la quête de l’identité indienne, la quête de soi, et le goût des autres.

Servi par une plume alerte et un style délié, l’auteur refait avec nous le che­min qui a conduit le jeune professeur de l’Université de Delhi, auteur d’une thèse d’histoire en histoire économique, à devenir l’un des observateurs les plus avisés de notre époque. Pétri de culture classique tamoule, le jeune Sanjay Subrahmanyam, d’origine brahmane, voit le jour dans un milieu que nous pou­vons assimiler à la classe moyenne éclairée de l’Inde de l’ère des Gandhi-Nehru, si tant est que l’on puisse caractériser ainsi une époque qui a vu l’Inde passer du Raj britannique à l’Indépendance, dans un contexte de Guerre froide. Ayant passé sa jeunesse à Delhi et à Bangalore, il bénéficie d’une éducation soignée dans un mi­lieu modeste mais cultivé ouvert à la culture occidentale, mais pas seulement. Les grandes villes indiennes sont des palimpsestes de culture où les civilisations qui s’y sont donné rendez-vous ont laissé des traces sensibles dans les différentes écri­tures, les différents récits de la profuse mémoire collective. Tamoule par ses pa­rents, Sanjay Subrahmanyam maîtrise une diversité de langues qui lui ont d’abord permis de naviguer avec une déconcertante aisance entre les cultures perse, arabe, turque ottomane et égyptienne avant de s’ouvrir à l’Occident, par la porte idéale : le Portugal.

Par prédilection pour l’économie, les premières recherches sont conduites en Inde, dans un domaine propice à l’ouverture sur les horizons lointains, le voyage : le commerce dans l’Océan Indien au XVIe siècle. Moment sans doute d’une confrontation avec l’œuvre de Fernand Braudel dont les travaux sur la Méditerra­née ont été le modèle, à dépasser.

À l’époque, deux questions taraudaient la conscience historique de l’Inde : la confrontation avec le Pakistan et la lutte contre la pauvreté de masse qui entraîne des famines récurrentes. Nous sommes loin de la Shining India de ce début du XXIe siècle. Le défi représenté par la partition brutale de 1947 avec le Pakistan et la guerre qui s’en est suivie a marqué au fer rouge cette identité nouvelle, et toute une génération a vécu à l’ombre des épées, au rythme des attentats qui en­sanglantent parfois encore le Cachemire. Dans ce contexte, la quête d’une iden­tité se résume pour la plupart à la recherche d’une pureté indienne que les uns placent avant la période moghole, avant la perversion de la pureté indienne par la conquête de l’Islam ; d’autres placent la source de cette identité nouvelle dans la rupture avec Londres, comme si les millénaires de culture classique védique ne comptaient pas. Entre ces deux rochers naufrageurs, le chercheur choisit en troi­sième de travailler sur les archives en langues locales (telougou, tamoul, ourdou, etc.) pour accréditer l’idée d’une Inde plus intemporelle, moins statique et moins essentialiste que ne veulent l’admettre les parangons de la pureté des origines de la civilisation indienne.

Sanjay Subrahmanyam rend dans ses essais un hommage appuyé aux historiens dont l’œuvre a fécondé la sienne au point de lui ouvrir des pistes qui ont abouti sur une diversité de questions. Fernand Braudel, Max Weber, Eugen Weber, John Darwin, ont droit à des révérences élogieuses, mais il ne se gêne pas non plus pour épingler les travers des recherches sur la culture indienne et la supposée indianité des origines qui inspire les nationalistes hindous. L’auteur en profite pour clarifier sa position par rapport à une certaine vision nostalgique de l’Inde des origines qui hésite entre une aversion viscérale pour l’islam et le rejet de l’héritage britan­nique. De même, il se démarque des positions prises par les tenants des Subaltern Studies dont la focalisation sur la période postcoloniale semble passer sous le boisseau l’essentiel de la bibliographie d’avant la période coloniale. Les travaux de Ranachandra Guha, de Sumit Sarkar, de Bipan Chandra, d’Aditya Mukherjee et de Mridula Mukherjee sur l’Inde post indépendance sont critiquées avec une précision vétilleuse qui ne cache ni sa déception ni sa révérence pour les aînés, mais le fil rouge reste le même : comment on écrit l’histoire ? Et la réponse reste la même : par un retour aux sources, aux archives et par une analyse sans fantaisie des faits tels qu’ils se présentent. Le métier d’historien n’est pas différent, selon que l’on soit indien ou chinois. La rigueur méthodologique reste la même, sinon, ce n’est pas de l’histoire.

Pour illustrer sa position, il analyse longuement, pour en démonter les ressorts, les propositions de James C. Scott, dont les travaux sur l’Asie du Sud-Est font au­torité. Son ouvrage paru en 2009, Zomia, ou l’art de ne pas être gouverné, fait ici l’objet d’une analyse critique qui conteste la thèse centrale de l’auteur. L’idée selon laquelle la morphologie collinaire et montagneuse de la Zomia serait à l’origine de sa résistance aux empires installés dans les plaines et les vallées. Coincés entre les deux blocs de civilisation que sont d’une part l’Inde, de l’autre la Chine, les pays comme la Birmanie, la Thaïlande, le Laos et le Cambodge seraient le théâtre d’une résistance victorieuse des structures élémentaires contre les centres de pouvoir plus solidement ancrés dans les terroirs plats. S’inspirant de Pierre Clastres, eth­nologue français (La Société contre l’État), Zomia pècherait par excès de dogma­tisme géographique et de déterminisme fonctionnaliste. Subrahmanyam récuse l’hypothèse d’un projet organisé de lutte contre la rationalité de l’État et reproche à l’auteur d’avancer sur un terrain trop vaste (plus de deux millions de kilomètres carrés), sur une durée improbable (un millénaire) et sur des témoignages ténus, généralement des documents de seconde main, déjà passés à la moulinette de l’interprétation ethnographique coloniale. Rien de bien consistant pour un « his­torien empirique rigoureux » dans ces affirmations à l’emporte-pièce qui reflètent davantage le parti pris idéologique de l’auteur que la réalité du terrain. Ainsi, James C. Scott, émule assumé des Subaltern Studies, ne trouve aucune grâce aux yeux de l’historien dont les méthodes sont plus vétilleuses et portent sur des do­cuments moins abstraits.

C’est l’occasion de rappeler que l’histoire comme discipline n’est pas une inven­tion de l’Occident, mais un héritage plus ancien qui commence au moins avec les Grecs, avec de précieux relais dans les mondes perses et arabes au Moyen-Âge, avec Ibn Rushd, Ibn Khaldoun, Ibn Batuta, pour s’en tenir aux plus éminents. Cela signifie surtout le refus d’une téléologie et la résistance à toute interprétation di­vinatoire de l’histoire.

Il ressort de la lecture que l’Inde est un lieu de rencontres et de mélanges de civilisations depuis des temps très anciens qui n’ont pas attendu la mondialisation pour être complexes. L’indianité ne serait rien sans les apports des autres cultures arabes, persanes et ottomanes avec lesquelles elle entretient un long commerce, où il n’est pas seulement question d’épices et de métaux. L’influence britannique est placée dans cette même perspective des vagues successives qui se sont succédé sur les rivages de l’Océan Indien et qui ont fini toutes par connaître un reflux, lais­sant non pas à nu l’écorce véritable de la terre, mais un fin limon de culture dont les générations se nourrissent et se souviennent.

Ultime aspect de cette ouverture sur le monde qui enrichit une civilisation : l’apport de la diaspora. Qu’elle soit caribéenne (avec V.S. Naipaul) ou européenne (avec Salman Rushdie), cette diaspora réinvente à part soi une idée de l’Inde qui ne correspond, pas plus que les fantasmes des nationalistes, à la réalité quotidienne des Indiens du dedans. Naipaul en particulier fait l’objet d’une critique mordante sur son dédain de la culture créole et de l’Inde. Tout en reconnaissant un immense talent de conteur à l’auteur de la Courbe du fleuve, il lui reproche la légèreté de ses carnets de voyage à prétention scientifique et qui dénotent une connaissance superficielle de l’Inde, de ses langues locales, de sa complexité. Quant à sa pré­somption à parler de l’Inde en donneur de leçon, elle est balayée en quelques traits cinglants qui dévoilent un profond agacement. La thèse de Naipaul étant, selon Subrahmanyam, que l’Occident est le modèle vers lequel doive tendre le reste du monde, est à mettre avec le reste des préjugés typiques de son milieu de migrants caribéens frottés de culture, dans le placard des idées reçues.

De l’auteur des Versets Sataniques, Subrahmanyam brosse un portrait nette­ment plus élogieux. Il commence par situer l’œuvre comme un élément d’un débat plus large qui agitait la School of Oriental and African Studies, dans le district de Bloomsbury, à Londres dans les années 1960 déjà. C’est donc encore un affect issu de la diaspora et qui va connaître un écho retentissant en Inde et dans le monde. La question de savoir si le Coran est un texte révélé, ou pas, agitait le milieu des philologues dans une atmosphère de fission en vase clos des idées – entre érudits qui se respectent par ailleurs. Mais le roman de Rushdie, en abordant la question, a ouvert une boîte de Pandore qui agaça doublement : il fut interprété comme un blasphème par les tenants d’un Islam rigoriste ; il fut lu avec jalousie par les exé­gètes qui apprirent à leurs dépens que l’exposition médiatique porte plus loin les messages que leurs grises littératures. Écrits dans une langue indienne, et non pas en anglais comme ce fut le cas, les Versets Sataniques n’eurent pas provoqué un tel déchaînement de haine. Écrit par un chrétien, il eût paru encore plus dérisoire. Mais d’avoir été écrit par un musulman, ou supposé tel, britannique d’origine in­dienne, à Londres, ajoute à la complexité de l’ouvrage et lui confère un intérêt qui dépasse sa valeur intrinsèque sur le plan littéraire et esthétique.

Au-delà de mettre en perspective les études indiennes et les apports spécifiques des auteurs issus de la diaspora, Sanjay Subrahmanyam procède à une rétrospec­tive sur sa propre carrière, depuis les années d’études jusqu’à son installation en Californie en qualité de professeur dans une grande université américaine. Il nous parle de ses lectures, de sa prédilection pour Borges, Kurosawa, Faulkner, Garcia Marquez et Hemingway. Il avoue sa dette envers Velcheru Narayana Rao, Muzaf­far Alam et David Shulman, sa reconnaissance envers son historien indien préféré, Ashin Dash Gupta, envers Carlo Ginzburg, Serge Gruzinski et Denis Lombard qui l’a fait venir à Paris au Collège de France. Entre les confidences, très rares, sur sa vie privée, et les péripéties de son voyage entre les langues, il nous fait visiter ses demeures successives à Lisbonne, à Amsterdam, à Paris et à Londres, avec pudeur et discrétion. Mais c’est surtout l’occasion de rendre hommage à des villes qu’il a appris à comprendre sinon toujours à aimer. Après tout, on n’est pas obligé d’aimer tout le monde. Le comprendre, si. Et c’est la tâche, en tout pays.

Jean Marie Théodat

Université d’État d’Haïti

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