Monchoachi, Partition noire et bleue

Georges-Henri Léotin

p. 257-261

Référence(s) :

Monchoachi, Partition noire et bleue. Éditions Obsidiane, 2016, 155 pages

Citer cet article

Référence papier

Georges-Henri Léotin, « Monchoachi, Partition noire et bleue », Chemins critiques, Vol 6, nº 1 | 2017, 257-261.

Référence électronique

Georges-Henri Léotin, « Monchoachi, Partition noire et bleue », Chemins critiques [En ligne], Vol 6, nº 1 | 2017, mis en ligne le 05 avril 2018, consulté le 18 juin 2018. URL : https://www.cheminscritiques.org/425

« Tout part de l’eau et tout y revient ». Cet apho­risme attribué au penseur présocratique Thalès pourrait être mis en exergue au deuxième volet de Lémistè de Monchoachi. Cet élément (l’eau) est en effet le titre du tout premier et du tout dernier cha­pitre de l’œuvre et, c’est le cas de le dire, il irrigue pratiquement tous les autres.

La mer est appelée La Grande Bleue, en créole Gran Blé a, ou parfois simplement Blé a. Le créole dit aussi souvent dlo ou gran dlo que lanmè, pour désigner la masse d’eau qui constitue, on pourrait dire, l’essentiel de la planète bleue aux points de vue géographique et « vital », biologique : on le dit depuis plus de 2500 ans, tout part de là. Par ailleurs, le créole associe noir et bleu, dans une expression à conno­tation raciste (nous avons pas mal de problèmes avec notre propre couleur et notre ascendance africaine, si visible, tant niée). Ces quelques remarques peuvent éclairer le titre du second tome de Lémistè : Partition noire et bleue, musique pour « gloriyer » l’apport au monde et le rapport au monde de l’Afrique (noire), chant pour dire notre dette à l’Eau, la Mer(e) nourricière, la Matrice.

Lors de l’accouchement, le tout premier moment est la perte des eaux, la rup­ture de la poche des eaux, indice pour les matrones du début du « travail » (mé­taphore pour l’accouchement). Méditant l’autre bout de la chaîne, la mort, Mon­choachi soutient : « Mourir c’est se changer en eau. » (exergue de « La Règle », chap. XXII)

Et il nous rappelle ce que l’humanité doit à l’eau, à quel point elle ne saurait s’en passer, comment elle est présente dans les rites de tous les peuples :

Les dieux existent dans l’eau
Le ciel est dans l’eau
Dans l’eau le paradis…
Remonté le fil de l’eau…
L’unité de tout,
La piété en tout
(« L’eau », IV)

L’eau n’est pas seulement l’élément du baptême chrétien, elle est aussi ce qui fait parler les morts dans le rite vaudou du woté mò nan dlo, que l’auteur semble évoquer page 33.

Comme le tome 1 de Lémistè, la Partition noire et bleue est une œuvre qui rappelle les cosmogonies des penseurs grecs d’avant Socrate, avec la différence formelle qu’il y a, chez Monchoachi, pas seulement les aphorismes chers aux Présocratiques, mais le plus souvent de longs développements, des litanies, des passages à l’allure de paraboles, et bien sûr, et surtout, un ancrage extrêmement profond dans la langue et la culture populaires (ici le créole), comme nous le ver­rons. On trouvera dans l’œuvre, en italique, ce qu’on peut considérer comme une présentation philosophique des développements de chaque chapitre (en plus des aphorismes qui ouvrent lesdits chapitres). On peut considérer ces présentations comme un guide de lecture.

La Partition « africaine » évoque un chemin que l’humanité a pris, et aurait pu continuer à explorer, loin de la volonté « d’arraisonnement », de domination de la nature par la techno-science, dont on a dit que Descartes serait le grand initia­teur (on connaît bien le célèbre programme du Discours de la méthode : devenir « comme maître et possesseur de la nature », une nature, justement, dépouillée de tout mystère, de tout finalisme ; une nature qui ne serait pas une quelconque « déesse », mais un ordre physico-mathématique dont l’homme se donnerait comme but de connaître les lois pour en faire usage à son profit). Monchoachi veut au contraire ré-enchanter la nature, nous rendre plus sensible (on pourrait dire : nous rendre enfin sensibles) à son chant oublié, chant dont nous pourrions trouver traces dans une certaine Afrique – pas celle déjà marquée par les mono­théismes, islam et christianisme. Ainsi, dans l’introduction au chapitre « Le sort », nous trouvons cette opposition (que nous résumons) :

le recueillement, les célébrations d’une somptueuse beauté sensuelle où sont magnifiés le rythme et la danse, autrement dit la scène des corps à l’unisson des puissantes vibra­tions de la terre et de l’univers, transfigurés et sublimés par ces dernières.
Au regard de cela, la rationalité rapetissante, standardisante, nivelante, le fatalisme morne généré par un culte obtus rendu à l’évolutionnisme, et une vision historisante calamiteuse du temps, l’engloutissement dans une vie privée de « monde » […].

C’est là un thème récurrent : l’idée du souci du monde et de la fusion avec le monde, opposée à une relation avec le monde où un Sujet (l’homme) cherche à connaître le monde et le ramener à la Raison :

les hommes, esposés / misant au-dessus de l’abîme / entre ciel et terre / tendus vers les signes, non pour SOMMER ET CALCULER mais pour se laisser dire / veiller qu’elle soit sauve la mesure / voir pour pourvoir à la bonne continuation du monde, bat’ tabou pou l’dansé (chap. XXX)

Plus clair encore, ce constat tragique de l’introduction à l’avant-dernier cha­pitre (Wolo : Rien), où Monchoachi pointe du doigt l’étendue d’un désastre :

Cette haute idée qui longtemps a gouverné l’Afrique de part en part, l’a, de fait, préser­vée de la misérable et ruineuse notion d’un monde perçu comme simple face à face entre un Sujet dont la prétendue mission serait mainmise et maîtrise d’un Objet, et dans cette perspective, mise en œuvre de dispositifs universels et traque, avec pour contrecoup, paradoxal et funeste tout à la fois, de dévaster terre et ciel et de plonger l’espèce humaine toute entière dans l’assujettissement absolu…

Cette divergence d’orientation Occident/Afrique et le parti pris de Monchoachi sont (peut-être) résumés dans ces deux vers : « Nord, direction néfaste, demeure vieilles femmes, / Sud, bons vents, porteurs de pluies » (chap. XX).

Monchoachi illustre poétiquement une problématique de l’attention même aux plus petites choses du monde, aux plus petites manifestations de la nature ; on peut la résumer avec sa formule à première vue si énigmatique : « ayen qui rien » : il n’y a rien de méprisable au monde, on peut s’émerveiller de la beauté d’une feuille d’herbe, même si on se demande quelle est sa rationalité. Nous pou­vons penser ici à l’application que mettent certains peintres naïfs haïtiens à bien re-présenter même les plus petites choses de la nature.

Mais la Partition n’est pas évidemment (oserons-nous ajouter « heureuse­ment » ?) écologique-philosophique contre les délires de la techno-science, contre la mondialisation, contre le rapport au monde d’un certain rationalisme. Nous avons affaire d’abord et avant tout à une langue, à un travail sur la langue, les lan­gues mêmes : disons-le tout net : au cœur du texte de Monchoachi, il y a le créole (langue et culture).

Il est peut-être hasardeux d’avancer que de la syntaxe d’une langue on pourrait tirer des conclusions philosophiques, par exemple sur le rapport de ses locuteurs au monde. Ce qui est sûr, en tout cas, c’est qu’il peut y avoir un effet poétique dans la simple juxtaposition sans prépositions, en usage dans les créoles martiniquais et haïtien, pour l’expression de la possession, de la filiation : « manman man-man mwen », « mò swef », « Jilien Man Anatol » (Julien le fils de Mme Anatole), « Edwa Manzè Woz » (Edouard l’enfant de Mlle Rose), sad dan chen (sarde aux dents de chien). On pourrait multiplier les exemples, et ils sont nombreux dans la musique de la Partition noire et bleue. Cet effet poétique lié à la simple succession de substantifs, nous en avons un exemple saisissant, loin du monde créole en l’oc­currence : un des lieux (une colline) où se sont déroulés parmi les plus meurtriers combats de la Première Guerre mondiale, porte le nom de « Mort-Homme ». Tout y est dit, et est exprimé quelque chose qui dépasse l’histoire, les évènements, pour atteindre la métaphysique : l’être-pour-la Mort, c’est la marque de la condi­tion humaine ; le nom de ce lieu exprime notre destin à tous, pas seulement le sort de quelques milliers de soldats.

La Partition pourrait s’appeler Litanies. Le style, en beaucoup d’endroits, et comme déjà dans le premier tome (Liber America), rappelle le français créolisé des recettes de magie antillaise. Très présentes aussi, les références aux chansons, paroles et proverbes populaires, même aux « chantés obscènes », que le poète ne méprise pas mais semble prendre très au sérieux – comme ils le méritent souvent sans doute : « Man kéy lélé’y, man key lélé kalalou a / Tété lang mwen ba mwen, Yélé ! ».

Le lecteur non-créolophone ne lira certainement pas la Partition comme le lec­teur créolophone. Là où le premier verra une beauté mystérieuse liée à une créa­tion radicale, le second sera sans doute moins déconcerté : quand, par exemple, il lira des expressions comme « pa esprés », « les morts ja morent souèf », « rond dans rond l’amarante plongé en fond », « ouanga ek zo », « rhades en chèpie », « collé-deux », etc.

La Partition est en général une fête du langage, et en particulier un exercice de créativité créole. Dans le chapitre L, nous trouvons une flopée de métaphores à partir du mot créole djol (orthographié guiole). Le rapprochement pourra pa­raître inattendu, mais il y a là comme un écho aux recherches « cratyliennes » (du nom d’un dialogue de Platon sur le lien entre les dénominations et la nature des choses) de Jean Bernabé, dans Approche cognitive du créole martiniquais. Le poète-philosophe et le linguiste se trouvent ici, c’est le cas de le dire, en résonance. On nous permettra d’évoquer ici quelques créations à partir de la matrice « dj » de djol, que Bernabé a recueillies (Approche, p. 109) et qui ne se trouvent pas dans la litanie de Monchoachi : djeldou (gourmand), djolbè (mielleux), djolalèlè (bavard), djolbas (embouchure), djolpann (abruti), djolkoulélé (baver), etc.

Nous avons évoqué l’écart entre les thèmes de la Partition et un certain car­tésianisme. On peut remarquer quand même, à ce sujet, que Descartes, même quand, dans la célèbre analyse des Méditations, il réduit l’essence d’un morceau de cire à « quelque chose d’étendu, de flexible et de muable », par une inspection de l’esprit ; Descartes, donc, semble aussi touché par la cire dans son tout premier aspect naturel, avant « l’échauffement » qui sera le point de départ de l’expérience philosophique. Il évoque comme avec plaisir le morceau de cire qui vient d’être tiré de la ruche « il n’a pas encore perdu la douceur du miel qu’il contenait, il re­tient encore quelque chose de l’odeur des fleurs dont il a été recueilli ». Descartes n’est pas, si l’on peut dire, insensible au sensible ; et comme on sait, il y a tout à la fin des Méditations un retour vers le sensible… une fois la garantie divine établie.

La Partition pourrait aussi questionner le Politique, nous faire nous demander que tirer de ce texte d’un poète philosophe qui a pu affirmer que « d’engagé » il était devenu « gagé ». En fait, croyons-nous, c’est de notre destin qu’il s’agit encore ici, et, finalement, de la voie où nous engager : « Esperir / Dans le pur (et dur) rayon des jours / Combien dispensateur de monde et de joie […] ».

La volonté non-maîtrisée de maîtrise de la nature, le productivisme forcené, la priorité donnée au dieu Argent sur le bonheur des peuples, au nom d’une idéo­logie ultra-libéraliste considérée comme norme naturelle parce que dominante ; tout cela fait que le risque d’une catastrophe mondiale, avec désertification de la terre et disparition de l’humanité, ne relève plus de la science-fiction. En ce sens, la parole gagée de Monchoachi n’exclut pas l’engagement. On ne sait pas si l’explora­tion poétique (sans doute embellie, ré-inventée par l’art) de ces autres continents culturels (amérindien, créole, négro-africain) mobilisera contre les désastres que nous évoquions plus haut. À tout le moins, l’entreprise de « ré-enchantement » de la Partition noire et bleue pourra nous faire un peu mieux supporter les malheurs de notre monde, ce qui est une des fonctions de l’art.

Creative Commons Attribution - Pas d’Utilisation Commerciale - Partage dans les Mêmes Conditions 4.0 International