Frantz Fanon, Écrits sur l’aliénation et la liberté

Georges-Henri Léotin

p. 251-256

Référence(s) :

Frantz Fanon, Écrits sur l’aliénation et la liberté. Paris, Éditions La Découverte, 2015, 688 pages

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Georges-Henri Léotin, « Frantz Fanon, Écrits sur l’aliénation et la liberté », Chemins critiques, Vol 6, nº 1 | 2017, 251-256.

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Georges-Henri Léotin, « Frantz Fanon, Écrits sur l’aliénation et la liberté », Chemins critiques [En ligne], Vol 6, nº 1 | 2017, mis en ligne le 05 avril 2018, consulté le 18 juin 2018. URL : https://www.cheminscritiques.org/421

Théoricien de la libération des peuples du Tiers-Monde, apôtre de la violence comme voie de la libéra­tion nationale, pourfendeur de l’aliénation culturelle : ce sont là des clichés bien connus à propos de Fanon. Des clichés, pour certains assez sommaires, et pas toujours bienveillants.

Le lecteur un tant soit peu attentif aura pu, loin de certaines caricatures, s’apercevoir à quel point un texte comme Peau noire, masque blanc développe une philosophie de la liberté opposée à tout détermi­nisme historique ou culturel, plutôt qu’il ne fait l’apo­logie de l’enracinement identitaire (même si Fanon comprend, par exemple, le besoin de la revalorisation des civilisations négro-africaines si constamment sous-estimées, ou carrément niées). La conclusion de Peau noire masque blanc nous invite à ne pas rester prisonniers des déterminismes historiques ; à ne pas, face au racisme, chercher à tout prix à exhiber un certificat d’humanité que procurerait l’existence de civili­sations nègres, comme si nous avions à prouver notre humanité ! ! Il faut méditer la fameuse formule fanonienne : « lâcher l’homme », soit : ne pas en faire un être entièrement déterminé (soumis au déterminisme), mais un être aussi capable de ne pas être prisonnier de ces déterminismes même si on ne peut en nier le poids (le passé, l’éducation, l’aliénation culturelle, toutes les pesanteurs sociologiques et politiques…). Fanon nous invite ainsi à ne pas être esclave de l’esclavage, ce qui ne signifie pas l’oublier ! La formule ne doit pas être détournée.

De même, Les Damnés de la terre constitue plutôt un discours de la fraternité qu’un éloge sommaire de la violence libératrice : c’est la lutte pour la reconnais­sance, pour la dignité, la préoccupation de Fanon, plutôt qu’une quelconque fas­cination pour la violence. Dans la conclusion des Damnés de la terre, Fanon en appelle à un Homme nouveau, et cet appel, bien entendu, concerne aussi bien l’Europe.

Bref, une lecture attentive des grands textes de Fanon pourrait déjà nous révé­ler un penseur d’une complexité bien au-delà des visions sommaires qu’on a pu entretenir.

Justement, les éditions La Découverte, fin 2015, ont réuni, sous le titre Écrits sur l’aliénation et la liberté, un certain nombre d’inédits de Fanon, qui nous resti­tuent l’homme par-delà le mythe ; l’homme dans sa complexité, la diversité de ses centres d’intérêt et de ses réflexions. L’ouvrage comprend trois grandes parties : le Fanon dramaturge, le psychiatre, le politique.

Fanon appartient à une époque où l’on pouvait faire des études de médecine après une classe de Philosophie (comme on disait). Dans cette formation, d’ailleurs, les enseignements scientifiques n’étaient pas exclus. (Aujourd’hui, nous avons, en France, ce paradoxe : les lycéens de Terminale littéraire ont un programme de philosophie comportant une réflexion sur les sciences et les mathématiques… que la plupart ne pratique plus du tout depuis la fin de la Seconde). On oppose scolairement les textes argumentatifs et les textes poétiques. Mais la poésie et le mythe peuvent venir au secours de l’argumentation ; sans la remplacer, apporter la force des images et la beauté du verbe à l’appui des thèses. Il ne s’agit pas de chercher à séduire au mépris de la vérité, mais d’apporter à la vérité la splendeur de la poésie et la force du mythe. Platon prend cette voie, plus d’une fois. Avant d’être un complexe, dans la théorie freudienne, Œdipe est un mythe grec, et Freud sait reconnaître sa dette à la fable platonicienne des « individus doubles », pour sa conception de l’Eros. Les mythologies (pas seulement la grecque) sont une mine pour la réflexion philosophique, une source de vérités, même si face au mythe la raison ne doit pas sommeiller ni acquiescer sans réserves.

Revenons à Fanon. Nous avons chez lui dans Les Damnés de la terre, en plu­sieurs endroits, un recours à la poésie : Et les chiens se taisaient de Césaire, Face à la nuit de Depestre, Aube africaine de Keita Fodéba. Dans le recueil Écrits sur l’aliénation…, nous découvrons deux pièces de théâtre du jeune Fanon, qui rap­pellent le théâtre philosophique de Sartre. C’est un des mérites de l’ouvrage de nous montrer un Fanon homme de théâtre, avec des pièces où l’on peut trouver les prémices de ses grandes thèses politiques.

Les écrits psychiatriques constituent le 2e volet important de l’ouvrage. Nous voudrions évoquer quelques problèmes philosophiques que pose Fanon dans ces textes très spécialisés, spécialement sa thèse « Altérations mentales, modifica­tions caractérielles, troubles psychiques et déficit intellectuel dans l’hérédo-dé­génération spino-cérébelleuse ». Des textes, donc, qui peuvent être l’occasion de poser quelques grandes questions de philosophie politique et, on peut dire (même si le mot ne sonne pas très « moderne ») de métaphysique.

Aveu et contrat social

En Algérie, les psychiatres constataient chez les malades mentaux « indigènes » une tendance au déni de l’évidence « comme lorsque de jeunes enfants nient leur désobéissance même lorsqu’ils ont vu leurs parents les observer ». On parle à leur propos « d’entêtement tenace et insurmontable », de « puissance de persévéra­tion ». Avec ces conclusions racistes : « Ce fonds de réduction avec crédulité et entêtement rapprocherait à première vue la formule psychique de l’indigène mu­sulman de celle de l’enfant » (Antoine Porot et Jean Sutter, « Le “primitivisme” des indigènes nord-africains. Ses incidences en pathologie mentale », 1939).

L’indigène, donc, nie l’évidence. Il n’avoue jamais, même pris la main dans le sac. Fanon, sur cette question, va s’éloigner des explications type « profonde dif­férence phylogénétique » (belle expression pour dire le racisme). S’appuyant sur des philosophes et des romanciers comme Sartre, Bergson, Nabert, Dostoïevski et Hobbes, Fanon va insister sur le « pôle civique de l’aveu », position chère à Hobbes et aux philosophes du contrat social : « J’avoue en tant que citoyen et j’authentifie le contrat social ». Nous pouvons reprendre le commentaire de Jean Khalfa : « L’aveu n’a de sens que dans un groupe reconnu par l’individu et qui reconnaît l’individu ». Fanon distingue à ce sujet le fait de se soumettre à un pouvoir et le fait de l’accepter : « Ce refus de l’inculpé musulman d’authentifier par son aveu le contrat social qu’on lui propose signifie que sa soumission souvent profonde, que nous avons notée, en face du pouvoir (judiciaire en l’occurrence), ne peut être confondue avec une acceptation de ce pouvoir. » (Frantz Fanon et Raymond Lacaton, « Conduites d’aveu en Afrique du Nord », Congrès des médecins aliénistes et neurologues…, 1955).

On pense ici à la réflexion de Malcom X, à propos des Noirs américains, à l’époque (pas tout à fait révolue) où dominaient aux États-Unis, spécialement dans le Sud, le mépris et le racisme d’État (ségrégation, absence de droit de vote ou extrême difficulté à l’exercer) : « Comment voulez-vous respecter l’État, quand manifestement l’État ne vous respecte pas ? »

Espace et temps, corps et esprit

La réflexion sur la maladie mentale pose le très difficile problème du lien entre corps et esprit. (Descartes à ce propos parlait avec raison d’une troisième substance, l’union mystérieuse entre deux entités pourtant essentiellement dif­férentes). Le réductionnisme organiciste dominait encore la psychiatrie d’avant­guerre. Fanon, avec quelques autres, va s’inscrire plutôt du côté de ceux qui in­sistent sur le facteur temps dans le développement des maladies mentales « par opposition à la localisation spatiale des lésions cérébrales ». Il s’agit de réintégrer l’histoire (personnelle) et plus largement l’histoire collective, la culture, la sociolo­gie, dans l’apparition et le développement de la maladie mentale. Il faut distinguer l’organique et le mental, le neurologique et le psychiatrique : « Le neurologique est le localisable, le spatial, l’instrumental, l’élémentaire. Le psychiatrique est le non-localisable, l’historique, le global, le synthétique. ». Une phrase de Nietzsche, que cite Fanon, résume bien la différence de perspective : « Je ne parle que de choses vécues et je ne représente pas de processus cérébraux » (Ecce Homo).

Mais cela ne signifie pas que, s’agissant des maladies mentales, il faille négli­ger ce qui en l’homme est corps, puisque justement il n’est pas séparé de l’esprit, quoique d’essence différente ; nous ne sommes pas, par rapport à notre corps, comme un froid capitaine dans son navire. Loin du dualisme spiritualiste (de l’op­position radicale corps/esprit), il s’agit que le corps, selon le mot de Merleau-Ponty « retrouve sa dignité ». On peut se souvenir de cette belle réflexion du même Merleau-Ponty, à propos de la psychanalyse en général et de l’Inconscient en particulier :

Au moins autant qu’à réduire les superstructures à des infrastructures instinctives, Freud s’efforce à montrer qu’il n’y a pas « d’inférieur » ni de « bas » dans la vie humaine. On ne saurait donc être plus loin d’une explication « par le bas ». Au moins autant qu’il explique la conduite par une fatalité héritée de l’enfance, Freud montre dans l’enfance une vie adulte prématurée, et par exemple dans les conduites sphinctériennes de l’en­fant un premier choix de ses rapports de générosité ou d’avarice avec autrui. Au moins autant qu’il explique le psychologique par le corps, il montre la signification psycholo­gique du corps, sa logique secrète ou latente. […] Avec la psychanalyse, l’esprit passe dans le corps comme inversement le corps passe dans l’esprit. (Signes).

Aliénation et liberté

Il n’y a chez Fanon aucune fascination pour la folie. Il est très loin d’un Lacan qui, dans son débat avec Henri Ey, voyait dans la possibilité de la folie « une dimen­sion essentielle de l’existence humaine ». Pour Fanon, la folie est une pathologie de la liberté (l’expression revient souvent chez lui), pas une possibilité d’explorer tous les abîmes de la liberté, ni un espace de créativité (comme chez les surréalistes). Le fou est bel et bien aliéné, la folie n’est pas une possibilité de réalisation de soi ; elle est une prison du Moi, pas une ouverture pour sa réalisation. La folie n’est jamais pour Fanon un espace d’expérimentation de la liberté, mais le signe d’une privation de liberté véritable. Cette conception de la maladie va déterminer chez Fanon un privilège donné au travail de réinsertion, plutôt qu’à l’internement-en­fermement. On rapporte de lui cette boutade : « Ce n’est pas grave si un malade s’évade, s’il s’évade c’est qu’il va bien ».

Dans le même sens (la folie comme pathologie de la liberté), Fanon sera du côté de ceux qui combattent la « croyance naïve en la permanence de la personnali­té » : « La personnalité que les thérapies de choc décomposent n’est pas une es­sence fixe, mais une construction pathologique en réaction à un bouleversement initial et à une “dissolution” ».

La thérapie de choc (qui n’est pas la lobotomie !) que Fanon eut l’occasion de pratiquer à Blida et Tunis, vise ainsi à reconstruire la personnalité, à délivrer du mal, pas à détruire le Moi ; à reconstruire le Moi sur des bases nouvelles donnant accès à une authentique liberté, étant entendu que la personnalité n’est pas une essence éternelle.

***

On voit à partir de ces quelques réflexions la richesse de la partie « Écrits psy­chiatriques » de l’ouvrage. Les « Écrits politiques » (3e partie) renvoient à un as­pect sans doute plus connu de Fanon. On y trouvera des réflexions souvent liées à l’actualité, un Fanon journaliste, autant que théoricien. Mais toujours animé de cette soif, de cette passion de la justice, et de cet humanisme qui nous paraît le fond de sa pensée.

On doit signaler aussi, tout à la fin de l’ouvrage, le chapitre intitulé « La biblio­thèque de Frantz Fanon », qui nous renseigne sur ses intérêts très divers : litté­raires, philosophiques, politiques, (presqu’) autant que médicaux.

***

La question Qu’est-ce que l’homme ? résumait pour Kant toute la philosophie. C’est bien celle que Frantz Fanon s’était posée implicitement dans sa pratique médicale. Il s’était aussi proposé de changer l’homme, de tenter de le rendre plus humain, c’est-à-dire plus moral et plus authentiquement libre (pas d’une liberté sauvage qui est une forme d’aliénation).

On peut conclure en évoquant une belle formule de Fanon, dans les remercie­ments au début de sa thèse de médecine (novembre 1951). Il s’adresse au profes­seur J. de Rougemont : « Nous avons trouvé auprès de lui une grande compétence philosophique. Attendu que la philosophie est le risque que prend l’esprit d’assu­rer sa dignité. Nous lui disons tout notre respect. »

C’est aussi ce beau risque que Fanon a pris durant toute son existence, et il mérite un infini respect.

Georges-Henri Léotin

Martinique

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