Écriture et dissemblance

Yves Chemla

p. 247-250

Référence(s) :

Stéphane Martelly, Les jeux du dissemblable. Folie, marge et féminin en littérature haïtienne contemporaine. Montréal, Éditions Nota bene, Collection Grise, 2016, 379 pages

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Yves Chemla, « Écriture et dissemblance  », Chemins critiques, Vol 6, nº 1 | 2017, 247-250.

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Yves Chemla, « Écriture et dissemblance  », Chemins critiques [En ligne], Vol 6, nº 1 | 2017, mis en ligne le 05 avril 2018, consulté le 18 juin 2018. URL : https://www.cheminscritiques.org/417

Stéphane Martelly est une auteure et une critique reconnue dans le champ des études littéraires haï­tiennes. Son précédent ouvrage critique, Le Sujet opaque, une lecture de l’œuvre poétique de Ma­gloire-Saint-Aude (Paris, L’Harmattan, 2001), a rapidement fait autorité dans le champ. Ses essais et articles publiés sont de la même veine, et chacune de ses publications suscite une attention soutenue de la part de ses pairs.

Stéphane Martelly est également poète et plasti­cienne. Son œuvre se développe sur la fine pointe de la recherche des points de fuite de la création. Son travail interdisciplinaire croise ainsi plusieurs domaines : la théorie littéraire, en particulier la rhétorique ; la réflexion théo­rique sur les principes et les concepts ; la création. Elle élabore une pensée précise et rigoureuse, qui fait sortir les études littéraires haïtiennes des aspects plutôt descriptifs auxquels elles ont tendance à se limiter, même si les travaux qui en témoignent s’avèrent aussi indispensables. Par-là, aussi, elle poursuit l’œuvre de Maximilien Laroche, si singulière et si stimulante. Progressivement, les travaux publiés comme les interventions universitaires ont élaboré un montage théorique tout à la fois pertinent et producteur d’une démarche réellement innovante dans le champ des études haïtiennes, et qui lui permettront de renouveler sa portée.

La publication de Jeux du dissemblable est importante à plusieurs égards. D’abord, en croisant la question du féminin – non par le biais de sa représentation textuelle, mais bien par ses aspects linguistiques, en particulier rhétoriques – et celle de la folie à partir d’une matrice d’étude assez massive, elle met en évidence ce qui souvent échappe aux analystes : la coïncidence d’émergence du sujet fé­minin et de la folie dans un certain nombre de textes haïtiens – en particulier Amour, de Marie Vieux-Chauvet – oblige à penser le rapport genré sous les signes de la distinction ainsi que de l’altérité. En même temps, les œuvres contempo­raines constituent une approche de la catastrophe sociale, environnementale et économique, et mettent en jeu l’affrontement entre ces figures, qui entraînent le sujet aux limites de sa perte. La dissemblance rend compte de façon dynamique et non plus essentialisée de ces écarts : le sujet cherche à donner forme à l’informe que la folie opacifie, et le féminin, qui se risque dans l’affirmation de soi comme altérité, élabore sa propre position au travers d’une prise de parole qui prend en charge ces tensions. La dissemblance est le concept par lequel l’herméneute Sté­phane Martelly parvient à qualifier le travail par lequel la figure du féminin par­vient à négocier, parfois jusqu’à la rupture, avec tous les mécanismes qui tentent de la ramener au semblable. L’altérité, toute radicale qu’elle soit, assumée autant que perçue, n’exclut pas l’inscription des êtres dans un tissu de relations, bien au contraire. Les romans de Gérard Étienne, La Pacotille ou bien La Reine Soleil levé, ont, en leur temps, mis en mots cette interrogation incessante.

La dimension interprétative de son travail se fait au plus près de l’examen des textes, dont elle étudie les dispositifs d’interlocution, de dérivation, et de prise en charge radicale en particulier de l’opacité, chez des auteurs sur lesquels la critique peine à produire un discours à la fois cohérent et offrant des perspectives : Marie Vieux Chauvet, Davertige, Frankétienne, J.J. Dominique et Lyonel Trouillot voient les discours qui traitent de leurs œuvres radicalement renouvelés. Il y a en effet des enjeux essentiels qui traversent ces textes : l’élaboration herméneutique doit parvenir à prendre en charge l’inscription du langage de la folie, dans des subjec­tivités considérablement ébranlées, au point que l’inscription de cette folie dans les textes semble vouloir déjouer toute approche analytique. L’émergence du sujet féminin, travaillé en quelque sorte dans l’écriture par la folie, repousse encore les limites de l’interprétation, ébranlée elle-même dans ses propres possibilités. La fo­lie devient ainsi non plus l’objet d’une parole extérieure, mais bien une démarche, qui subvertit, en même temps qu’elle s’énonce, la possibilité de la prise de parole. Le détour de l’auteur par la création rend alors possible l’intégration de ce para­doxe, qui prend la place d’un point de vue théorique. Il intègre aussi une autre va­leur, que l’on ne voudra pas ici considérer uniquement comme une posture : trop souvent, la critique littéraire, qu’elle soit fondée sur la prénotion de goût ou bien adossée à un appareil conceptuel d’origine universitaire, peine à se départir d’une posture de surplomb, considérée comme le gage même de la distance justement critique. Stéphane Martelly montre que c’est bien aussi cette posture dont il faut parvenir à se dégager, en ce qu’elle n’est nullement la garantie d’une justesse d’in­terprétation. La dissemblance affecte bien évidemment aussi l’herméneute. Mais cette pratique n’est réellement possible qu’à partir du moment où le lecteur-ana­lyste s’inclut lui-même dans le dispositif. Malinowski puis, plus tard, Jaulin, ont montré que l’anthropologie avait déjà accompli ce pas de côté qui rendait possible une décentration fondée sur une re-centration, et que l’on ne saurait traiter de la question de l’altérité sans considérer ses propres pratiques comme parties pre­nantes de l’élaboration d’une démarche interprétative.

Ce que met ainsi en évidence Stéphane Martelly est bien que la littérature haï­tienne ne se circonscrit pas à l’intérieur de caractères esthétisants ou liés à la fonc­tion de communication d’un réel délirant pour un lectorat extérieur, mais bien touche à un refoulé, plongé dans le silence, l’absence d’œuvre, que la culture ne parvient pas nécessairement à mettre en évidence. Au cœur de l’œuvre haïtienne, il y a un espace de silence, que la critique se doit alors d’approcher de façon me­surée, tant il est avéré que ce qui est (d)énoncé échappe nécessairement à la seule démarche esthétisante, comme une énonciation presque sans objet. Et pourtant, la folie pourrait se complaire à cette dernière figure. Jeux du dissemblable suscite cette intuition entêtante qui affecte le lecteur attentif de l’œuvre haïtienne : celle-ci vise d’abord à transmettre une autre manière de penser, dont l’objectif latent est bien de participer à ce travail politique qui vise à faire disparaître ce qu’elle raconte et décrit, et qui sourd à chaque page, dans les moindres détails. C’est sans doute pourquoi Stéphane Martelly prend en charge le fragment, la discontinui­té, les renversements entre la marge et le centre, la folie et la raison qui n’ont de cesse d’échanger leur place, comme elle le souligne à plusieurs reprises et sur des éléments différents du corpus. C’est toute la question de l’intelligibilité du monde qu’elle met en jeu dans ces stratégies développées dans les textes, bien souvent à l’insu même des auteurs. Ce sont les limites de la représentation et de l’interpré­tation qu’elle interroge par ce levier. Et c’est au plus près de la catastrophe que parvient à s’approcher Stéphane Martelly, dans une langue justement dépouillée, directe, mais qui exige de la part du lecteur qu’il prenne en charge ses propres silences, comme son propre hors-champs. Le chapitre « Folie III » est à cet égard un moment particulièrement intense, et éclairant, après la lecture de tout ce qui précède, et qui pour le lecteur figure en quelque sorte une expérience des limites.

L’ouvrage de Stéphane Martelly me semble dépasser le cadre même des études critiques : il s’agit bien de l’aventure d’une conscience qu’elle fait partager à son lecteur.

Outillé d’un corpus théorique (imposant) qui lui permet ces approches, le tra­vail revêt alors une dimension qui dépasse le seul cadre des études haïtiennes et s’inscrit dans un cadre plus général ; celui des études ouvertes par les réflexions blanchotiennes en particulier, et prolongées par Derrida, Foucault et Felmann, ainsi que dans tout le corpus traitant de la narratologie comme de la théorie du texte. Il permettrait, de mon point de vue, d’éclairer des aspects essentiels de la réflexion plus générale portant sur certaines écritures publiées dans le monde entier depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale, tant les œuvres montrent la résistance aux défaites de l’humanisme et de la raison, et ne renoncent pas à construire l’intelligibilité du monde, malgré la récurrence des catastrophes. On le voit, cette lecture est particulièrement stimulante, et ne s’adresse sans doute pas au public le plus large, mais cependant à quiconque souhaite parvenir à approcher ce « chant des sirènes » dont Maurice Blanchot a naguère relevé les enjeux. Assu­rément, déjà, l’écriture haïtienne reçoit une théorie majeure.

Yves Chemla

Université Paris Descartes

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