Alain Ménil (1958-2012)

Hommage à Alain Ménil, philosophe martiniquais

Laënnec Hurbon

p. 242-244

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Laënnec Hurbon, « Alain Ménil (1958-2012) », Chemins critiques, Vol 6, nº 1 | 2017, 242-244.

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Laënnec Hurbon, « Alain Ménil (1958-2012) », Chemins critiques [En ligne], Vol 6, nº 1 | 2017, mis en ligne le 05 avril 2018, consulté le 18 juin 2018. URL : https://www.cheminscritiques.org/416

J’ai dîné avec Alain Ménil chez lui à Paris juste un mois avant sa disparition. Il était ce soir-là friand des nouvelles d’Haïti, et de la revue Chemins Critiques. Il ne comprenait pas pourquoi nous avons interrompu la publication. Il avait écrit plusieurs articles dans la revue sur les cultures de la Caraïbe, en particulier sur la musique, la peinture et le cinéma. Le destin d’Haïti paraissait une obsession chez lui, un peu comme il l’avait été pour Césaire, Glissant, Confiant, Maryse Condé et bien d’autres écrivains de la Martinique et de la Guadeloupe. Il était encore dé­bordé de projets d’écriture et souhaitait vivement la relance de la revue Chemins Critiques.

Alain Ménil, professeur de philosophie dans les classes préparatoires à l’école normale supérieure de Paris, a d’abord écrit plusieurs articles et plusieurs essais sur Deleuze (L’écran du temps, PUL, 1991), sur le cinéma, sur le théâtre (Diderot et le drame : théâtre et politique, PUF, 1995), sur le Sida et les fantasmes qui lui sont associés, mais son ouvrage majeur, Les voies de la créolisation (De l’Incidence, 2011), porte sur l’œuvre d’Édouard Glissant. Cet ouvrage est une véritable somme qui offre une analyse critique respectueuse de l’ensemble des essais, poèmes, ro­mans, textes philosophiques, critique littéraire écrits par Glissant. Cette analyse est conduite sur une base résolument philosophique, c’est-à-dire, au lieu même, comme il le dit, « où chez Glissant le concept s’élabore et se travaille » (p. 20), mais sans la prétention de mettre au second plan la métaphore et la fiction qui demeurent le véritable territoire de l’écrivain Glissant. Certes celui-ci s’évertuait constamment à brouiller les genres tout en cherchant à dégager la vérité de l’expé­rience vécue par les peuples de la Caraïbe, et généralement par tous ceux qui ont connu la déportation et l’esclavage.

Alain Ménil note que Glissant savait manifester ferveur et admiration pour les œuvres d’écrivains et d’artistes qu’il a eu à commenter. C’était ainsi une applica­tion à lui-même de la Poétique de la Relation qu’il développait dans son œuvre. Je découvre chez Alain Ménil le même respect scrupuleux de Glissant pour les œuvres des romanciers, poètes et artistes de la Caraïbe.

Effectivement, tous les amis d’Alain Ménil reconnaissent en lui un homme ou­vert, sensible, affectueux et respectueux des positions et points de vue de ses col­lègues sur les problèmes qui agitent la Martinique et la Guadeloupe. Il refusait à l’avance tout esprit dogmatique et tout en maintenant une attitude critique pru­dente vis-à-vis de ceux dont il ne partageait pas les opinions, il leur vouait le plus grand respect. Il savait comme Glissant que nul ne pouvait disposer de la vérité sur le destin de la Martinique.

Ce qui faisait surtout la force des positions d’Alain Ménil, c’était d’avoir réussi à ne pas s’enfermer dans un rapport duel fantasmatique avec la France, d’avoir compris que l’insertion dans la région de la Caraïbe donnera à la Guadeloupe, la Martinique et la Guyane de penser à une grande hauteur le destin de ces pays. Quelle leçon Alain Ménil recherchait-il dans l’exploration assidue et passionnée de l’œuvre de Glissant ?

Partie d’une méditation solitaire sur la culture martiniquaise, cette œuvre trouve au cœur même de l’expérience de la déportation et de l’esclavage dans les Amériques les ressources nécessaires pour une nouvelle pensée d’un nouveau monde, dans lequel aucune portion de l’humanité, quelle qu’elle soit, ne pou­vait subir d’exclusion. Comme si « les abstractions mystifiantes » impliquées par l’Universel, une fois passées au crible de la critique, l’utopie pouvait reprendre ses droits avec l’imaginaire du Divers que présuppose toute relation entre les cultures et entre les peuples.

Ce que, selon Glissant, l’expérience de l’esclavage donne à voir, c’est justement la négation de la Relation et en même temps le lieu d’un processus de création de nouvelles cultures, en quoi consiste la créolisation. Un processus d’échange incon­tournable partout dans le monde caractéristique des rapports entre les peuples, mais en constante dénégation au profit des pratiques de domination, des pra­tiques racistes et des systèmes d’exclusion. Alain Ménil semble au départ avoir pris l’œuvre de Glissant pour un prétexte – au sens strict – pour aborder tous les problèmes qui le taraudent : les débats sur l’identité, le genre, la race, le métissage, les rapports de la Martinique à la Métropole, l’héritage de l’esclavage et de la colo­nisation, les rapports entre la langue créole et la langue française, la critique de la négritude. Je suis porté à penser qu’Alain Ménil se mettait en route pour être l’un des meilleurs penseurs critiques de la littérature, des arts (musique et peinture notamment) et de la philosophie de la Caraïbe. Jamais il ne s’imaginait poursuivre sa tâche d’écrivain tout seul, enfermé dans une tour d’ivoire : on s’aperçoit à tra­vers les trois pages qu’il a consacrées à la fin du grand ouvrage sur Glissant, qu’il était proche de la vie culturelle de la Martinique, d’Haïti et de toute la Caraïbe, et qu’il travaillait en liaison avec beaucoup d’écrivains, d’artistes et d’amis de toutes catégories. Il reste à espérer une exploitation systématique de ses travaux. Sa dis­parition en pleine force de l’âge nous surprend, mais son œuvre ne cessera de nous interpeller dans le combat culturel et politique de la Caraïbe, qui ne doit pas connaître de répit.

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