Hommage à Georges Bernard (Ti‑Jo) Mauvois

Comité Ti-Jo Mauvois

p. 237-241

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Comité Ti-Jo Mauvois, « Hommage à Georges Bernard (Ti‑Jo) Mauvois », Chemins critiques, Vol 6, nº 1 | 2017, 237-241.

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Comité Ti-Jo Mauvois, « Hommage à Georges Bernard (Ti‑Jo) Mauvois », Chemins critiques [En ligne], Vol 6, nº 1 | 2017, mis en ligne le 05 avril 2018, consulté le 18 juin 2018. URL : https://www.cheminscritiques.org/414

Martinique, avril 2016

En 1977, paraissait un livre d’histoire des Antilles intitulé Chimen libèté – Histoire des Antilles. Un ouvrage de facture originale : sans nom d’auteur, la dernière page indiquant qu’il s’agissait d’un supplément à Jingha (magazine de la Ligue d’union antillaise, LUA, association œuvrant dans l’émigration antillaise à Paris), et que l’ouvrage était diffusé par les Éditions DADCI.

Le livre était bilingue, pas seulement par son titre, mais de par la présence constante du créole tout au long de ses quelque cent pages. Et pas un créole folklorique destiné à épicer un discours sérieux en français. L’usage du créole ne se limitait pas à quelques titres de paragraphes, à quelques proverbes (lesquels, soit dit en passant, expriment souvent éminemment les choses, même s’ils peuvent être aussi discutés parfois) ; un créole donc qui n’apparaissait pas comme le petit frère ou l’auxiliaire pittoresque de la langue française, mais qui rivalisait avec elle comme moyen d’analyse et de réflexion, et qui pouvait même l’emporter parfois sur le français en terme d’expressivité, pour le lecteur bilingue.

Ouvrage anonyme : le but n’était pas de mettre en lumière tel auteur, mais de montrer aux Antillais, aux jeunes de l’émigration tout particulièrement, quelle était leur histoire, quels chemins furent ceux de leurs ancêtres, dans leur diver­sité ; quels combats, quelles souffrances, quelles peines et quelles joies avaient connu les peuples des « îles à sucre ». Ce qui guidait tout le projet, comme le titre l’indiquait, c’était l’idée que l’aboutissement devrait être la liberté (« Free, at last ! »). On peut considérer que ce livre d’histoire était aussi un livre de philoso­phie de l’histoire : il avait bien sûr un aspect historique, la recherche et l’analyse de ce qui fut ; il avait aussi une orientation philosophique : se donner un fil conduc­teur, ce que certains philosophes appellent une idée, ce qui peut éclairer l’histoire de l’Humanité, nous faire penser sa fin, au sens non de terminaison, mais de but. L’ouvrage mettait en exergue les aspects souvent méconnus, souvent occultés, de résistance. Il ne s’agissait pas d’une histoire embellie, romancée, mais d’une volonté (ô combien légitime) de restituer les moments de rébellion, de résistance, qui furent l’honneur des populations déportées, et par lesquels elles manifestaient au plus haut point leur humanité. Disons-le avec les expressions créoles : il ne s’agissait pas de mettre l’accent sur ce qu’expriment les proverbes « Konplo Neg sé konplo chen » (les Nègres ne peuvent s’unir pour une œuvre de résistance), « Zié Bétjé brilé zié Neg » (les Nègres sont terrorisés en face du Blanc), « Neg kont Neg » (les Nègres se déchirent entre eux), mais plutôt ces autres sentences dont l’histoire des Antilles fournit mille exemples, parfois méconnus : « An Neg sé an siek » (il y a chez les Nègres une capacité extraordinaire à endurer, se relever, ré­sister aux entreprises de déshumanisation), « Ansel dwet pa sa pran pis » (l’union fait la force), « San épé pasé dlo » (la traversée de l’Atlantique n’a pas fait de l’Afri­cain un être acculturé)… La célèbre proclamation de Louis Delgrès résume bien l’orientation de l’ouvrage : « La résistance à l’oppression est un droit naturel ». La résistance : à la fois un droit et un devoir de l’Humanité.

Autre caractéristique de Chimen libèté : une abondante iconographie. Gra­vures d’époque, dessins et photos (dont certaines rares comme les charbonnières de la couverture).

Chimen libèté était donc un ouvrage anonyme destiné à une communauté (et plus largement à tous les hommes, peut-on dire), et émanant d’une association d’émigrés antillais en France, la LUA. Mais nous devons à la vérité de dire que Georges Bernard Mauvois avait été le maître- d’œuvre de ce travail, comme histo­rien et comme militant. Nous reviendrons plus loin sur l’importante période de la LUA, dans la vie de « Ti-Jo » Mauvois.

Georges Bernard Mauvois était le fils de Georges Éleuthère Mauvois et de Yvette Mauvois, née Guitteaud. Son père, cadre de l’administration des PTT et militant du Parti Communiste martiniquais, fut une des victimes de l’Ordonnance scélérate d’octobre 1960, qui enjoignait aux fonctionnaires militants anticolonia­listes antillais d’abandonner leur pays pour l’exil en France, sous peine de perdre leur poste. Sa mère, sœur du syndicaliste Walter Guitteaud, fut enseignante et militante féministe. Un cadre familial qui ne pouvait que prédisposer le jeune Georges Bernard au combat contre le capitalisme et le colonialisme. Bachelier en 1966, à 17 ans, il fera une hypokhâgne à Tours et une khâgne à Bordeaux, au Lycée Montaigne, puis des études d’Histoire à la Faculté des Lettres de cette même ville.

1967 : c’est l’époque des tragiques évènements de Guadeloupe (massacres d’ou­vriers grévistes par les forces de l’ordre colonial). 1968 : c’est le grand mouvement de révolte étudiante et ouvrière en France. Au niveau international, pour parler de ce qui a influencé et déterminé toute une génération d’étudiants : c’est l’époque où, aux États-Unis, la lutte pour les droits civiques des Noirs et contre le racisme est encore d’actualité ; c’est la sale guerre du Viêt Nam, le combat anti-impéria­liste du Viet Cong de Hô Chi Minh ; c’est la lutte anticolonialiste des dernières colonies portugaises en Afrique ; c’et le temps où les révolutions cubaines et al­gériennes jouaient un rôle considérable, comme modèles, pour tous les « damnés de la terre ». C’est aussi l’époque de l’essor d’un grand mouvement de contestation étudiante dans le monde, avec la dominance dans ces organisations du marxisme, dans ses versions maoïstes et trotskistes.

Pour revenir à Ti-Jo Mauvois, il fut président de la section de Bordeaux de l’AGEM, qui adopta, en 1969, au Congrès de Montpellier, le mot d’ordre d’indé­pendance nationale pour la Martinique. L’AGEM, et en particulier ses sections de Bordeaux, Toulouse et Paris, sera amené à jouer un rôle très important dans le mouvement anticolonialiste en Martinique, à la fin des années 1960 et dans les années 1970 et 1980, en particulier dans l’organisation des ouvriers agricoles et de la petite paysannerie (évènements de Chalvet en 1974, aboutissant, après une répression sanglante, à l’amélioration du sort des ouvriers de la banane, qui su­bissaient des conditions de travail semi-esclavagistes). Les étudiants étaient aussi impliqués dans ce que l’on peut appeler des luttes urbaines, comme lors de l’affaire Pelé, un grand mouvement de protestation contre le prix exorbitant des billets, pour la venue de Pelé et Santos, en janvier 1971 à Fort-de-France. Ti-Jo Mauvois fut au cœur de ces manifestations, avec le Groupe d’Action Prolétarien (GAP) né en 1970, à l’initiative d’étudiants alors appelés « gauchistes ». Cette période (fin années 1960 / années 1970) verra apparaître bon nombre d’organisations antico­lonialistes en Martinique (« Septembre 1970 », « Les Marronneurs », le Groupe Révolution Socialiste [le « GRS »]…).

Ti-Jo Mauvois apporta à la réflexion politique sur la période une contribution importante. C’était l’époque où chaque groupe dit d’extrême-gauche s’autopro­clamait « avant-garde » et avait pour obsession de disqualifier ses rivaux. Ti-Jo a constamment insufflé au sein du GAP, dont il était le principal animateur sur le plan théorique, une posture radicalement opposée. La préoccupation essentielle de l’organisation et de ses militants devait être de « Servir le peuple ». C’est d’ail­leurs le titre du texte d’orientation dont il est l’un des principaux rédacteurs, et qui a fondé la pratique du GAP.

Mais, s’il refusait de se poser en donneur de leçons, le militant incarnait ob­jectivement « l’avant-garde » par la rigueur et la pertinence de ses analyses. Il est celui qui a permis de réaliser la synthèse entre la théorie marxiste-léniniste et la pensée de Frantz Fanon. Il incarnait surtout l’avant-garde par son être et son faire (pas simplement en déclarations et proclamations). Tous ceux qui l’ont approché pourraient en témoigner : ce qui le caractérisait, c’était la modestie, l’humilité, le respect des adversaires, la promptitude à répondre à toute sollicitation, la joie de vivre, le rire et le bonheur qu’il aimait à partager, tout cela s’accordant avec le cou­rage et la conséquence dans l’action militante, dans la confrontation idéologique et politique avec le colonialisme et l’exploitation capitaliste.

Ti-Jo Mauvois avait aussi, comme beaucoup d’étudiants anticolonialistes de l’époque, le souci de l’implantation dans le peuple, la volonté d’être aux côtés de la population, physiquement. Il était obsédé par l’idée de la trahison des clercs, c’est­à-dire l’abandon des idéaux révolutionnaires une fois que les étudiants s’étaient insérés dans la société qu’ils vilipendaient dans leur jeunesse. On peut dire que l’implantation dans les masses, en ville et à la campagne, n’avait pas été un vain mot pour la « génération Ti-Jo Mauvois », une génération qui avait sacrifié car­rière, confort, sécurité, et souvent vie familiale, aux impératifs du combat antico­lonialiste.

La répression coloniale contre le mouvement étudiant et contre les jeunes en général, s’exerça entre autres par le « cassage » des sursis au service militaire, l’envoi dans les casernes de France et d’Allemagne des jeunes « rebelles ». Cela en­traîna un mouvement de désertion-insoumission et une certaine radicalisation du mouvement anticolonialiste (radicalisation non pas au sens qu’elle a aujourd’hui d’un terrorisme sanglant, d’une violence aveugle, mais d’un souci de mobilisation du plus grand nombre, d’éducation et de « conscientisation » des masses, pour reprendre les expressions en usage à l’époque. Ti-Jo Mauvois fut partie prenante de ce mouvement, notamment dans l’émigration antillaise en France, avec la LUA. Cette organisation avait comme objectif politique et idéologique de rassembler les communautés antillaises émigrées en France ; de développer chez elles l’unité et la solidarité ; de renforcer le lien entre l’émigration et le pays (un voyage d’enfants émigrés eut lieu en 1976, durant lequel les enfants furent logés dans les quar­tiers populaires de Fort-de-France et en communes) ; de faire (re)vivre la culture populaire antillaise en France aussi (bèlè, gwoka, kont etc.) ; de faire connaître l’histoire des Antilles… Nous avons déjà évoqué Chimen libèté, d’autres journaux et magazines publiés à l’époque par la LUA constituent des témoignages de cet important travail politique, idéologique et humain, au sein de l’émigration antil­laise en France. Djok, Jingha : ces publications furent les pendants en France, dans les années 1975/1980, de Grif an tè (1977/1982), journal martiniquais tout en créole dont l’objectif était : « sanblé épi apiyé anlè pwa kònou », s’unir et compter d’abord sur nos propres forces.

De retour en Martinique en 1982, Ti-Jo Mauvois mènera de front activité po­litique et travail d’historien, dans le Comité Devoir de Mémoire et dans la revue Chemins Critiques, dont il fut le correspondant en Martinique. Il était particu­lièrement soucieux de mettre en lumière les épisodes de résistance méconnus de l’histoire martiniquaise (« Un complot d’esclaves, Martinique 1831 ») ou des personnages dont la mémoire populaire avait gardé trace, et qui méritaient d’être l’objet d’étude historique (« Louis des Étages, itinéraire d’un homme politique martiniquais »).

***

Ti-Jo Mauvois était très soucieux de la transmission des connaissances histo­riques à la jeunesse de son pays. Notre Comité Ti-Jo Mauvois, association qui a pour but d’honorer la mémoire du militant et de l’historien, en organisant chaque année un concours sur l’histoire de la Martinique pour les scolaires et le grand public, a choisi ce thème en 2016 : les Résistances au système esclavagiste en Mar­tinique, du début de la colonisation à la révolution de1848.

Ce concours mobilise pour sa préparation un groupe de Martiniquais de toutes professions, sans discrimination politique, rassemblés pour honorer la mémoire du militant et de l’historien. C’est sans doute la façon la plus vivante de perpé­tuer son souvenir, que de mobiliser jeunesse scolaire et grand public autour de la connaissance de l’histoire des Antilles. Et cette année, le thème choisi est tout à fait en adéquation avec la vie de résistant qui fut celle de Ti-Jo Mauvois. Chez lui, militantisme et rigueur scientifique n’étaient pas incompatibles, le combattant de la liberté et le chercheur ne faisaient qu’un. Il avait toujours à l’esprit le mot cé­lèbre de Marx nous invitant à ne pas nous contenter d’interpréter le monde, mais à chercher à le changer.

On ne peut terminer sans souligner que Georges Bernard Mauvois ne fut pas seulement militant anticolonialiste et historien, il fut aussi un époux et un père. On ne peut oublier sa compagne Marie-Élise et ses deux garçons, dans cet hom­mage.

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