Nada permanece tanto como el llanto

Rien ne s’éternise autant que le chagrin

Jacques Viau Renaud

Traduction de Jean-Marie Bourjolly

p. 227-230

Citer cet article

Référence papier

Jacques Viau Renaud, « Nada permanece tanto como el llanto  », Chemins critiques, Vol 6, nº 1 | 2017, 227-230.

Référence électronique

Jacques Viau Renaud, « Nada permanece tanto como el llanto  », Chemins critiques [En ligne], Vol 6, nº 1 | 2017, mis en ligne le 05 avril 2018, consulté le 18 juin 2018. URL : https://www.cheminscritiques.org/409

Jacques Viau Renaud (1941 ou 1942 - 1965) est emblématique du destin croisé des peuples haïtien et dominicain. Né en Haïti, il se réfugia à Santo Domingo avec toute sa famille après le lynchage de son frère aîné alors qu’il n’avait que six ans. Devenu adulte, il se préparait à retourner en Haïti se battre contre Duvalier quand les marines envoyés par le président Johnson ont débarqué dans son pays d’accueil comme ils l’avaient fait en 1916 et comme ils l’avaient fait en 1915 dans son pays de naissance. Engagé au côté des forces constitutionalistes dominicaines qui luttaient les armes à la main contre l’envahis­seur, il fut atteint d’un obus de mortier qui lui cisailla les deux jambes. Il mourut quelques jours plus tard et reçut la citoyenneté dominicaine à titre posthume. Jacques Viau Renaud est un phare qui éclaire les pas de ceux qui, des deux côtés de l’île, œuvrent à forger des liens de respect, de compréhension mutuelle, de solidarité et d’amitié.

« Nada permanece tanto como el llanto » est un poème en dix-neuf parties, dont nous traduisons ici la première. Sa publication posthume a été assurée par Antonio Lockward Artiles, grand ami de Jacques Viau Renaud. Ce poème a fait l’objet, en 1974, d’une édi­tion cubaine intitulée Poemas de una isla y de dos pueblos : Jacques Roumain, Pedro Mir, Jacques Viau, comme si on avait voulu regrouper trois poètes emblématiques, un Haïtien, un Dominicain, et un Haïtien-Dominicain ou Dominicain-Haïtien. C’est sur cette édition qu’est basée notre traduction. (Note : Les signes ¿ et ¡ ont été ajoutés.)

Jean-Marie Bourjolly est mathématicien, professeur titulaire de logistique à l’Université du Québec à Montréal.

Nada permanece tanto como el llanto

¿En qué preciso momento se separó la vida de nosotros, en qué lugar,
en qué recodo del camino?
¿En cuál de nuestras travesías
se detuvo el amor para decirnos adiós?
Nada ha sido tan duro como permanecer de rodillas.
Nada ha dolido tanto a nuestro corazón
como colgar de nuestros labios la palabra de amargura.
¿Por qué anduvimos este trecho desprovistos de abrigo?
¿En cuál de nuestras manos se detuvo el viento para romper nuestras venas
y saborear nuestra sangre?
Caminar, ¿hacia dónde?
¿Con qué motivo?
Andar con el corazón atado,
llagadas las espaldas donde la noche se acumula,
¿para qué? ¿hacia dónde?
¿Qué ha sido de nosotros?
Hemos recorrido largos caminos.
Hemos sembrado nuestra angustia
en el lugar más profundo de nuestro corazón.
¡Nos duele la misericordia de algunos hombres!
Conquistar nuevos continentes, ¿quién lo pretende?
Amar nuevos rostros, ¿quién lo desea?
Todo ha sido arrastrado por las rigolas,
aun aquellas cosas que creímos muy nuestras.
No supimos dialogar con el viento y partir,
sentarnos sobre los árboles intuyendo próxima la partida.
Nos depositamos sobre nuestra sangre
sin acordarnos de que en otros corazones el mismo líquido
hervía
o se derramaba combatido y combatiendo.
¿Qué silencios nos quedan por recorrer?
¿Qué senderos aguardan nuestro paso?
Cualquier camino nos inspira la misma angustia,
el mismo temor por la vida.
Nos mutilamos al recogernos en nosotros,
nos hicimos menos humanidad.
Y ahora,
solos,
combatidos
comprendemos que el hombre que somos
es
porque otros han sido.

Rien ne s’éternise autant que le chagrin

À quel moment précis la vie s’est-elle séparée de nous ? à quel endroit ?
à quel tournant du chemin ?
Dans lequel de nos chemins de traverse l’amour s’est-il arrêté pour nous
     dire adieu ?
Rien n’a été plus dur que de demeurer à genoux.
Rien n’a fait plus mal à notre coeur
que de laisser pendre de nos lèvres la parole d’amertume.
Pourquoi avons-nous parcouru à pied ce trajet sans être couverts ?
Dans laquelle de nos mains le vent s’est-il arrêté pour rompre nos veines
et savourer notre sang ?
Marcher. Pour aller où ?
Pour quelle raison ?
Marcher le cœur attaché,
le dos zébré là où la nuit s’accumule,
pour quoi faire ? vers où ?
Qu’est-il advenu de nous ?
Nous avons parcouru de longs chemins.
Nous avons semé notre angoisse
au plus profond de notre cœur.
La miséricorde de certains hommes nous fait mal !
Conquérir de nouveaux continents, qui y prétend ?
Aimer de nouveaux visages, qui le désire ?
Tout a été évacué dans les caniveaux,
même ces choses que nous avons crues tout à fait nôtres.
Nous n’avons pas su dialoguer avec le vent et nous en aller,
nous asseoir sur les arbres avec l’intuition du départ prochain.
Nous nous sommes fiés à notre sang
sans nous rappeler que le même liquide bouillait dans d’autres cœurs
ou se répandait, éprouvé et combattant.
Quels silences nous reste-t-il à sonder ?
Quels sentiers attendent notre pas ?
Tous les chemins nous inspirent la même angoisse,
la même crainte de la vie.
Nous nous somme mutilés en nous retirant en nous-mêmes,
nous nous sommes faits moins humanité.
Et maintenant,
seuls,
éprouvés,
nous comprenons que l’homme que nous sommes
est
parce que d’autres ont été.

Creative Commons Attribution - Pas d’Utilisation Commerciale - Partage dans les Mêmes Conditions 4.0 International