Jean Price-Mars préfacier des littéraires

Occupation américaine d’Haïti (1915-1934)

Darline Alexis

p. 191-210

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Darline Alexis, « Jean Price-Mars préfacier des littéraires  », Chemins critiques, Vol 6, nº 1 | 2017, 191-210.

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Darline Alexis, « Jean Price-Mars préfacier des littéraires  », Chemins critiques [En ligne], Vol 6, nº 1 | 2017, mis en ligne le 05 avril 2018, consulté le 18 juin 2018. URL : https://www.cheminscritiques.org/399

La pensée de Jean Price-Mars (1876-1969) a marqué de manière significative le paysage intellectuel haïtien du XXe siècle et a encore, de nos jours, une influence non négligeable par certains aspects. Politicien, diplomate, médecin, Price-Mars s’est d’abord imposé par ses prises de parole dans les lieux de pouvoir1 et, par la suite, grâce à sa bibliographie riche et diversifiée sur des thématiques relevant de l’Histoire, de l’Art et de l’Ethnologie. Ses deux œuvres les plus connues demeurent La vocation de l’élite (1919a) et Ainsi parla l’oncle (1928), dans lesquelles il convie « l’élite » à assumer le rôle qui lui revient dans le développement du pays et pose les bases du « renouvellement des valeurs culturelles et sociales » (Trouillot, 1993,

p. 30) nécessaires à l’accomplissement de cette tâche. Price-Mars est considéré comme l’une des figures fondatrices2 du mouvement indigéniste qui prône une valorisation des manifestations culturelles intrinsèques qui se retrouveraient à l’état le plus pur dans la paysannerie haïtienne. Cependant, dans son article « Jeux de mots, jeux de classe : les mouvances de l’Indigénisme », Michel-Rolph Trouil­lot rappelle « qu’il n’y a pas UN indigénisme du texte, mais des mouvances qui se rejoignent, se contredisent, s’accumulent et se nient autour d’un centre flou et contesté de nationalisme et de transformations sociales » (Trouillot, 1993, p. 32). Selon Trouillot, il faut compter au moins trois domaines : un projet littéraire et artistique, un projet d’éthique civique et un projet socio-économique. Price-Mars évoluerait essentiellement dans les deux premiers, même si le dernier puise « ses thèmes de propagande dans les précédents » (Trouillot, 1993, p. 31).

De plus, la paternité des études ethnologiques en Haïti est attribuée à Price­Mars3. Ces dernières sont au fondement de la création de l’Institut d’ethnologie en 19414. Price-Mars a, par ses travaux, redéfini de manière profonde et durable la perception que l’Haïtien a de lui-même en faisant valoir l’héritage africain occulté par l’élite du pays et en mobilisant le concept de « bovarysme collectif5 » pour qualifier le déni de soi ou la propension à se voir autre qu’on est – ce qui, selon lui, caractériserait la société haïtienne et plus particulièrement les classes dirigeantes. Nombreux sont les travaux universitaires sur Price-Mars. Mais, dans cette étude, est traitée une facette bien moins connue de sa production : les préfaces accordées à un dramaturge et à deux romanciers durant la période de l’occupation améri­caine d’Haïti entre 1915 et 1934. La pièce de théâtre Le Baiser de l’Aïeul (1924) de Dominique Hippolyte, les récits La Montagne ensorcelée (1931) de Jacques Roumain et La blanche négresse (1934) de Cléante Desgraves Valcin sont trois œuvres littéraires à avoir bénéficié de son parrainage. Que disent ces préfaces des choix de l’Oncle6 ? Quelles perspectives le préfacier a-t-il ouvertes par sa lecture des œuvres soumises à son appréciation ? Comment s’insèrent-elles plus généra­lement dans ses réflexions ?

La présence d’une préface dans les recueils de poésie ou encore dans les essais est fréquente en Haïti. Par contre, cette pratique est moins répandue lorsqu’il s’agit de récits fictionnels. Et ce, bien qu’un modèle fût offert dès la première œuvre romanesque connue de la littérature haïtienne, Stella (1859) d’Emeric Bergeaud (1818-1858), préfacée par Beaubrun Ardouin (1796-1865). Cependant, à certaines époques particulières de l’Histoire nationale, l’observateur peut remarquer une plus grande prégnance de cet exercice d’endossement qui offre un surplus de légi­timité à une œuvre ou à un écrivain (Bergé, 2008). En effet, le préfacier, générale­ment une personnalité (re-)connue dans la même discipline que l’auteur, apporte sa caution intellectuelle à l’œuvre et la recommande au lecteur en justifiant son parti pris.

La préface ou discours d’escorte, texte qui accompagne et introduit un autre, lie l’auteur et son préfacier dans une communauté de destin qui fait dire à Jérôme Meizoz qu’« une préface s’avère un signe distinctif, tantôt tatouage tantôt stig­mate. Marque d’appartenance ou de reconnaissance, comme aussi le bétail porte le signe de son propriétaire. » (Meizoz, 2010) Autrement dit, la préface peut être à double tranchant puisqu’elle associe la fortune du préfacier à celle de l’auteur. Son maintien ou sa disparition, d’une édition à l’autre d’un ouvrage, peut bien souvent s’expliquer par les revers de fortune de celui dont la consécration fut un temps recherchée. D’un point de vue théorique, elle est la manifestation de l’adhésion d’un préfacier au contenu d’une œuvre, ce qui n’est pas toujours effectivement le cas. Dans les milieux littéraires, bien des auteurs préfacent pour des raisons de quiétude d’esprit, pour ne pas déplaire à des proches.

Dans le cas de Price-Mars, ces préfaces à des œuvres littéraires pourraient étonner, vu que lui-même n’en a pas produites, si l’on ne tenait pas compte d’un ensemble d’autres faits. Il y a d’une part, le profil des auteurs préfacés, particuliè­rement leur inscription dans la mouvance indigéniste, d’autre part le contexte de l’occupation américaine ainsi que les débats qu’elle a ravivés ou générés, et pour finir l’inscription de ces textes dans ces débats. En effet, Dominique Hippolyte, Jacques Roumain et Jean Price-Mars ont été associés à la création de la Revue Indigène en 19277. Aussi, il n’est pas impossible que Cléante Desgraves Valcin et d’autres femmes y aient contribué, même si leurs noms n’apparaissent pas dans la liste de collaborateurs accompagnant chaque publication. Jasmine Claude-Nar­cisse rappelle d’ailleurs que cette pratique était courante :

« La Ronde (1901) et Haïti Littéraire et Scientifique (1905) se vantent d’avoir plusieurs collaborations féminines mais presque toutes anonymes, signées d’un prénom ou d’un nom de fleur » (Claude-Narcisse, 1997).

1. Le Baiser de l’Aïeul ou la reprise du débat nature contre culture

Le Baiser de l’Aïeul de Dominique Hippolyte (1889-1967), œuvre dramatique en trois actes, date de septembre 1918, selon ce qu’indique explicitement le dra­maturge en fin de texte. La première représentation a eu lieu le 11 octobre 1921 à Ciné-Variétés, haut lieu de la vie culturelle port-au-princienne. La préface de Jean Price-Mars porte la mention « 23 septembre 1924 » (Price-Mars, 1924, p. 14). Cette pièce initialement écrite pour la scène a fait l’objet d’une édition critique en 1924. Elle est parvenue aux lecteurs avec cette préface et une revue de la critique littéraire publiée dans les journaux de l’époque. Cette dernière, dénommée « Opi­nions de la Presse haïtienne sur Le Baiser de l’Aïeul », est située en fin d’ouvrage.

Partant de cette chronologie, la préface de Price-Mars fait sens autrement que celle qu’il a rédigée un peu plus tard pour Desgraves Valcin. Ce discours d’escorte, qui vient après que l’œuvre ait été portée à la connaissance du public, affiche la trace d’un ensemble d’autres textes. Il s’inscrit donc à double titre dans la métatex­tualité telle que définie par Gérard Genette dans Palimpsestes : « la relation dite de “commentaire”, qui unit un texte à un autre dont il parle, sans nécessairement le citer » (Genette, 1982, p. 10). Il est en effet, d’une part, un texte sur l’œuvre et, d’autre part, un texte où Price-Mars tient compte des discours produits sur la pièce et non pas uniquement des écrits. Bien avant le texte lu, il y a celui que le préfacier a entendu lors d’une des représentations, un texte marqué par le jeu des acteurs qui l’ont incarné. C’est pourquoi il écrit « […] après avoir entendu Le Bai­ser de l’Aïeul » (Price-Mars, 1924, p. 14). Il a également été exposé aux discussions de salons puisqu’à en croire les échos des journaux, le tout Port-au-Prince lettré ou instruit n’a parlé que de la pièce et des performances des acteurs et actrices pendant des temps. De même, dans l’immédiateté de la représentation, la critique journalistique a été très active, ce que les nombreux extraits tirés de différents organes de presse et présentés en fin d’ouvrage confirment.

La préface de cette pièce dramatique est un hommage au courage et à la sub­tilité de Dominique Hippolyte, qui « a abordé sur la scène l’étude de l’un des plus graves problèmes qui soient posés devant la philosophie et la biologie » (Price-Mars, 1924, p. 9). Elle se veut aussi une réponse aux débats suscités par le su­jet traité et aux critiques adressées à l’auteur. Price-Mars utilise trois modalités pour le faire. D’abord, à ceux qui critiquent l’approche ou le parti-pris d’Hippolyte quant à la question du poids de l’hérédité, Price-Mars oppose la liberté créatrice de l’auteur et rappelle qu’une œuvre littéraire n’a pas vocation à être l’argumen­taire d’une thèse scientifique. Il utilise pour cela la figure de la concession :

« Il est évident qu’on pourrait faire de sérieuses réserves sur l’uniformité et le parti-pris de la thèse s’il s’agissait de discuter le point de vue strictement scientifique. Mais M. Hippolyte n’a pas entendu plaider une cause aride devant un aréopage de sa­vants. » (Price-Mars, 1924, p. 12)

Il avance ensuite un argument d’autorité qui prend la forme d’une comparaison et même, pourrions-nous affirmer, de l’établissement d’une filiation entre Domi­nique Hippolyte et les grands dramaturges antiques – avec une référence explicite à Sophocle et à sa pièce Œdipe-roi. Après avoir rappelé à quel point le « sujet émouvant (…) a fait frissonner l’âme de la foule » (Price-Mars, 1924, p. 13), Price-Mars s’attache à montrer les procédés utilisés par d’illustres prédécesseurs et re­pris dans Le Baiser de l’Aïeul. En effet, les principaux éléments caractéristiques de la tragédie sont répertoriés : misères imméritées, pitié, caractère inexorable de certaines fatalités qui courbent la volonté humaine, fins mystérieuses et pré­déterminées (Price-Mars, 1924, p. 13). Au bout de cette démonstration apparaît une question rhétorique, interrogation qui contient déjà en substance sa réponse :

« Pourquoi refuserions-nous au dramaturge moderne de faire jouer de tels res­sorts pour nous élever à la méditation des graves problèmes de notre existence ? » (Price-Mars, 1924, p. 13)

Enfin, et en lien direct avec la première modalité, Price-Mars avance que le point de vue adopté par Dominique Hippolyte est propice aux débats puisque rien n’a été énoncé comme vérité générale : « Au surplus, il ne semble pas que la solution adoptée par l’auteur nous ait été proposée comme définitive et absolue. La question reste entière… » (Price-Mars, 1924, p. 13) Si la tournure de la phrase suggère que le préfacier exprime une position subjective, sa remarque, cependant, est bien plus théorique puisque son énoncé renvoie à une caractéristique intrin­sèque de toute production artistique de qualité – qui est de susciter de nouveaux questionnements.

En plus du dialogue qu’il instaure avec ceux qui, avant lui, se sont prononcés sur la pièce, Price-Mars répercute aussi de manière implicite des discussions plus anciennes et actualisées par la présence de l’occupant américain dans la société haïtienne. En effet, les débats sur l’opposition nature contre culture (qui sous-tendent toutes les théories racistes et à l’origine de nombre d’ouvrages de pen­seurs haïtiens au cours de la deuxième moitié du XIXe siècle) vont être ravivés avec la tutelle et les réflexions sur « les causes de nos malheurs », pour reprendre le titre d’un ouvrage d’Edmond Paul (1882).

Le Baiser de l’Aïeul est divisé en trois actes titrés respectivement : « La Ré­vélation », « La Lutte » et « Le Triomphe de l’Aïeul ». Cette pièce met en scène la famille Beauregard dont le fils André, qui a eu une enfance exemplaire et une scolarité surveillée par ses parents, se retrouve emporté par la passion du jeu, de l’alcool et d’une vie débridée, au grand désespoir de ses parents. Sa mère propose d’expliquer cette déviance par l’hérédité, puisque son arrière-grand-père du côté maternel a connu, lui aussi, une vie de débauche avant de se repentir. L’héritage de l’arrière-grand-père se manifeste d’abord par une ressemblance physique trou­blante qui fait naître l’idée de sa réincarnation en son arrière-petit-fils. Cette im­pression est renforcée par la dramatisation de la mort de l’aïeul, qui trépasse le jour de la naissance de son descendant après lui avoir donné un très long baiser. Cette conviction est du moins celle de la mère d’André, Madame Beauregard, un point de vue que ne partage pas son père, Michel.

Mme Beauregard : Lorsqu’André naquit, sa ressemblance avec grand-père frappa tout le monde. On alla le lui dire. Quoique malade, souffrant du foie et de rhumatismes, il fit de grands efforts, et vint voir l’enfant. Sa joie fut tellement grande ce jour-là, qu’il pleura. Il pleura, heureux de se revoir dans le cher petit. En lui faisant des souhaits, il l’embrassa longuement… longuement. Rentré chez lui, c’était pour mourir.
Michel : Et tu persistes à croire que c’est ton grand-père qui lui a transmis les tares de la débauche… dans son baiser ? (Hippolyte, 1924, acte 1, p. 23).

Hippolyte a-t-il sollicité une préface de Price-Mars ? Cela est probable. Les pratiques ayant cours dans le milieu littéraire le suggèrent. Une autre personnalité connue de l’époque, Sténio Vincent, rapporte avoir été approché par Hippolyte pour l’écriture d’un article dont un extrait est repris dans la partie de la publica­tion titrée « Opinions de la Presse haïtienne sur Le Baiser de l’Aïeul » :

C’est pour y aider dans la mesure de mes moyens, que j’ai répondu ce soir à l’aimable insistance de l’auteur, en apportant à lui et à la jeunesse littéraire dont il est un des plus brillants représentants, ma modeste contribution de conseils et de souvenirs (Vincent, 1924, p. 119).

Mais pourquoi Price-Mars ? Certainement pour ce que symbolise Price-Mars dans le milieu intellectuel, mais aussi parce que la pensée de Price-Mars a intro­duit un tournant dans les réflexions initiées par les penseurs haïtiens que sont, entre autres, Anténor Firmin (1850-1911)8 et Louis Joseph Janvier (1855-1911). Si les prédécesseurs s’inscrivent dans une logique évolutionniste qui fait de l’édu­cation une voie d’accès au modèle français de référence9, Price-Mars avance que cette perception de l’éducation qui instaure une « tutelle étroite et […] tatillonne » (Price-Mars, 1924, p. 10) ne conduit qu’à gommer et même brider les spécificités de chaque être :

la communauté nègre d’Haïti revêtit sa défroque de la civilisation occidentale au lende­main de 1804. Dès lors, avec une constance qu’aucun échec, aucun sarcasme, aucune perturbation n’a pu fléchir, elle s’évertua à réaliser ce qu’elle crut être son destin supé­rieur en modelant sa pensée et ses sentiments, à se rapprocher de son ancienne métro­pole, à lui ressembler, à s’identifier à elle (Price-Mars, 2009, p. 8).

Si modèle il doit y avoir, il ne suppose pas le recours à une imitation plate et servile de la France. Price-Mars prône la reconnaissance de tous les héritages qui concourent à la construction de l’être haïtien. Il insiste particulièrement sur la part africaine occultée par l’élite mais qui se manifeste pourtant dans l’ensemble des mœurs et des croyances de la population.

On peut donc constater qu’en fait le débat nature contre culture chez Price-Mars s’énonce en des termes bien différents de ses prédécesseurs : la nature n’est plus ce qu’il faut dompter dans un processus de transformation, mais ce avec quoi il faut composer pour modeler l’être nouveau ou la société nouvelle. Le Baiser de l’Aïeul est l’illustration parfaite de l’échec qui peut advenir si le diagnostic ini­tial est mal posé et si ce qui fait la spécificité des êtres humains, c’est-à-dire la culture, le milieu, l’âge… ne sont pas pris en compte dans le projet de leur for­mation. En effet, l’environnement familial du personnage d’André s’est beaucoup plus préoccupé de le soustraire au modèle du grand-père que de l’accompagner dans la construction de sa personnalité. Bien entendu, Price-Mars n’adhère pas totalement à la vision d’Hippolyte, bien qu’il admette que l’œuvre n’est pas une démonstration scientifique. Il lui reproche entre les lignes et avec un peu d’ironie sa « fougue », qui l’a amené à poser en « principes » ce que la science ne considère qu’avec mesure et prudence, et le fait de ne pas voir que les différentes phases par lesquelles transite le personnage renvoient aux « différents âges de la vie » (Price-Mars, 1924, p. 10).

Ainsi posée, l’hérédité n’apparaît plus comme la première et la seule expli­cation plausible de la déchéance du personnage. Price-Mars rejoint ce faisant la vision évolutionniste, mais en la ramenant d’abord à une temporalité biologique et non à une dimension civilisatrice. Alors, sa lecture de la fin de la pièce comme fin ouverte traduite par l’assertion suivant laquelle « la question reste entière », se justifie d’autant plus qu’effectivement les générations intermédiaires entre l’ar­rière-grand-père et l’arrière-petit-fils n’ont pas hérité des tares de l’aïeul. André est leur échec à eux tous, car ils n’ont pas été à la hauteur de leur mission. Tout comme le père d’André, Michel, qui peut être vu comme le symbole de cette élite prisonnière de ses représentations à laquelle s’adresse Price-Mars dans La voca­tion de l’élite et dans Ainsi parla l’Oncle.

Cette préface fait l’éloge du travail de grande valeur accompli par le dramaturge et fournit au passage un témoignage sur la place occupée par le théâtre dans la vie sociale au cours de cette période. Un des mérites que reconnaît Price-Mars à cette œuvre dramatique est de soumettre à la réflexion « de si graves préoccupations […] dans un milieu où l’art théâtral est encore à l’état d’ébauche et où l’on cherche avec une louable persévérance la formule d’une œuvre capable de satisfaire l’am­bition des lettrés et les aspirations de la foule » (Price-Mars, 1924, p. 14).

2. La Montagne ensorcelée : les croyances religieuses se font œuvres d’art

Après La Proie et l’Ombre en 1930, Jacques Roumain (1907-1944) a publié de manière quasi simultanée Les Fantoches et La Montagne ensorcelée en 1931. Les œuvres de Roumain qui ont été préfacées de son vivant le furent en général par ses compagnons et aînés de la Revue Indigène : Antonio Vieux (journaliste, en­seignant, avocat et écrivain) pour La Proie et l’ombre et Jean Price-Mars pour La Montagne ensorcelée. Ce récit de Roumain est d’abord paru dans Haïti-Journal sous forme de feuilleton entre le 20 janvier et le 5 février 1931. La publication en un volume intervient plusieurs mois plus tard, soit en décembre 1931. La préface de Price-Mars escorte une fois de plus un texte déjà connu du public.

La Montagne ensorcelée occupe une place particulière dans la littérature haï­tienne. Il lui revient le titre de premier roman paysan et donc d’être le texte qui a inauguré un genre nouveau en Haïti, même si le modèle qui influencera toute une génération est l’œuvre posthume de Roumain, Gouverneurs de la rosée (1944). La préface obtenue de Price-Mars, célèbre pour avoir mené un plaidoyer permanent pour une prise en compte des valeurs de la paysannerie, contribue sans aucun doute à valider la légitimité du contenu ethnographique de l’œuvre. Non pas que Roumain ne fût lui-même suffisamment connu10, mais Price-Mars était déjà une référence dans le domaine de l’ethnologie et l’icône d’une frange de cette généra­tion de penseurs et créateurs.

Est-ce pour cette raison que l’auteur aurait sollicité une préface de son aîné ? Il faut croire que non, car les liens qui les unissaient allaient déjà bien au-delà des considérations purement publicitaires. Price-Mars et Roumain avaient un « pas­sé » commun. Rappelons que l’Oncle et d’autres auteurs déjà reconnus comme Normil Sylvain, Émile Roumer, Philippe-Thoby Marcelin, Carl Brouard et Anto­nio Vieux avaient rejoint, en 1927, les cofondateurs de la Revue Indigène, Jacques Roumain et Daniel Heurtelou. Relevons également que le projet de cette revue, annoncé dès le premier numéro, était de traduire et mettre en valeur l’identité, l’âme, la culture et les traditions indigènes. Leurs liens étaient donc ceux d’in­tellectuels partageant par certains aspects un nationalisme culturel fédérateur, même si des différences existaient entre eux sur le plan idéologique et politique. Mais rien de ceci n’a jamais empêché une collaboration franche et une relation de respect mutuel entre les deux. Rachelle Doucet le rappelle dans son article « An­thropologie, politique et engagement social » paru dans la revue Gradhiva :

Quant à son approche de l’ethnologie comme discipline, on sait que Roumain était un grand admirateur de Jean Price-Mars, qu’il avait accompagné plusieurs fois dans ses recherches à travers la campagne haïtienne. (Charlier-Doucet, 2005, p. 313)

La préface de Price-Mars s’ouvre par une action de grâce : « Je rends grâce aux dieux qui ont levé l’interdit dont ils parèrent le mystère de leur culte et qui ont ainsi permis à la curiosité des profanes d’en faire des objets d’art. » (Price-Mars, 2003, p. 199). Comment interpréter cette entrée en matière ? S’agit-il d’une re­marque générale sur les rapports entre le sacré et l’art ou d’une ironie envers des créateurs, des artistes qui ont fait preuve jusque-là d’une coupable absence de cu­riosité envers les croyances de leur milieu ou se sont complu dans la production, pour reprendre l’expression utilisée par Antonio Vieux dans sa préface à La proie et l’ombre, de « tisanes sentimentales » (Vieux, 2003, p. 109) ? Cette introduction atypique est aussi originale que le choix de sujet et d’écriture de Roumain pour ce roman. En établissant les relations causales entre l’interdit dont l’origine est attribuée aux dieux et la créativité qui découle de la levée de cet interdit, Price-Mars renvoie à ses prises de position antérieures exprimées dans quelques-uns de ses essais du Ainsi parla l’Oncle et instaure donc des liens intertextuels là où une simple préface ne lui laisserait pas la marge suffisante pour développer ses idées.

L’originalité de la démarche de Price-Mars consiste à se référer au vaudou de manière explicite, les références nombreuses ne laissent point de doute, mais sans le citer d’emblée. Il y a, d’abord, la pluralité de divinités traduite par le « aux dieux », ensuite, un culte ignoré, rejeté, stigmatisé ou trop peu étudié pour ne pas être un « mystère » et, enfin, la « curiosité des profanes ». Dans l’implicite de cette action de grâce, l’auteur met de nouveau l’emphase sur le bovarysme d’une élite qui refuse de se voir dans toute sa complexité, d’embrasser tous ses héritages, et qui ne se perçoit autrement que comme des Français colorés. Donc, il s’agit certes d’une adresse aux divinités, mais surtout d’une critique ouverte contre tous ceux qui feignent de les ignorer.

Dans le deuxième moment de cette action de grâce qui établit un lien entre la le­vée de cette interdiction et la créativité, la transformation de ces faits de croyances en œuvres d’art par les profanes dénonce également l’incapacité dans laquelle se sont enfermés de manière inconsciente d’abord, volontaire ensuite, tous ceux qui refusent de considérer leur histoire et leur culture. Mais, dans cette deuxième partie de son assertion, Price-Mars va encore plus loin, car il avance que le fait re­ligieux n’est pas qu’affaire de croyants. Il est également celui de profanes, de non­croyants qui contribuent à le faire exister dans d’autres sphères et sous d’autres formes, dont la littérature. Ainsi La Montagne ensorcelée est présentée comme une démonstration concrète de cette transformation que Price-Mars appelait déjà de ses vœux dans ses écrits :

Il faudrait que la matière de nos œuvres fût tirée quelquefois de cette immense réserve qu’est notre folk-lore, où se condensent depuis des siècles les motifs de nos volitions, où s’élaborent les éléments de notre sensibilité, où s’édifie la trame de notre caractère de peuple, notre âme nationale (Price-Mars, 2009, p. 206).

Mais plus encore, la levée des interdits contribue au renouvellement de la pro­duction artistique, elle participe à l’affranchissement des jeunes romanciers de thèmes trop souvent rabâchés, comme « les adultères mondains, les pariades de concupiscence, les mascarades politiques » (Price-Mars, 2003, p. 199), déjà bien présents d’ailleurs dans les premiers récits de Roumain. Price-Mars accueille donc d’autant plus favorablement La Montagne ensorcelée qu’il s’agit d’une œuvre met­tant au cœur de sa réflexion « la vie pittoresque et dramatique de nos paysans » (Price-Mars, 2003, p. 199). Le monde dépeint, l’univers créé par Roumain est cruel, « sans la sympathie » ni « la confiance » présentes dans Gouverneurs de la Rosée (Hoffmann, 2003, p. 196), dira Léon-François Hoffmann dans la réédition critique des œuvres complètes de l’auteur. La Montagne ensorcelée est un roman paysan d’une rare violence symbolique, institutionnelle, communautaire et phy­sique, ce n’est pas un récit champêtre.

Dans un petit village à flanc de montagne d’Haïti, où la vie des humains ne dépend que de la bonne volonté des dieux, prévaut une grande misère due essen­tiellement à la dégradation de l’environnement et aux intempéries. Quand une épidémie de morts subites liées sans doute à la diphtérie s’abat sur la communau­té, il faut trouver l’agent responsable de ce mal. Mais dans ces communautés ren­fermées sur elles-mêmes, où la science et l’éducation sont deux idées abstraites, le coupable ne peut être qu’un agent des forces du mal. Liez à cela une histoire d’amour non partagé, de jalousie, d’envie et tous les éléments sont en place pour le drame qui va se jouer. La très jeune Grâce est la petite-fille de Placinette, la guérisseuse du village. Elle partage des sentiments amoureux avec Aurel. Le vieux Balletroy, chef de section du village, est lui aussi amoureux de Grâce. Il se vengera de cet amour impossible en nourrissant l’idée de la culpabilité de Placinette dans la mort des habitants du village. Placinette et sa petite-fille sont respectivement lapidée et décapitée dans des scènes de mise à mort collective.

Dans Ainsi parla l’Oncle, Price-Mars rappelait déjà, à partir de faits avérés, que « la superstition grossière et les basses croyances sont susceptibles d’engendrer les pires agressions et de provoquer même des crimes » (Price-Mars, 2009, p. 176). Selon lui, Roumain « a mis en relief ce qui en [la vie des paysans] fait le charme et l’horreur : la croyance. » (Price-Mars, 2003, p. 199). L’essentiel de la préface se focalise donc autour de cet élément : la croyance, pour en montrer l’impact sur la conception de la nature, du bien, du mal – entre autres l’incapacité à rechercher les causes rationnelles des événements. Le réquisitoire se poursuit par l’analyse de la soumission, de la résignation et de la fixation avec complaisance dans « les mailles denses du mystère dont il (le paysan) se sent enveloppé de toutes parts. » (Price-Mars, 2003, p. 199) Price-Mars juge que le roman de Roumain fait de tous ces éléments « la genèse psychologique du drame » (Price-Mars, 2003, p. 200) présenté dans La Montagne ensorcelée.

Vous n’avez jamais vu le chemin qui passe devant sa [Placinette] porte ? Le chemin n’a ni commencement, ni fin. Oui comme je vous dis. Il va du pied du mapou à la pente d’herbe-guinée. Et vous n’avez pas remarqué sa forme ? Il ne va pas tout droit, non, il court comme une couleuvre. Il jette un regard apeuré derrière lui. Alorsse, la nuit. Hein ! tu crois que c’est toujours un chemin ? Eh, du tout, du tout. Vous n’avez jamais entendu dire qu’on peut amarrer un esprit, le mettre dans les chaînes : il faut seulement réciter les paroles pour ça. Eh bien, la nuit, entendez oui, le chemin, c’est une couleuvre et il attend qu’un petit enfant arrive et crapp, il te l’étouffe, ou, viennent à boire de l’eau à la mare, un bœuf, un cheval et crapp, crapp, il te l’étrangle (Roumain, 2003, p. 231).

Ce roman constitue les prémisses de l’élaboration d’une « esthétique haï­tienne » (Price-Mars, 2003, p. 200) dans laquelle le syncrétisme qui fait « la saveur particulière du mysticisme du paysan haïtien » (Price-Mars, 2003, p. 199) occu­pera une fonction capitale. Price-Mars voit en Roumain un des promoteurs les plus prometteurs de ce mouvement. La montagne ensorcelée présente une « note émouvante de nouveauté : cette préoccupation de se servir des possibilités de ce milieu pour élaborer l’œuvre d’art » (Price-Mars, 2003, p. 200). Son éloge érige le récit de Roumain en modèle de référence et, depuis, tous les romans paysans – tels Le drame de la terre (1933) et La vengeance de la terre (1940) de Jean-Baptiste Cinéas (1895-1958) ou encore Fonds-des-nègres (1960) de Marie Chauvet (1916­1975) – sont caractérisés par le sang, la sécheresse, la maladie, les dieux voraces et souvent mécontents.

Quoique la préface d’Antonio Vieux ne fasse pas partie du corpus à l’analyse dans cette étude, elle nous informe de façon pertinente de l’existence d’une vision partagée entre les tenants de la Revue indigène. Il est bon de voir comment la pré­face de Price-Mars reprend celle de Vieux, comme en écho sur certains aspects. Il s’agit d’une illustration de la proximité intellectuelle doublée d’une pratique d’échanges intenses au sein du groupe. Ceci nous permet de formuler l’idée que la nouvelle esthétique forgée par Roumain n’est pas une œuvre isolée.

Antonio Vieux ouvre sa préface au recueil de nouvelles La Proie et l’ombre (1930) par un jeu d’opposition entre deux notions, le « témoignage » et la « confes­sion », pour classer le récit de Roumain dans la catégorie du « témoignage ». La justification de ce choix s’explique par les définitions qu’il propose de l’un et l’autre mots. La « confession » est définie comme « se limit[ant] à un seul homme, à une seule âme » (Vieux, 2003, p. 109), tandis que le « témoignage » est compris comme visant de plus « profondes perspectives » (Vieux, 2003, p. 109). C’est un type de texte qui « sert à l’histoire de l’âme collective, et pour quiconque dans une cinquantaine d’années, songeant à nous (si on en a le temps), voudra connaître notre âme profonde, d’après 1915, je ne doute pas que ces quatre nouvelles lourdes, irrespirables, soient une source précieuse » (Vieux, 2003, p. 109). Vieux met en valeur la dimension anthropologique du témoignage. C’est une « analyse profonde et impitoyable de nous-mêmes » (Vieux, 2003, p. 109) et, continue-t-il :

« Je trouve en effet, en ces quelques pages […] toute la misère morale de notre milieu et de nous-mêmes – et leurs richesses secrètes aussi, leurs richesses qui un jour éclatant, feront dans notre ciel une trouée magnifique, mais qui en attendant, refoulées, gémissent et s’enlisent » (Vieux, 2003, p. 110).

Son analyse se termine sur une division du lectorat entre « esprits communs » et « esprits élevés ». Une division qui répond d’avance aux réactions très vives que suscitera cette œuvre, car affichant crûment le dénuement de la paysannerie et l’échec de l’élite traditionnelle à construire et à diriger la nation. Vieux terminera donc sa préface par cette phrase-sentence :

Les esprits communs ne s’y plairont pas, qui ne trouveront aucun adultère, ni les tisanes sentimentales auxquelles une certaine tradition, qui ici tient lieu de goût, nous a habitués. (Vieux, 2003, p. 110)

3. La Blanche négresse comme en écho avec « La femme de demain »

Quelques années après La Montagne ensorcelée, Price-Mars a préfacé le ro­man de Cléante Desgraves Valcin (1891-1956), La Blanche négresse (1934), vers la fin de l’occupation américaine. Si Desgraves Valcin est une personnalité connue des cercles de la bourgeoisie et de la classe moyenne haïtiennes pour être une enseignante, propriétaire d’une imprimerie avec son mari, cofondatrice et col­laboratrice de revues11 consacrées à la cause des femmes, première romancière haïtienne avec Cruelle destinée (1929), membre fondateur du mouvement des femmes, première présidente de La ligue féminine d’action sociale, elle n’a pas le rayonnement littéraire de Jacques Roumain. Est-ce à dire que cette préface de Price-Mars n’a pas la même ampleur que ses précédents textes du genre ? Ce serait s’aventurer que de faire une telle assertion, car comme pour Le Baiser de l’Aïeul et le débat nature contre culture, comme pour La Montagne ensorcelée et la prise en compte des croyances culturelles, La Blanche négresse rencontre une autre préoccupation majeure de Price-Mars : la place de la femme dans la société haïtienne. Les réflexions de l’Oncle sur cette question ont été développées dans un essai titré « La femme de demain » (Price-Mars, 1919b, p. 92-129) inclus dans La Vocation de l’élite.

Desgraves Valcin, comme toutes les femmes qui l’ont précédée et toutes celles de sa génération qui ont voulu s’affranchir du carcan social, doit être perçue comme une pionnière. Ce statut contient en lui-même toutes les difficultés et les réticences à rendre sa parole audible dans une société de type patriarcal comme celle d’Haïti. Dans son article sur « La femme haïtienne dans la littérature », Pau­lette Poujol Oriol (1926-2011), analysant la place de trois romancières dans l’his­toire de la littérature haïtienne, remarque que même dans la sphère littéraire, la femme est astreinte au respect des règles édictées par le milieu social : « Tous les tabous de la société jouent contre la femme qui souhaiterait s’exprimer par écrit. C’est un manque de pudeur que de se répandre ainsi dans les journaux. Fi donc ! Une femme “bien” n’étale pas ses sentiments en public. » (Paujol Oriol, 1996-1998, p. 86)

À chaque fois qu’une femme a osé s’affranchir des restrictions pour donner à entendre sa voix et une parole qui lui est propre, elle s’est mise en danger de déclassement social et de perte du statut de « femme bien » qui est une valeur marchande symbolique non négligeable dans les alliances matrimoniales. La pré­face de Price-Mars au récit d’une femme au cours de la première moitié du XXe siècle est un discours d’escorte au sens plein du terme, car il a eu la double fonc­tion, d’une part, d’accompagner le texte, c’est-à-dire de lui assurer une audience et, d’autre part, de protéger la romancière sous la renommée du préfacier. Cette préface, parmi les trois considérées dans cette analyse, est la seule à présenter des enjeux de cette nature.

La Blanche négresse est la parole de Desgraves Valcin sur un ensemble de sujets d’importance pour une femme vivant dans un pays militairement occupé et qui se retrouve donc interpellée par le faisceau de domination renforcée produite par cette réalité. À côté de préoccupations traditionnelles telles la famille et la place de la femme dans le mariage, s’ajoutent les différences culturelles, le racisme, l’image d’Haïti dans le monde et l’occupation américaine – qui constitue par ailleurs la principale toile de fond de cette histoire. Dans ce récit, Desgraves Valcin met en scène des personnages féminins affirmés, cultivés et n’hésitant jamais à assumer et défendre leurs positions. Pour protéger sa famille de la faillite, Laurence Desval­lons accepte d’épouser l’américain Robert Watson alors que tout les sépare : édu­cation, vision de la vie, sens des rapports humains… Lorsque le couple apprend, après des années de mariage et un enfant, l’existence d’un grand-oncle noir dans la lignée maternelle de Laurence, Robert ne peut le supporter et se suicide.

La préface s’ouvre sur le constat général d’une « rayonnante et soudaine florai­son de notre littérature » (Price-Mars, 2007, p. 13) dans le contexte de l’occupation américaine. Price-Mars y voit une « conséquence non prévisible de ce moment de notre Histoire » (Price-Mars, 2007, p. 13) et souligne conjointement le caractère non paradoxal de cette situation. Le besoin de témoigner des réactions haïtiennes « devant la brutalité de ce fait » (Price-Mars, 2007, p. 13) est prégnant et légitime. Le roman de Desgraves Valcin s’inscrit dans ce qui pourrait être présenté comme la tendance d’une époque et constitue « une tranche d’histoire contemporaine » (Price-Mars, 2007, p. 14) qui rend compte des résistances et des meurtrissures causées par dix-neuf ans d’occupation du pays par des forces étrangères.

Dans un second temps, le préfacier qualifie le texte soumis à son appréciation de « drame psychologique ». Il le place dans la catégorie des « romans pathé­tiques ». En effet, le récit de Desgraves Valcin – qui porte très fortement l’em­preinte des lectures autorisées aux jeunes filles et femmes de son époque et de son milieu social – s’intéresse non seulement à la vie intérieure des personnages, mais est également traversé par de nombreuses tragédies, des sacrifices, des morts sur fond d’histoires d’amours contrariées et de division sociale.

Ce premier travail de qualification réalisé, le préfacier présente un résumé syn­thétique de l’œuvre qui met l’accent sur le pathos, autrement dit sur la souffrance des personnages écrasés sous le poids du destin. Comment réagit un blanc amé­ricain dominé par la « psychose du préjugé de race » (Price-Mars, 2007, p. 13), quand il découvre que sa femme blanche, la mère de sa fille, a un ancêtre noir ? Ce détail et la détresse du personnage de l’américain s’expliquent par une loi séculaire des États-Unis d’Amérique : le one-drop rule, qui fait de tout citoyen ayant une goutte de « sang noir », un noir. Il y sera question des tourments de l’âme de tous ceux qui, malgré eux, se sont retrouvés embarqués dans cette histoire. Le roman est présenté comme étant un « mélange de fictions et de réalisme » (Price-Mars, 2007, p. 14).

La préface se termine par une note sur le fait que Desgraves Valcin est une femme qui a osé « affronter les incertitudes de la publicité » (Price-Mars, 2007,

p. 14) dans un pays certainement doté de femmes douées qui hésitent encore à se dévoiler. Le vocabulaire utilisé par Price-Mars dans ce passage est symptomatique du danger qui guette toute femme qui assume une parole publique dans le milieu bourgeois haïtien rétrograde. Avec la publication de son récit, la romancière ac­cepte d’« affronter », de faire face, de s’exposer aux « incertitudes de la publicité ». Ce n’est pas l’œuvre écrite qui est exposée mais l’auteure elle-même.

Plus que les considérations liées à la valeur de témoignage de ce roman, cette phrase dévoile les raisons de cette préface accordée par Price-Mars à Desgraves Valcin. Et pour les comprendre, il faut revenir, comme déjà mentionné, à cet essai rédigé une quinzaine d’années avant la publication de La Blanche négresse, « La femme de demain », dans lequel Jean Price-Mars a mené un véritable plaidoyer pour un changement de paradigme et de mentalité, pour « un prompt et définitif renoncement à notre concept antique du rôle inférieur de la femme. » (Price-Mars, 1919b, p. 113)

Tout au long de ce texte, l’essayiste a tenté, en utilisant des anecdotes et en décrivant des pratiques en cours dans le milieu bourgeois, de persuader et de convaincre l’élite du pays de la nécessité de cette transformation. Cette dernière se justifie par le constat des pratiques de formation des jeunes filles qui se ramènent, en dépit des belles « intentions mensongères » du curriculum, à un « dressage intellectuel » et à une éducation essentiellement axée sur la piété (Price-Mars, 1919b, p. 115). Ce qui suscite chez l’ethnologue l’exclamation : « quelle pauvre chose que la culture féminine dans ce pays » (Price-Mars, 1919b, p. 114). Dans son argumentaire, Price-Mars utilise plusieurs stratégies, il n’hésite pas à aborder les aspects les plus délicats en tenant compte des préjugés du milieu, tout comme il essaie d’instruire ses contemporains des responsabilités de « l’élite » envers la population. Il écrit : « Je ne crains d’affirmer qu’entre la conception paysanne et la nôtre, il n’y a que des degrés, comme il sied d’ailleurs, entre des êtres séparés par toute la distinction d’une éducation soignée et l’absence complète d’éducation » (Price-Mars, 1919b, p. 101).

Dans « La femme de demain », Price-Mars considère le nombre et la valeur des travaux réalisés sur les femmes et aboutit à la conclusion qu’il y a « un pro­blème de la femme haïtienne dont il faut mesurer l’importance en raison de sa connexité avec les conjonctures tragiques dans lesquelles notre peuple est enga­gé » (Price-Mars, 1919b, p. 94). Comme les principales figures féminines de La Blanche négresse, la femme dont le pays a besoin pour les luttes à mener en vue de la reconstruction et de la transformation de la nation haïtienne, doit avoir la capacité de se former et de s’instruire. Elle devra correspondre au modèle que re­présentent Cléante Desgraves Valcin et toutes les femmes de la société haïtienne qui, de leurs salons et plus tard dans les rues (Lucien, 2015), ont mené la lutte contre l’occupant. Price-Mars l’a bien compris et s’évertue à le claironner de sa voix « solitaire » (Price-Mars, 1919b, p. 129) tel qu’il se qualifie lui-même : « Car la femme de demain sera dans le sens plein du mot une femme instruite. Elle aura appris à l’école moins de bribes de connaissances multiples et tronquées, elle aura appris à apprendre. » (Price-Mars, 1919b, p. 122).

Cependant, notons que Desgraves Valcin a été bien plus sévère encore que Price-Mars. Les prises de position de ses personnages sur le mariage ou les re­lations sexuelles détonnent dans son milieu et choquent la bourgeoisie de son époque.

Mon ami, laissez-moi, car je suis très fatiguée… Ne savez-vous pas que je suis seule à tout faire ici ? On ne fait pas l’amour dans la misère. (Desgraves Valcin, 2007, p. 37)

[…] vous n’ignorez pas Monsieur, que la possession sans l’amour est un acte sale qui fait d’un homme et d’une femme une bête et une victime, et deux bêtes quand il y a consentement mutuel… (Desgraves Valcin, 2007, p. 108)

Paujol Oriol rapporte que la critique littéraire a occulté l’œuvre à sa parution, malgré l’endossement de Price-Mars.

Conclusion

Les trois préfaces rédigées par Jean Price-Mars comme discours d’escorte à des œuvres littéraires théâtrales et romanesques ont deux points communs. Pre­mièrement, dans aucun de ces textes, le préfacier ne s’est réellement intéressé à la dimension littéraire des œuvres. À part le fait de les situer dans des genres ou catégories canoniques, on ne peut relever que peu de considérations sur la langue, sur l’organisation des textes et le style de l’écrivain : Hippolyte « a traité avec […] talent » (Price-Mars, 1924, p. 12), le travail de Roumain est un « art probe et vigoureux » (Price-Mars, 2003, p. 200), Desgraves Valcin a un « talent de conteur averti » (Price-Mars, 2007, p. 9). Deuxièmement, chacune de ces œuvres renvoie à des débats d’importance au cours de la période considérée, qui est celle de l’occupation américaine d’Haïti. Le Baiser de l’Aïeul de Dominique Hippolyte renvoie à ce débat résurgent sur l’opposition entre nature et culture qui est un classique de la littérature coloniale et que le contexte historique particulier a ravi­vé. La Montagne ensorcelée de Jacques Roumain est, pour sa part, liée aux débats, plus nouveaux à l’époque, sur la reconnaissance de la part de l’héritage africain non accepté par l’élite haïtienne. La Blanche négresse de Cléante Desgraves Valcin renforce la littérature de témoignage, en vogue durant la période, mais symbolise surtout la possibilité d’une parole de femme autonome et articulée dans un milieu où la figure féminine se cantonne à la gestion du foyer et à la représentation dans les salons.

L’analyse de ces préfaces rédigées par Price-Mars dans un moment historique de profonde remise en question de l’être haïtien, nous conduit à poser l’hypothèse qu’il conviendrait de considérer ces textes comme des marqueurs d’époque. Autre­ment dit, il est proposé de les considérer beaucoup plus comme des symboles des enjeux sociétaux (identitaires, culturels, anthropologiques) de la période 1915­1934 que comme des stratégies d’accumulation d’un certain capital symbolique tel que théorisé par le sociologue Pierre Bourdieu dans son essai titré Les règles de l’art : genèse et structure du champ littéraire (1992). Le capital symbolique, selon Bourdieu, renvoie au prestige, à la reconnaissance, à la légitimité et à la consécra­tion qu’un agent social peut accumuler dans son champ d’appartenance et qui lui donnent éventuellement accès à des avantages matériels et économiques. Certes, chaque préface sollicitée de Price-Mars et accordée par lui a contribué à asseoir un peu plus son autorité intellectuelle, mais ces trois textes ont essentiellement participé à fixer les débats contemporains abordés dans les œuvres endossées.

Le choix d’un préfacier est certainement plus aisé que celui de rédiger le texte d’accompagnement d’une œuvre qui ne s’inscrit pas dans une philosophie parta­gée. À regarder de près les œuvres que Price-Mars a préfacées entre 1915-1934, on peut argumenter qu’il y a eu un choix raisonné de sa part et que la décision d’endosser ces œuvres s’explique par le fait que leurs contenus rencontrent ses propres préoccupations de chercheur, de citoyen engagé, d’intellectuel évoluant dans un contexte historique spécifique. Ces préfaces constituent donc des pro­longements des réflexions de Jean Price-Mars qu’il convient de considérer comme œuvres à part entière dans sa bibliographie.

1 Les lieux de pouvoir sont les bâtiments logeant les entités étatiques tel le parlement, où Price-Mars a exercé la fonction de député de 1905 à 1908

2 En 1932, Carl Brouard dit de Price-Mars qu’il est « le seul écrivain ayant eu de l’influence sur notre généra­tion » (Brouard, 1932, cité dans

3 À ce sujet, voir Clormeus (2014).

4 Pour l’histoire de la création de l’Institut d’ethnologie (IE) qui deviendra par la suite le Bureau national d’ethnologie (BNE), voir

5 Price-Mars a repris cette expression du Français Jules de Gaultier.

6 Surnom généralement utilisé pour se référer à Price-Mars d’après son essai Ainsi parla l’Oncle (2009).

7 Cette revue publiée entre juillet 1927 et février 1928 ne compte que cinq numéros.

8 Voir L’Égalité des races humaines (Firmin, 1885).

9 Dans La République d’Haïti et ses visiteurs, Janvier écrit : « La France est la capitale des peuples. Haïti est la France noire. C’est la fille

10 Roumain a tenu des chroniques dans différents journaux et revues d’Haïti dès 1925. Il a été emprisonné pour ses prises de position contre plusieurs

11 Son nom est associé à trois revues : Voix de femmes, La Semeuse et Le Temps.

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1 Les lieux de pouvoir sont les bâtiments logeant les entités étatiques tel le parlement, où Price-Mars a exercé la fonction de député de 1905 à 1908 et de sénateur à deux reprises (1930-1935 et 1941-1946). Mais ce sont aussi les espaces symboliques de manifestation de la connaissance, comme les lieux de formation, écoles, universités ou encore les centres culturels. Les essais de Price-Mars qui, compilés, ont constitué ses œuvres phares, sont pour la plupart des conférences prononcées dans des lieux symboliques de son époque. À ce sujet, voir Monnet (1998).

2 En 1932, Carl Brouard dit de Price-Mars qu’il est « le seul écrivain ayant eu de l’influence sur notre généra­tion » (Brouard, 1932, cité dans Trouillot, 1993, p. 35).

3 À ce sujet, voir Clormeus (2014).

4 Pour l’histoire de la création de l’Institut d’ethnologie (IE) qui deviendra par la suite le Bureau national d’ethnologie (BNE), voir Charlier-Doucet (2005).

5 Price-Mars a repris cette expression du Français Jules de Gaultier.

6 Surnom généralement utilisé pour se référer à Price-Mars d’après son essai Ainsi parla l’Oncle (2009).

7 Cette revue publiée entre juillet 1927 et février 1928 ne compte que cinq numéros.

8 Voir L’Égalité des races humaines (Firmin, 1885).

9 Dans La République d’Haïti et ses visiteurs, Janvier écrit : « La France est la capitale des peuples. Haïti est la France noire. C’est la fille aînée de la race aimante qui, selon la parole de Michelet, cet apôtre, doit renouveler le monde en l’inondant de l’océan d’amour et d’éternelle jeunesse qu’elle tient en réserve dans son sein, ce sein bistré, trésor de sympathie, d’affection et de reconnaissance. Pour la race noire, Haïti c’est le soleil se levant à l’horizon. Honte à celui, quelle que soit sa nationalité, qui, ayant dans les veines une seule goutte du noble et généreux sang africain, tenterait de le nier ; et aveugle, trois fois aveugle, serait tout Africano-Américain qui n’aurait pas d’yeux pour le voir. » (Janvier, 1883, p. 57).

10 Roumain a tenu des chroniques dans différents journaux et revues d’Haïti dès 1925. Il a été emprisonné pour ses prises de position contre plusieurs gouvernements et sous des prétextes divers dont la conspiration contre la sûreté de l’État.

11 Son nom est associé à trois revues : Voix de femmes, La Semeuse et Le Temps.

Darline Alexis

Université Quisqueya (UniQ) et École Normale Supérieure (UEH)

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