La communauté atlantique : nouveaux enjeux, nouveaux défis

Dorval Brunelle

p. 115-127

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Dorval Brunelle, « La communauté atlantique : nouveaux enjeux, nouveaux défis », Chemins critiques, Vol 6, nº 1 | 2017, 115-127.

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Dorval Brunelle, « La communauté atlantique : nouveaux enjeux, nouveaux défis », Chemins critiques [En ligne], Vol 6, nº 1 | 2017, mis en ligne le 05 avril 2018, consulté le 18 juin 2018. URL : https://www.cheminscritiques.org/384

Communication présentée le 1er décembre 2012 dans le cadre du Forum International sur l'Espace Atlan­tique. Intitulé « Initiative pour une Communauté Atlantique ». Il a été coorganisée par le ministre Ahmed Lahlimi Alami, Haut Commissaire au Plan du Royaume du Maroc, et M. Jean-Claude Thebault, Directeur général du Bureau des conseillers de politique européenne (BEPA) de la Commission européenne.

La question à laquelle je voudrais répondre est celle de savoir quels sont les nouveaux enjeux qui s’imposent aujourd’hui aux pays riverains de l’Atlantique et pourquoi il devient de jour en jour plus urgent d’agir de concert pour protéger ce patrimoine commun de l’humanité que représentent le bassin atlantique et ses quatre façades. Or, les réponses que l’on peut apporter à cette question doivent non seulement prendre en compte les nombreux angles morts qui ont marqué et grevé l’évolution des grandes initiatives à vocation transatlantique jusqu’à au­jourd’hui, mais elles doivent également prendre acte du basculement de l’épicentre de l’économie mondiale depuis l’Amérique du Nord vers l’Asie – un phénomène que certains auteurs ont comparé à un véritable « mouvement tectonique2 » qui affecterait non seulement les pays d’Amérique latine, mais l’ensemble du monde occidental. Ces deux exigences rendent encore plus pressant le défi de repen­ser l’Atlantique. En attendant, les gouvernements des pays occupant les bordures nord et sud de l’Atlantique font trop souvent preuve d’une grande frilosité en la matière quand on les compare aux pays occupant le pourtour de l’océan Pacifique. Dans la présente contribution, afin de faire avancer le débat sur l’élargissement et l’approfondissement d’une communauté atlantique, je propose d’effectuer un rapide dénombrement des partenaires en présence (section 1) ; un exercice qui me permettra par la suite d’avancer quelques réflexions sur la notion de commu­nauté (section 2) ; pour finalement relever les nouveaux défis auxquels les pays de l’Atlantique sont confrontés (section 3). La conclusion cherchera à mettre en évidence l’importance d’un projet de création d’une communauté atlantique dans le contexte actuel.3

1. Le dénombrement

Parce que le nombre de pays qui pourraient être impliqués dans une éventuelle communauté atlantique ne va pas de soi, il peut s’avérer intéressant de chercher à les dénombrer. Or, nous verrons que cet exercice permet de prendre acte du double défi auquel la construction d’une communauté atlantique est confrontée, à savoir celui du nombre des membres impliqués et celui de la multiplication des initiatives communautaires.

Pour ce qui concerne l’Europe, par exemple, doit-on n’additionner que les dix pays riverains de l’Atlantique, ou convient-il plutôt de retenir les 28 de l’Union européenne (UE), ainsi que les quatre membres de l’Association européenne de libre-échange (AELÉ) y compris ceux qui, comme l’Autriche dans le premier cas ou la Suisse dans le second, sont enclavés ? La réponse à cette question paraît évi­dente dans la mesure où le fait même d’être en communauté et de faire commu­nauté implique que l’intérêt d’un pays, même très éloigné de l’océan Atlantique, n’est jamais nul. Avec le résultat que tous et chacun des membres de l’UE et de l’AELE sont concernés par l’éventuel établissement d’une communauté atlantique, que cette adhésion opère, au mieux, par dessein, au pire, par défaut. Ce qui nous fait un total de 32 pays sur les 47 que compte le continent.

Du côté des Amériques, la situation est plus délicate. Au total, 18 pays sur les 23 formant le continent américain disposent d’une façade atlantique, à quoi il convient d’ajouter les 30 pays, territoires ou colonies sis dans la Caraïbe4. Or, loin de former une seule communauté, les pays du continent en ont créé un nombre important, comme nous le verrons dans un instant. Enfin, si on se tourne du côté du continent africain, sur 55 pays, 21 disposent d’un accès à l’Atlantique et, ici encore, le nombre des communautés qui ont été créées est important.

Si on additionne le tout, on obtient un total de 101 pays qui se décompose comme suit : 32 pour l’Europe, 48 pour les Amériques et 21 pour l’Afrique. Une addition très formelle et formaliste qui ne prend pas en considération deux as­pects que ce décompte est évidemment incapable de révéler. Le premier aspect est l’intérêt qu’un pays, une entité ou un territoire peut avoir de se projeter hors de ses frontières vers la mer et au-delà pour former, constituer ou s’insérer dans une communauté transatlantique. Le second aspect est l’intérêt que peuvent avoir des pays, des entités ou des territoires à former communauté entre eux en vue de se projeter au-delà des mers ; étant entendu que la communauté comme préalable et la communauté comme objectif constituent deux initiatives qui ne sont pas mutuellement exclusives et qui pourraient au contraire se renforcer l’une l’autre. Cela dit, pour compléter cette nomenclature, il conviendrait d’adjoindre un objec­tif aux deux autres et l’on aurait alors les trois objectifs suivants : premièrement, la décision de former une communauté susceptible de servir par la suite de trem­plin à une projection outre-Atlantique (comme le montre le cas de l’Europe et celui de la Caraïbe) ; deuxièmement, la projection d’un acteur étatique en vue de contribuer à la formation d’une communauté transatlantique (comme l’illustre l’exemple des États-Unis au sortir de la Deuxième Guerre et celui du Royaume du Maroc à l’heure actuelle) ; et, troisièmement, la catégorie la plus importante en termes de nombre, le dénombrement des communautés transatlantiques toutes échelles confondues qui ont été édifiées au cours de l’histoire des trois continents.

2. La notion de communauté

La notion de communauté revêt des significations passablement différentes en droit et en sociologie, par comparaison au sort qu’on lui réserve parfois en science politique. Pour les juristes comme pour les sociologues, les notions de commu­nauté et de société renvoient à deux ensembles distincts de relations interperson­nelles fondés, par exemple, sur le statut dans un cas, sur le contrat dans l’autre. Cependant, en science politique, la notion de communauté – tout comme celle de société, d’ailleurs – peut être métaphorisée et appliquée sur une tout autre échelle en rapprochant des grands ensembles. Notamment des pays, comme ce fut le cas pour la Société des Nations ou pour la Communauté européenne.

Cela étant, il n’en demeure pas moins que, même à ce niveau d’abstraction, toutes les communautés ne se ressemblent pas, avec le résultat qu’il peut s’avérer tout à fait légitime (d’un triple point de vue historique, politique et méthodolo­gique), de distinguer les cas où la notion est investie d’un contenu identitaire subs­tantiel par opposition à d’autres où la communauté est édifiée à partir d’intérêts précis afin de poursuivre des fins ou des objectifs limités.

Pour mieux saisir ce dont il vient d’être question, on peut citer Irène Bellier qui souligne ceci :

La Communauté européenne peut être considérée comme un objet anthropologique, non en qualité d’unité sociale restreinte puisqu’elle incorpore des unités sociales et politiques d’importance inégale, mais en tant qu’espace historiquement construit, sur lequel se redéfinissent des rapports économiques qui ont pour objet de préserver les marges d’action des membres de la Communauté, en leur conférant simultanément une identité nouvelle. La définition de cette identité repose sur la construction d’un espace politique. C’est ici que se joue la communauté au sens anthropologique du terme. (Bellier, 1997, p. 2)

Cette mise au point est intéressante pour notre propos en ce qu’elle permet d’isoler quelques critères permettant de départager les communautés pour mieux les distinguer les unes des autres. On a ainsi, au point de départ, des unités so­ciales et politiques, c’est-à-dire des pays, qui conviennent d’établir un espace géo­graphique élargi à l’intérieur duquel de nouveaux rapports économiques et so­ciaux seront noués, rapports à partir desquels on pourra construire une nouvelle identité sociale et politique.

Prenant le problème par l’autre bout, c’est-à-dire depuis le point de vue du citoyen membre de la Communauté européenne, comparé au citoyen occupant l’espace nord-américain, Jennifer M. Welsch (2004, p. 38) insiste sur le rôle des identités multiples et de la démocratie participative qui, même embryonnaire et grevée d’un soi-disant « déficit démocratique », confortent tout de même l’idée qu’on a bel et bien affaire à une communauté d’intérêts partagés dans le cas de l’UE. En revanche, appliquée à l’Amérique du Nord, l’idée de communauté nord-améri­caine serait sans fondement et ce, malgré le fait que les trois pays aient entretenu pendant des décennies et entretiennent toujours les liens économiques, sociaux et culturels les plus serrés et sans doute plus serrés, à certains égards, que ceux que les Européens ont entretenus. Pourtant, poursuit J. M. Welsch, s’il y a bel et bien interactions multiples entre des acteurs à tous les niveaux de part et d’autre des deux frontières des États-Unis d’Amérique (ÉUA), il n’y a pas entre eux de normes partagées ni de bien commun nord-américain assumé comme tel par les gouvernements concernés5. Au surplus, s’il y a des intérêts d’affaires communs, il n’y a pas une « communauté d’intérêts » en tant que telle portée par une instance supranationale – un parlement, une assemblée –, avec le résultat que l’idée même de citoyenneté nord-américaine constitue au mieux un « vague objectif » (a re­mote prospect). La conclusion que l’auteure tire de son analyse l’amène à établir trois constats : premièrement, il n’y a pas d’identité continentale ni au Mexique, ni au Canada, et encore moins aux ÉUA ; deuxièmement, il n’y a pas non plus de bien commun au niveau continental ; troisièmement, il y a fort peu d’activités transnationales entre citoyens et groupes d’intérêts à trois.

Cette juxtaposition nous servira maintenant de point de départ pour établir deux constats importants. Le premier, à l’effet que l’idée même de communau­té atlantique repose sur un paradoxe puisque le contenu de l’expression diffère quand on l’applique depuis l’Europe ou depuis les ÉUA. Pour ces derniers, en effet, l’idée de communauté atlantique n’a jamais incorporé celle de faire commu­nauté avec ses voisins immédiats. En somme, la notion de « communauté atlan­tique », telle qu’elle a été promue au sortir de la Deuxième Guerre et telle qu’elle existe encore aujourd’hui, malgré son indéniable profondeur historique et malgré l’importance du nombre des « unités sociales et politiques » impliquées, repose essentiellement sur un objectif central qui est la protection d’intérêts partagés à haute teneur sécuritaire. En tant que telle, elle ne se propose ni de construire un marché transatlantique6, ni d’envisager un nouvel espace politique, encore moins de jeter les bases d’une identité nouvelle. Quant au second constat, il vise à souli­gner que les projets de communauté issus du reste des Amériques, avec leurs cinq parlements supranationaux (le Parlement latino-américain, le Parlement andin, le Parlement centre-américain, l’Assemblée parlementaire de la Communauté de la Caraïbe et la Commission parlementaire conjointe du MERCOSUR), même s’ils sont fortement inspirés du modèle européen, n’ont pas incorporé, jusqu’à tout récemment, de vocation transatlantique.

Ces deux constats nous permettent de prendre acte d’un fait majeur à savoir que, s’il y a bel et bien plusieurs communautés en présence en Amérique latine et dans la Caraïbe, l’expression n’a pas de pertinence en Amérique du Nord et ce, malgré la fréquence et la densité des interrelations entre individus et entreprises à l’intérieur de l’espace en question. Mais à cela il convient d’apporter une exception importante, à savoir la convocation, à l’instigation du président Clinton, du pre­mier Sommet des Amériques, à Miami, en décembre 1994, avec l’objectif de créer une « communauté des démocraties » à la grandeur des trois Amériques. Cet ambitieux projet prévoyait, entre autres choses, la création d’une Zone de libre-échange des Amériques (ZLÉA), une zone qui devait rassembler 34 des 35 pays du continent, excluant Cuba. Mais le projet devait tourner court et être abandon­né, en 2005.

Quoi qu’il en soit du nombre des communautés appartenant à chacun des trois continents, il convient de souligner qu’il n’existe pas une seule communauté à la grandeur du bassin de l’Atlantique, mais au minimum trois : une à la grandeur de l’Atlantique Nord, une autre dans l’Atlantique Sud et une dernière formée de la communauté caribéenne. De plus, au niveau du contenu, les enjeux de sécu­rité, tels qu’ils ont été définis au lendemain de la Deuxième Guerre et réaffirmés dans la foulée des attaques du 11 septembre 2001, dominent encore et toujours au Nord ; un ascendant qui pèse sur l’Atlantique Sud également. Ceci ne veut pas dire que la notion de communauté atlantique ou celle de communauté transatlantique ne soit pas susceptible de multiples déclinaisons dans les domaines commercial, culturel, scientifique, voire même dans des domaines sécuritaires qui ne font pas partie de ceux qui sont privilégiés actuellement. Mais, pour le moment en tout cas, la dimension sécuritaire étroitement liée aux enjeux de la défense tels qu’ils ont été campés et pratiqués durant la Guerre froide, redéfinis et renforcés dans la foulée des attentats du 11 septembre, prend nettement le pas sur les autres enjeux dans l’Atlantique Nord. Il convient donc de dépasser cet atlantisme-là, si l’on entend repenser l’Atlantique dans toutes ses dimensions, y compris dans sa dimension sécuritaire hors défense.

3. Les nouveaux enjeux

Les questions de sécurité hors défense, en commençant par la sécurité environ­nementale, la sécurité maritime, la piraterie et autres circuits mafieux tombent encore par trop souvent dans une sorte de « vide épistémologique » d’autant plus indéfendable que la dépendance des économies et des sociétés vis-à-vis de l’océan Atlantique croît d’année en année. Les sujets sont innombrables, à commencer par la surpêche, le gigantisme portuaire, la construction navale, la dépendance croissante vis-à-vis des matières premières exploitées en mer (pétrole, minerais)7, le commerce transocéanique, les flux migratoires, etc. Aujourd’hui, les interfaces entre les terres et les mers, qu’il s’agisse des rives, des bordures, des façades, des estuaires ou des voies fluviales sont étonnamment complexes et ils appellent un renouvellement des questionnements. Or, à l’instar de l’espace et du cyber espace (internet), les mers dans leur ensemble et l’océan Atlantique en particulier, consti­tuent encore et toujours des espaces non administrés et non réglementés régis par une convention – la Convention de Montego Bay – vieille de 17 ans8. Cette situa­tion pousse certains États à revendiquer une souveraineté de plus en plus étendue sur le plateau continental au-delà de la zone économique exclusive de 200 milles marins, comme l’illustre avec la dernière éloquence le projet « d’Amazonie bleue » porté et défendu par le Brésil9.

Si, en droit, la théorie veut que la mer soit envisagée comme un bien commun de l’humanité, cette notion ne signifie pas grand-chose en pratique. Le seul ordre juridique qui prévaut en haute mer est celui des autorités de l’État dont le navire bat le pavillon. Or, compte tenu de l’importance des pavillons de complaisance, un tel principe cautionne le laisser-faire le plus total10. Quant à l’exploitation des fonds marins, elle tombe, en principe, sous la coupe de l’Autorité internationale des fonds marins qui, de son côté, peine à faire adopter un cadre réglementaire sur la prospection et l’exploration en haute mer11.

Par le passé, cette déréglementation de fait – sinon de droit – était tributaire d’une approche fondée sur une certaine idée de souveraineté en tant que capacité d’exercer une autorité sur un territoire, avec le résultat que le contrôle des mers relevait essentiellement de l’exercice de la puissance navale. Cette approche oppo­sait de manière claire le territoire et les côtes, qui relevaient du pouvoir civil, à la haute mer, qui relevait de la puissance navale. Aujourd’hui, les choses ont consi­dérablement changé sous la poussée de tout un ensemble de facteurs. Le premier facteur est d’ordre technologique et scientifique, c’est celui qui permet d’envisager dorénavant l’exploitation des minerais, des terres rares et des hydrocarbures en mer à grande échelle et à grande profondeur, avec le résultat que des côtes inac­cessibles, des îlots insignifiants ou des archipels morcelés apparaissent désormais comme des sources éventuelles de redevances importantes, un facteur qui induit de nouvelles rivalités autour de l’exercice de la souveraineté sur le plateau conti­nental. Le second facteur est d’ordre à la fois économique, logistique et sécuri­taire ; il est lié à la croissance du commerce, à l’allongement des routes maritimes et à la dépendance croissante des filières de production d’un approvisionnement à flux tendu (just in time) complexe, diversifié et délocalisé. Dans cette nouvelle configuration, le transport maritime joue un rôle à ce point déterminant que le moindre risque d’interruption des approvisionnements est susceptible d’avoir des effets dommageables en cascades aussi bien en amont sur les processus de pro­duction qu’en aval sur la distribution. À leur tour, ces transformations exigent une plus grande sécurisation des voies maritimes et un plus grand contrôle des mers. Or, et c’est là notre troisième facteur, la sécurisation des mers passe encore et tou­jours par l’exercice d’une puissance navale, c’est-à-dire essentiellement par la voie militaire, alors que plusieurs des transformations en cours exigent plutôt la mise sur pied d’une « police des mers12 ».

Ces trois facteurs, parmi d’autres, expliquent que l’on ne peut plus envisager la terre et la mer comme deux espaces distincts comme on l’a fait par le passé ; cette nouvelle réalité exige de revoir les schèmes de gouvernance en vigueur. Au­jourd’hui, on a recours à deux expressions complémentaires, la « maritimisation des économies13 » et la « territorialisation des mers14 » pour rendre compte tout à la fois de l’interdépendance, de la complémentarité, de la superposition, ainsi que des nouvelles formes d’intégration entre espace terrestre et espace maritime. Et si, au cours de la dernière décennie surtout, maritimisation des économies et ter­ritorialisation des mers trouvaient leur ancrage théorique et programmatique au niveau des estuaires et des golfes, ainsi qu’en bordure des océans, à l’heure actuelle leur validité scientifique, économique, politique et stratégique s’étend aux routes maritimes et à la haute mer elle-même.

Nous assistons ainsi à un renversement des perspectives : ce ne sont plus la topographie et les « espaces lisses » – comme disent les marins – qui déterminent les flux ; ce sont désormais les flux qui dominent les espaces avec le résultat que ceux qui maîtrisent ces flux maîtrisent les espaces ou projettent leur maîtrise des flux sur ces espaces. Ce renversement a donc un impact important sur l’exer­cice de la souveraineté étatique, mais il a surtout une incidence déterminante sur notre façon même d’aborder la notion de souveraineté, ce qui nous pousse à en­visager toute une panoplie de questions sous des angles différents. Par exemple, jusqu’à quel point l’État peut-il et doit-il assumer les coûts de la sécurité en mer, alors que les armateurs choisissent pour leur part de se défausser de leurs respon­sabilités et de réduire leurs redevances en usant et abusant de pavillons de com­plaisance ? Ou, plus fondamentalement, jusqu’à quel point convient-il de confier la gouvernance des mers aux autorités privées et de les assujettir à la concurrence et aux lois du marché ? En somme, alors que des pans entiers de la gouvernance des mers tombent de facto sous l’empire d’acteurs privés, les États se livrent une concurrence de plus en plus vive à propos de l’extension du périmètre de leur souveraineté maritime.

Conclusions

L’obsession sécuritaire propre à la communauté atlantique actuelle est sans doute appelée à diminuer face à la multiplication de toutes ces initiatives commu­nautaires portées par des acteurs et organismes qui interviennent dans d’autres domaines et qui défendent d’autres enjeux. Pour le moment, les pratiques les plus innovatrices et les plus prometteuses susceptibles de jeter les bases d’un atlan­tisme alternatif semblent venir surtout du Sud, malgré le nombre et l’importance des questionnements et remises en cause portés par des organisations et des groupes de réflexion situés au Nord.

Cela dit, on peut tirer trois courtes conclusions d’ordre pratique à partir des développements précédents. La première conclusion est de nature politique. Le rôle des États et des gouvernements dans la création, sinon dans le rapproche­ment des communautés atlantiques est déterminant. À cet égard et à ce propos, l’idée de jeter les bases d’un équivalent à la Coopération économique Asie-Paci­fique du côté atlantique apparaît incontournable mais, pour le moment, vu du Nord en tout cas, un tel projet apparaît encore et toujours irréalisable, malgré la reprise des négociations de libre-échange entre l’UE et les ÉUA. Or, si l’extension de la communauté de l’Atlantique Nord en direction de l’Atlantique Sud est, sécu­rité oblige, bloquée aux deux niveaux économique et politique, les pays du Sud, quant à eux, ont su mener à bien plusieurs initiatives qui ont contribué à façonner une communauté à la grandeur de l’Atlantique Sud15. Dans ces conditions, est-il utopique de penser que l’idée de pousser l’extension de la communauté atlantique en direction des Amériques puisse venir de l’Initiative pour une Communauté Atlantique portée et défendue par le Maroc, en collaboration avec la Commission Européenne ?

La deuxième conclusion part d’un autre constat : plusieurs communautés non étatiques s’ouvrent de plus en plus à la transnationalisation de leurs schèmes de référence, de leurs réseaux et de leurs modes d’action. Qu’il s’agisse de forums de gens d’affaires, d’organisations de la société civile ou de réseaux universitaires, les initiatives tricontinentales se multiplient d’année en année, ce qui montre bien que le bassin de l’Atlantique est en passe de devenir un domaine de réflexion et de recherche, de champ d’action et d’intervention pluriel, ouvert et innovateur. Or, dans la perspective de rapprocher communautés non étatiques et étatiques, une voie à explorer pourrait consister à dresser une cartographie des communautés transatlantiques susceptibles de servir de point d’appui, de facilitateur ou de vec­teur à l’émergence de communautés plus larges. Un tel projet pourrait servir de le­vier à l’extension et à la multiplication des réseaux transatlantiques de recherche16.

Enfin, la troisième conclusion ouvre sur une série de questions : quel est le rôle que le Canada pourrait assumer dans l’ouverture de la communauté atlantique17 ?

En quoi et comment ce rôle peut-il, doit-il ou pourrait-il être ajusté à celui qu’il assume sur la bordure de l’océan Pacifique ? On peut aussi formuler ces ques­tions de manière quelque peu différente : quelle est la cohérence d’ensemble du positionnement du Canada sur les trois océans qui le bordent et en quoi son rôle dans le bassin atlantique se distingue-t-il des deux autres ? Par ailleurs, est-ce que les accords de libre-échange impliquant des partenaires de la bordure atlantique négociés récemment (entre l’UE et le Canada, entre le Maroc et le Canada) ne pourraient pas servir de base pour repenser l’ensemble de la stratégie atlantique du pays et redéfinir son approche à la grandeur de l’océan Atlantique ? Enfin, quel est le rôle imparti et la place assumée par les gouvernements infraétatiques – pro­vinces et États fédérés – dans la constitution d’une communauté atlantique18 ?

2 Pour reprendre l’expression de Jorge Heine et Andrew Cooper (2010).

3 Les cinq ne disposant pas d’une façade atlantique sont El Salvador, l’Équateur et le Pérou, ainsi que les deux pays enclavés, la Bolivie et le

4 Et ce, même s’il existe d’importantes collaborations transfrontalières sur des dossiers précis, autour de la gestion des niveaux d’eau des Grands

5 Et même l’idée de créer un marché transatlantique de la défense, qui apparaissait pourtant souhaitable aux yeux du Service canadien de renseignement

6 À l’heure actuelle, plus de 30 % des hydrocarbures sont exploités en mer, dont une part importante dans la mer des Caraïbes. À quoi il faut ajouter

7 La Convention des Nations Unies sur le droit de la mer a été signée à Montego Bay (Jamaïque) en 1982 ; elle est entrée en vigueur 12 années plus

8 L’expression « Amazonie bleue » (Amazônia Azul) désigne une zone « (dont) la superficie s’étend sur 3,5 millions de km2 pour la zone économique

9 Voir Matthew Gianni (2008). À noter que l’International Transport Workers’ Federation (ITF) a lancé une vaste campagne à l’échelle mondiale contre

10 En ligne : <http://www.isa.org.jm/fr/>.

11 Voir à ce propos la déclaration de Nicolas Sarkoszy, datée du 16 septembre 2008, dans laquelle le président appelle à la formation d’une « police

12 La notion de maritimisation est présentée par Alain Nonjon au chapitre 3 (intitulé « La mondialisation annonce-t-elle la fin de la géographie ? »)

13 Voir à ce sujet le compte rendu du colloque organisé conjointement par l’Institut de recherche stratégique de l’École militaire (IRSEM) et le

14 Il y a bien sûr des exceptions : les sommets ibéro-américains, les pays lusophones, la francophonie, etc.

15 Un exemple intéressant à cet égard est celui de l’Association of Pacific Rim Universities (APRU). L’associa­tion poursuit quatre buts : (i) créer

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2 Pour reprendre l’expression de Jorge Heine et Andrew Cooper (2010).

3 Les cinq ne disposant pas d’une façade atlantique sont El Salvador, l’Équateur et le Pérou, ainsi que les deux pays enclavés, la Bolivie et le Paraguay. Il faudrait aussi ajouter à la liste le Groenland, Saint-Pierre-et-Mique­lon, ou les îles Malouines, entre autres.

4 Et ce, même s’il existe d’importantes collaborations transfrontalières sur des dossiers précis, autour de la gestion des niveaux d’eau des Grands Lacs, par exemple.

5 Et même l’idée de créer un marché transatlantique de la défense, qui apparaissait pourtant souhaitable aux yeux du Service canadien de renseignement et de sécurité (SCRS) dès 2002 n’a pas pu être réalisée à ce jour. Voir les contributions de Simon Serfaty, Yves Bélanger et Yannick Quéau dans Repenser l’Atlantique : commerce, immigration, sécurité (Brunelle [dir.], 2012b). Voir aussi les contributions d’Aude Fleurant, Hélène Masson et de Yannick Quéau dans Communautés Atlantiques/Atlantic Communities. Asymétries et conver­gences (Brunelle [dir.], 2012c).

6 À l’heure actuelle, plus de 30 % des hydrocarbures sont exploités en mer, dont une part importante dans la mer des Caraïbes. À quoi il faut ajouter la découverte de terres rares au large du Japon en plein océan Paci­fique. Cf. Normand Mousseau, « Entrevue sur le prix de l’essence », Le Devoir, 11 mai 2011, p. B1.

7 La Convention des Nations Unies sur le droit de la mer a été signée à Montego Bay (Jamaïque) en 1982 ; elle est entrée en vigueur 12 années plus tard, en 1994. Si la convention prévoit des dispositions précises concernant le plateau continental et les zones économiques exclusives (ZÉE), en revanche, elle sanctionne le principe de liberté en haute mer.

8 L’expression « Amazonie bleue » (Amazônia Azul) désigne une zone « (dont) la superficie s’étend sur 3,5 millions de km2 pour la zone économique exclusive, qui va jusqu’à 200 miles nautiques (370 kilomètres) à partir de la côte. En ajoutant le plateau continental, qui s’étend jusqu’à 350 miles nautiques (648 kilomètres) à partir de la côte, la superficie de l’Amazonie bleue augmente de 963 000 km2, pour un total avoisinant 4 500 000 km2. La superficie de l’Amazonie bleue représente environ la moitié de la superficie continentale du Brésil (8 511 965 km2). Ainsi, l’Amazonie bleue est plus grande que l’Amazonie verte et contient au moins autant de richesses, si non plus, avec le pétrole, le gaz et les minerais, et toute la biodiversité qui se trouvent dans l’océan et qui n’ont pas encore été bien explorés, voire exploités ou protégés, selon les cas. Le concept a été lancé en 2004 et est devenu une marque déposée par la Marine le 29 janvier 2010. » (Wiesebron, 2012, p. 374)

9 Voir Matthew Gianni (2008). À noter que l’International Transport Workers’ Federation (ITF) a lancé une vaste campagne à l’échelle mondiale contre le recours aux pavillons de complaisance à la seule fin de contour­ner les dispositions du droit national du pays dont le propriétaire du navire est issu.

10 En ligne : <http://www.isa.org.jm/fr/>.

11 Voir à ce propos la déclaration de Nicolas Sarkoszy, datée du 16 septembre 2008, dans laquelle le président appelle à la formation d’une « police des mers » à la suite de la libération par l’armée d’un couple de Français enlevé au large des côtes somaliennes (Le Monde.fr, AFP et Reuters, 2008).

12 La notion de maritimisation est présentée par Alain Nonjon au chapitre 3 (intitulé « La mondialisation annonce-t-elle la fin de la géographie ? ») de La mondialisation (1999, p. 77-78).

13 Voir à ce sujet le compte rendu du colloque organisé conjointement par l’Institut de recherche stratégique de l’École militaire (IRSEM) et le Centre d’enseignement supérieur de la marine (CESM) à l’École militaire (Paris), le 17 juin 2011 (Maillier-Fonta, 2011).

14 Il y a bien sûr des exceptions : les sommets ibéro-américains, les pays lusophones, la francophonie, etc.

15 Un exemple intéressant à cet égard est celui de l’Association of Pacific Rim Universities (APRU). L’associa­tion poursuit quatre buts : (i) créer une association de recherche de haut niveau impliquant des universités sur le pourtour de l’océan Pacifique ; (ii) réunir les présidents des universités membres une fois par année ; (iii) stimuler la coopération en matière d’enseignement et de recherche entre les universités ; et (iv) contri­buer à la création d’une communauté des nations « à la APEC » sur la bordure du Pacifique. L’APRU réunit 42 universités issues de 16 pays : des ÉUA (11), de la Chine (8), du Japon (6), de l’Australie (3), de la Corée du Sud (2), du Mexique (2), du Chili (1), du Canada (1), de Taipei (1), de la Nouvelle-Zélande (1), de l’Indonésie

Dorval Brunelle

Université du Québec à Montréal

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