Bateyes sans marques

Mémoire des lieux : des Dominico-Haïtiens et Haïtiens en République Dominicaine

André Corten

p. 95-113

Citer cet article

Référence papier

André Corten, « Bateyes sans marques », Chemins critiques, Vol 6, nº 1 | 2017, 95-113.

Référence électronique

André Corten, « Bateyes sans marques », Chemins critiques [En ligne], Vol 6, nº 1 | 2017, mis en ligne le 05 avril 2018, consulté le 18 juin 2018. URL : https://www.cheminscritiques.org/382

Ce texte est le premier résultat d’un travail de terrain effectué en République Dominicaine (R.D) et en Haïti du 16 janvier au 5 février 2016, avec la coopération des professeurs Marisela Duval et Amaury Giordano Pérez Vargas, de l’Université Autonome de Santo Domingo (UASD), et avec la participation active de Ana Maria Belique, étudiante de sociologie à l’UASD.

Comment les bateyes2, symboles de travail forcé, peuvent-ils devenir des lieux de construction d’hospitalité entre Haïtiens3, Dominico-Haïtiens et Dominicains ? En particulier, après la privatisation (Perez, Garó, Segura, s.d.) ou la mise en location des terres du Conseil d’État du Sucre (CEA). Comment cette possibilité est-elle associée à la disparition des marques du batey – en particulier les immenses cannaies et le repère que constituent les hautes cheminées des sucreries (des ingenios selon le terme espagnol).

La scène est celle d’une histoire de dévastation – et, curieusement, il peut y avoir une nostalgie de l’AVANT de cette dévastation –, mais dans la précarité redoublée consécutive à celle-ci, des liens se tissent qui effacent les catégories séparant Dominicains, Haïtiens et Dominicains d’origine haïtienne, tels que répartis aux yeux de la loi et des dispositions réglementaires. Avec l’effacement des marques des bateyes se forme un nouveau tissu social : parfois fait de tensions, mais aussi de rencontres, notamment par des unions mixtes et l’apprentissage respectif du créole et de l’espagnol. Un tissu social usé par la pauvreté et le manque d’éducation dans lequel tous vivent, et qui fait souvent que, du point de vue de la reconnaissance de nationalité et de la possession de documents, ils sont dans une sorte de « limbe ». Un tissu social qui ne fait pas que séparer et exclure, mais qui au contraire est un contexte d’initiatives menées souvent de la part des plus marginaux. L’hospitalité n’est pas la seule prérogative de ce qu’on appelle la société d’accueil, elle se construit dans le changement des rapports sociaux (notamment familiaux). Ces rapports sont structurants dans la mémoire des marques des lieux, qui disparaissent.

L’hospitalité qui paraît être une forme pré-politique voire pré-sociale (Dumont, 1983, p. 221) ou une sorte de vertu spontanée d’accueil ou de sacralité de l’étranger (Boudou, 2012, p. 208) est une pratique politique et c’est d’elle dont il est question ici. Nous en suivrons les processus de formation. Elle ne se calque pas sur les statuts de nationalité qui définissent un intérieur et un extérieur (ou un « transit ») et les rapports entre les deux à travers une frontière. Elle est au contraire affirmation d’une posture qui n’est pas territoriale et qui, du même fait, bouleverse l’étanchéité entre intérieur et extérieur. L’hospitalité est un renversement de la modalité de danger associée à l’étranger, par une innovation radicale. Pour raisonner en termes anthropologiques, mais ici aussi sociologiques, elle est la transformation de l’étranger qu’on se doit éventuellement de tuer4 en un étranger qu’on change en son contraire en le mariant. Mais au-delà de et dans cette transformation, il y a la communauté d’un peuple qui se construit dans ce que les anthropologues analysent comme rituels et qui correspond à ces innovations radicales microsociales. En étant sociographique, cette étude essaye de cerner le caractère instituant de l’hospitalité relevé dans ces traces micro-sociales et dans l’effacement des marques des bateyes. On les trouve dans des sections de la population marginale dominicaine et d’ascendance haïtienne qui fait ici l’objet d’enquête.

1. Dispositions légales et réglementaires

En raison de la loi 169-14 (dite Loi Medina de mai 2014), qui fait suite à la loi de 2004 (n° 285-04) sur l’immigration, qui fait suite à la décision de 2007 de la Junte électorale de ne plus fournir d’actes de naissance et de cartes d’identité, qui découle de l’article 18 de la Constitution du 26 janvier 20105, qui corrige la Sentence constitutionnelle (dite par ses critiques d’apatridie) du 13 septembre 2013, les dispositions légales et réglementaires identifient quatre statuts du point de vue de la nationalité et de la migration en République Dominicaine (R.D.)6 :

  1. groupe A – reconnaissance de la nationalité dominicaine pour ceux qui disposent (ou disposaient) des pièces légales de naissance et d’identité (notamment électorale),

  2. groupe B – ceux qui, nés en République Dominicaine, sont sans-papiers mais peuvent prouver leur lieu de naissance en R.D., et ceci à travers différents types de documents (extraits de naissance délivrés par l’hôpital – feuillet rose), d’attestations ou de témoignages. Ceux-ci doivent cependant s’inscrire comme étrangers en vue d’obtenir par naturalisation la nationalité dominicaine,

  3. groupe C – les immigrants nés en Haïti qui doivent régulariser leur situation migratoire dans le Programme National de régularisation des étrangers (PNRE) (une partie de ceux-ci pourraient ne pas être acceptés et pourraient être rapatriés en Haïti),

  4. groupe D – ceux qui ne se sont pas régularisés (et/ou ne l’ont pas fait de peur d’être expulsés) et qui selon les dispositions réglementaires peuvent, en tant qu’illégaux, être expulsés (le gouvernement dominicain prétendant qu’il n’y a pas actuellement de « rapatriés », tels que définis par le Protocole d’accord sur les mécanismes de rapatriement paraphé entre les gouvernements haïtien et dominicain en décembre 1999)7.

2. Le bateyes dans la société sucrière

Les bateyes sont traditionnellement vus comme des camps de travail forcé. Isolés dans un océan de cannes, les coupeurs de cannes sont soumis à l’immense mécanique de la sucrerie, mais aussi à l’arbitraire des contremaîtres, des gardes-champêtres, des peseurs, des majordomes et des bodegeros. S’ils s’enfuient, humiliés, souvent brutalisés à coups de pieds et de crosses, ils sont ramenés par des militaires dans leur batey ou dans un batey quelconque. Les marques des bateyes sont la canne, l’immense mécanique de la sucrerie, l’arbitraire des petits-chefs, la circulation de charrettes tirées par des boeufs, voire dans certains cas le transport par des wagons (notamment à La Romana et à Barahona). Maintenant on use souvent des tracteurs ou des camions. Cette mécanique ponctue les rapports entre les populations haïtiennes et dominicaines. S’y ajoute un ingrédient qui fausse les relations d’apparente bipolarité : la présence dans les bateyes des Tontons macoutes au moins jusqu’en 1986.

De 1950 à 1980, les exportations de sucre en République Dominicaine s’élevaient parfois à un million de tonnes. De 2006 à 2010, elles sont tombées à une moyenne de 228 000 tonnes, pour remonter ces dernières années avec l’ouverture du marché haïtien. Il est même question en 2014 d’ouvrir deux nouveaux ingenios (Listin Diaro, 5 février 2015).

En 1999, sous le premier gouvernement de Leonel Fernandez, le Conseil d’État du Sucre (CEA) a été privatisé ou a mis ses terres en location. C’est le Décret no 180-99 du 30 juin 1999. Cela concerne pour notre champ d’études – la zone métropolitaine de Santo Domingo – les ingenios Rio Haina, Ozama, Caterey (et son extension à l’est, notamment dans la zone de San Pedro de Macoris), Colon, Consuelo et Porvenir. L’ingenio Boca Chica à l’est de Santo Domingo n’a, pour des raisons pratiques, pas été pris en considération, de même que l’ingenio Quisqueya (près de San Pedro de Macoris). La privatisation n’a abouti dans aucun cas étudié à une reprise des activités sucrières. Dans un cas étudié, elle a cependant conduit à maintenir la culture de la canne, mais pour la fabrication d’alcool.

Dans les années 1980, ces ingenios comptaient de l’ordre de 10 à 25 bateyes chacun, à l’exception de l’Ingenio Rio Haina, s’étendant sur de nombreuses municipalités (en particulier dans la province de Santo Domingo Ouest) qui lui comptait 68 bateyes8. La présente recherche exploratoire de 45 entrevues porte sur 7 bateyes (dont 5 « sans marques »), auxquels s’ajoutent deux quartiers de Santo Domingo avec forte concentration de population d’origine haïtienne : Cristo Rey et La Zurza9.

3. Effacements des marques : sept degrés

Le décalage par sept écarts successifs par rapport au batey classique (Corten, 1986) fait la mémoire des lieux. Mémoire évoquée ici par une multitude d’éléments à noter avec précaution ; ceux-ci nous guident pour repérer la construction de l’hospitalité.

3.1. Le batey central

Le batey central Colón est celui qui correspond le plus au type traditionnel de batey, au moins de batey central, entendu comme l’agglomération formée autour d’un ingenio (d’une sucrerie) et distincte d’un tissu urbain multifonctionnel. Notons que ce type de batey central isolé du tissu urbain est de moins en moins le cas général. Le cas contraire est celui observé autour des villes de San Pedro de Macoris ou de la Romana, qui ont par ailleurs ces trente dernières années développé de nouvelles activités (zones franches, tourisme, établissements universitaires, etc.). Ce cas contraire a échappé à notre étude.

Dans l’ingenio Cristobal Colón, on cultive de la canne et on fabrique du sucre non raffiné. De ce point de vue, apparemment, il n’y aucun effacement de marques par rapport à la forme traditionnelle ou au type idéal de batey. Cristobal Colón est le nom donné à un des premiers ingenios fondés en République Dominicaine. On est en 1883 : les capitaux sucriers et les hommes d’affaires cubains se déplacent suite à la guerre de dix ans dans laquelle l’île de Cuba est plongée de 1868 à 1878. C’est en fait la première guerre d’indépendance par rapport à la puissance espagnole. L’indépendance de Cuba sera proclamée en 1902 suite à une seconde guerre. C’est dans le contexte de ce déplacement des initiatives et des investissements cubains que l’industrie sucrière dominicaine prend son essor.

En novembre 1921, l’ingenio Cristobal Colón est acheté par l’Italien Felipe A. Vicini. De même que les ingenios Angelina et CAEI, l’ingenio Cristobal Colón est présenté par la famille Vicini comme un exemple de constante amélioration technique. Cette modernisation est, selon la casa Vicini, renouvelée en 1976 par un investissement de 25 millions de dollars élevant la capacité de presser la canne à 8 000 tonnes métriques par 24 heures. Le batey central Colón est pionnier avec l’ingenio Consuelo (1881) dans la région de San Pedro de Macoris. À partir de 1918, l’activité sucrière va s’étendre à la province de La Romana avec la création de la Central Romana, sous le contrôle de la Gulf and Western Corporation (NY) de 1967 à 1984, et revendue alors à un groupe composé notamment d’hommes d’affaires cubains (Fanjul brothers). La Central Romana est la plus importante sucrerie de l’île et génère avec ses autres activités plus de 25 000 emplois.

Lorsque nous commençons les entrevues, nous sommes face aux deux cheminées de l’ingenio. Y débouchent les immenses camions chargés de canne. Depuis 133 ans, le carrousel continu de la coupe, de la mouture et de l’expédition régit tout l’ordre de la sucrerie. À l’intérieur de l’usine, il fait extrêmement chaud, les mouches attirées par l’odeur de mélasse ne désemparent pas. En face, des maisons individuelles occupées par des employés sélectionnés. Plus reculées, des maisons avec un taux d’occupation apparemment plus élevé, à voir le nombre de gens réunis sur les cours avant et arrière. Pas de baraquements, mais au contraire une école et un centre de santé. Deux observations se dégagent des entrevues : un clivage entre, d’une part, une population dominicaine et d’origine cocolo10 (ou portoricaine) et, d’autre part, une population d’origine haïtienne ; la première traitant volontiers la seconde d’« étrangers ». Des entrevues se dégage également l’expression d’un sentiment de frustration et d’insatisfaction. On se plaint entre autres de la chaleur dans l’usine. De façon plus diffuse, on se plaint du climat des relations entre les gens.

La spécificité de la situation du batey central Colón est que la main-d’œuvre industrielle de l’ingenio est composée pour moitié d’Haïtiens ou de Dominicains d’origine haïtienne. Auparavant, le clivage était entre batey central (avec des travailleurs dominicains et cocolo) et batey rural (principalement haïtien ou d’origine haïtienne). De nos jours, dans le batey central Colon, si le clivage n’est peut-être pas entre Dominicains et population d’origine haïtienne, il porte sur la salubrité et la pénibilité des postes de travail. Celles-ci recoupent, il est vrai, la différence entre travailleurs dominicains et ceux d’origine haïtienne. Pour poursuivre ces interrogations, une autre question est de savoir si, à cet égard, il y a une différence d’ancienneté : les Dominicains d’origine haïtienne seraient-ils dans de meilleurs postes et qualité de logement que les migrants haïtiens de la même façon que les Dominicains seraient privilégiés par rapport aux Haïtiens ? Des entrevues plus nombreuses devraient permettre de répondre à cette question. Des jeunes clament leur désarroi, mais en même temps s’affirme une conscience de ce que ces jeunes veulent dans la vie. Les centres universitaires constituent pour certains un horizon.

Quoi qu’il en soit, par rapport au modèle traditionnel de batey central, un effacement s’est produit : contrairement à ce qui se passait autrefois, le batey central est composé pour moitié de gens d’origine haïtienne. L’image des conditions de travail et de logement s’est détériorée, jouant sur les préjugés relatifs qui font nommer les Haïtiens d’étrangers. Il en résulte que même les Haïtiens ne se sentent pas à l’aise et fantasment de conditions meilleures dans la campagne dominicaine ou de la vie dans l’agglomération urbaine voisine, mais distincte de plusieurs kilomètres.

La casa Vicini s’est proposé récemment de mettre à la disposition de ses travailleurs ses avocats, pour régler leur situation par rapport au programme de régularisation (PNRE) ou de naturalisation. Devrait en résulter un apaisement dans les relations de travail. Il se dégage de ce premier écart par rapport aux marques du type idéal de batey que la régularisation des documents d’identité n’est qu’un souci parmi d’autres pour les travailleurs des bateyes. Dans l’immédiat, cette préoccupation s’articule à la lutte pour les pensions de retraite menée par le très charismatique Jesús Núñez, porte-parole de l’Union des travailleurs de canne à sucre.

3.2. Le batey modèle. Le batey Doña Lila

Le batey Doña Lila tiendrait son nom d’une fille de Juan Vicini, Lila. L’histoire ne dit pas comment ce batey fait depuis longtemps partie de l’ingenio Porvenir (construit en 1879), sous juridiction du CEA (le CEA est fondé en 1962 par nationalisation des terres du dictateur Rafael Leonidas Trujilllo). Selon la déclaration d’un témoin privilégié, le modèle d’une demi-douzaine de bateyes avec petites places de rencontre autour de maisons individuelles reliées par des allées en ciment résulterait d’un plan « urbanistique » réalisé par Trujillo. L’état actuel du batey résulterait d’une intervention de l’USAID opérée à travers deux ONG, Fundación Mujeres en Desarrollo (Mude) et Save The Children. Grâce à cette aide, ont été construits un centre communal, une école, un mini-aqueduc. Il en serait résulté aussi une amélioration et un élargissement des maisons et l’aménagement de trois mini-parcs. De plusieurs points de vue, il s’agit d’une sorte de batey modèle. Cela correspond au fait que la plus grande partie des habitants résident dans ce batey à l’année longue, même si des logements individuels sont aussi disponibles pour les journaliers coupeurs de canne. La proportion de Haïtiens et de Dominicains est égale, soit une proportion plus faible d’Haïtiens qu’ailleurs. Le créole est souvent compris. Il en résulte que certains ne parlent pas de façon fluide en espagnol.

Le batey Doña Lila est un centre de connexion au plan du transport (charrettes et tracteurs – auparavant voie ferrée) ; on y observe un achalandage intense. Cela peut rendre compte de maisons plus confortables pour des employés affectés à ce charroi. Le batey n’est pas sur la route principale, mais avec l’école (où par ailleurs se tiennent par alternance les cultes religieux) et le centre de santé, il n’est pas non plus relégué dans l’enfer vert. Des jeunes font le taxi moto.

Le batey Doña Lila s’écarte du cliché du batey où les travailleurs sont entassés individuellement (coupés de leur famille) dans des barrancones (baraquements). S’il y a entassement ici, c’est pour des raisons familiales : nombre élevé d’enfants et de petits-enfants. Quoi qu’il en soit, l’architecture du lieu et son usage renouent un peu avec le sens originel (des Indiens Tanios) de batey, place où se rencontrent les habitants (et où du temps des Tainos se pratiquait le jeu de balles – mémoire des lieux). On a même rencontré un travailleur qui souhaitait être enterré dans le batey – en fait dans le cimetière de la municipalité de Consuelo. En bref, pour ces différentes raisons, le batey Doña Lila, malgré qu’il soit entouré de champ de cannes, ne correspond pas aux marques habituelles du batey.

3.3. De la canne pour fabriquer de l’alcool

Au batey Chicharones, on retrouve un certain nombre de marques du batey : la cannaie à perte de vue, des baraquements, un colmado (petit commerce) qui, étant donné l’éloignement d’autres possibilités commerciales, a une position de monopole ; la hiérarchie des postes de majordome, de peseur, de contremaître (capataces) y est toujours présente. Par contre, la structure de transport de la canne s’est modifiée. Comme ailleurs, elle n’est plus opérée par voie ferrée, mais par camions. Chicharones n’est pas isolé, le lieu est traversé par un axe routier important reliant San Pedro de Macoris à Hato Mayor ; le colmado n’est pas contrôlé par la compagnie (comme c’était le cas avec les bodegeros), il est entre les mains d’un jeune père de famille. Il s’agit, il est vrai, d’un jeune père de famille, mais d’un jeune dominicain dans un batey où les originaires d’Haïti sont les plus nombreux. Parmi ceux-ci, certains, bien que vivant là depuis longtemps, parlent mal l’espagnol. Est-ce associé au fait qu’il y a dans ce batey de nombreux couples mixtes ? Interprétation prématurée, car il s’agit souvent d’enfants d’Haïtiens éventuellement nés dans le batey. Quel est le rapport des travailleurs avec la culture de la terre ? Dans l’évolution de l’exploitation des terres et la transformation de la fabrication de sucre en fabrication d’alcool, reste incertain, aux yeux des habitants du batey, le statut de la terre – location, vente ou autre modalité de transfert de propriété ? Le discours officiel parle de « capitalisation »11. Quoi qu’il en soit, les travailleurs acquièrent une certaine autonomie qui se concrétise dans une mise en valeur de petits lopins de terre (conucos). Est-ce la raison ? Mais flotte dans l’air du batey un souffle de familiarité villageoise.

3.4. Le batey San Luis

Le batey San Luis est l’ancien batey central d’un ingenio de petite taille – l’ingenio Ozama12 – situé au N-E de Santo Domingo. Plus de cannes en vue, mais la cheminée13 n’a pu être démantelée. Ailleurs, le métal des sucreries démantelées a été vendu à la Chine. Quoi qu’il en soit, la cheminée reste figée dans le ciel ; elle domine le paysage. Mémoire des lieux, elle nourrit l’imaginaire de l’ingenio. Dans cette population en partie d’origine haïtienne, on se souvient d’un père ou d’un ancien conjoint qui travaillait dans l’ingenio ou dans les cannaies, mais peu savent que la sucrerie a toute une histoire. Établie au XVIe siècle dans le système de pseudo-servage qu’était l’encomienda, cette sucrerie était dans le passé un centre d’exportation de sucre et de rhum vers l’Amérique et l’Europe. Enjambant les siècles, elle aurait été achetée dans les années 1850 par un immigrant portoricain du nom de Luis14. D’où le nom du batey.

Le cyclone Georges a détruit San Luis en septembre 1998. La plantation a été complètement dévastée. Les travailleurs ont pour la plupart perdu leurs maisons et leurs moyens d’existence. L’idée de remettre en marche l’ingenio a été abandonnée, privant ainsi les gens de leur activité dans la sucrerie ou dans la coupe de la canne. Aujourd’hui, les deux tiers de la population doivent chercher du travail en dehors du batey. Ils travaillent comme vendeurs ambulants, employées de maison ou petits trafiquants, taxi-motocyclistes ou chauffeurs de véhicules publics, ou encore apprentis dans de petits commerces ou ateliers15. Ne travaillant plus dans le secteur sucrier, la population a perdu son statut de main d’œuvre nécessaire à l’industrie. Si elle est sortie du cycle infernal de la coupe et du pesage, elle est davantage précarisée. Son statut légal est devenu plus incertain et le batey est un refuge illusoire. Les conditions de vie sont chaque fois plus difficiles16. Les immigrants haïtiens se collent aux Dominicains d’origine haïtienne et se mélangent aux pauvres dominicains croyant trouver de quoi les rassurer dans leur commun écart par rapport aux exigences de documentation.

Malgré ces tendances, un sentiment d’un vivre ensemble est à la fois quêté et obtenu par la participation à des activités communes. C’est le cas des gagas (danses dites du vodou dominicain). Musique entêtante : autre mémoire des lieux. Justement, bien que peut-être pour des raisons religieuses (le pentecôtisme l’interdit), peu de personnes s’affichent dans les entrevues comme participant à ces gagas ; ils attirent pourtant pas mal de monde comme semble l’attester le vidéo El gaga del batey san luis dia de finao (youtube, 2014). Cette attirance, non assumée complètement, témoigne du caractère ambivalent de la construction de l’hospitalité. On invite ses voisins à des cultes chrétiens (entendez pentecôtistes), mais en contre-point, il y a les gagas, assimilés à des danses vodouesques. S’il fallait un indice de cette ambivalence, on pourrait le relever dans la manière dont ces fêtes de la semaine sainte (plutôt célébrée du côté catholique) sont associées à de la violence. Selon le cliché, les participants y sont en général armés (de la machette au pistolet) et, l’alcool aidant, des rixes y éclatent.

3.5. Batey Estrella de los Guaricanos

Le batey Estrella, dans la zone Nord de Santo Domingo, a aussi mauvaise presse. Dans le journal HOY du 23 janvier 2012 – les journaux se complaisent parfois dans ces descriptions misérabilistes – on trouve une évocation des déplorables conditions de vie.

Faim, chômage et maladies parasitaires font partie de la vie quotidienne des habitants de ces bateyes convertis en ghettos dans la périphérie de la capitale dominicaine. Vieillards et enfants partagent un même sort, mais les plus petits ont l’avenir incertain de répéter l’histoire de pauvreté de leurs parents, car un haut pourcentage manque de documents d’identité. Dans les bateyes, la vie est misère, faim, dénutrition, pauvreté, diverses maladies et désespoir.

Ce qui distingue le batey Estrella des autres bateyes transformés selon les descriptions journalistiques en ghettos urbains, c’est la mémoire des barancones. Il en reste des traces, mais les baraquements où s’entassaient les picadores (coupeurs de cannes) ont été transformés à tel point qu’on ne les aperçoit plus qu’en y prêtant une attention soutenue. Le terme de ghetto, attribué souvent par les journalistes, désigne – non sans préjugés – une communauté fermée sur elle-même, ayant une proportion élevée de Haïtiens et de Dominicains d’origine haïtienne. Fermée sur elle-même ? Non. Elle est reliée par la mémoire des lieux.

Plusieurs d’entre eux viennent et parfois même sont nés à Barahona17. Il y a un profil commun de ces Haïtiens : par leurs parents, ils sont originaires de Jacmel, eux-mêmes sont nés à Barahona et suivant une certaine filière, ils sont arrivés à Santo Domingo. Pourquoi dans ces bateyes ? Réponse : ils sont attirés par l’opportunité de transformer les barancones en maisons. Paradoxalement, dans un imaginaire de refuge, les non-documentés seraient-ils attirés par des municipalités où il y a déjà de nombreux non-documentés, comme si cela leur donnait une certaine protection ? Dans les entrevues, les répondants semblent ne pas être trop préoccupés par cette question. Ils sont chez eux.

« Chacun vit de son côté », dit un vieux monsieur haïtien, mais on se solidarise en cas de maladie ou de mortalité. On se rencontre dans les églises – nombreuses sont les églises pentecôtistes –, où on parle en créole ou en espagnol. On trouve même des pasteurs dominicains qui font la prédication en créole. Certains pasteurs haïtiens prêchent en espagnol. Mélange à travers la langue. Comme dans un fleuve issu de deux grandes rivières, les eaux ne se mêlent pas d’un coup.

3.6. Le batey Bienvenido

Ledit batey Bienvenido est situé dans la zone Ouest de Santo Domingo, loin du centre ville. Il y a 15 ans, il était un des grands bateyes de l’ingenio Rio Haina. Aujourd’hui, il est considéré comme une zone marginale de grande pauvreté et un des endroits où la délinquance généralisée est dénoncée par les médias. Un batey submergé dans l’oubli, titre le journal HOY (13 décembre 2013). Le chômage y est massif et la plupart des habitants sont dans le secteur informel : vendeurs ambulants, cireurs de souliers, etc. Les principales sources de revenus sont les gargotes, les bars, le trafic de drogue et les lieux de prostitution. Beaucoup de femmes travaillent comme ménagères dans des quartiers plus résidentiels. Selon des enquêtes rapportées par la Fundación La Merced, qui essaie de combattre le travail des enfants, 55 % des familles sont dominicaines et 45 % sont d’origine haïtienne. On estime la proportion de non-documentés parmi les Haïtiens à environ 20 %. Les non-documentés ne sont d’ailleurs pas nécessairement d’origine haïtienne. On ne reconnaît la filiation que du côté de la mère ; un père dominicain se retrouve souvent avec des enfants non-documentés. « On peut s’acheter un père, dit le proverbe, on ne peut pas s’acheter une mère ». Le père ne s’en inquiète pas nécessairement, sinon depuis la sentence constitutionnelle de dénationalisation (168-13).

Ces difficultés se cumulent avec la pratique assez courante de changement de prénoms ou de patronymes. Vivant en République Dominicaine, les noms prennent une consonance espagnole et se transforment. On s’appelait Pierre, désormais on s’appelle Perez. On perd son nom comme on perd sa langue. Mémoire des lieux à travers la mémoire des noms.

Les bateyes sont gobés par une ville en pleine extension – rutilante d’une part, bidonvilisée de l’autre (Théodat, 2003). Se perd dans les brumes le souvenir du batey, auquel était associé un ordre de rangement, de noms, de langue, de nationalité, d’origine. Les jeunes doivent chercher une nouvelle issue. On y relève parmi les jeunes Haïtiens un discours d’exaltation de la négritude qui s’assume comme discours racial. Il se présente comme paradoxal anti-thème de l’hospitalité. Dans ce contexte de bidonvilisation, une nouvelle dynamique s’impose qui n’est plus la levée des marques du batey. Dans cette autre dynamique, un faire valoir est la maîtrise de l’élocution et la faculté d’argumenter résultant d’un niveau d’éducation dont on fait preuve.

3.7. Le batey Duquesa

Duquesa est également un ancien batey de l’ingenio Rio Haina. Plus aucune marque ne subsiste cependant ; il y a même un débat dans la communauté quant à savoir s’il faut continuer à l’appeler batey. La seule mémoire du lieu est dans le nom. Et en effet, la majorité penche pour maintenir le nom de batey. Il y a certes le poids de l’histoire, diront les historiens qui rapportent qu’au XVIe siècle avait éclaté près de Duquesa la première révolte d’esclaves. Or, cela ne joue guère dans le débat quant à maintenir ou non le nom de batey. Plutôt que ce poids de l’histoire, ce qui fait la caractéristique de Duquesa, c’est l’ouverture d’une nouvelle activité qui fournit de l’emploi à une partie de la population. Duquesa est le site de la décharge (déversoir d’ordures et de déchets) de Santo Domingo. En dehors des travailleurs engagés par la compagnie de récupération, des « plongeurs » – souvent des enfants – sont là dès le petit matin pour dénicher des occasions. Des incendies se déclenchent régulièrement, polluant l’air de nombreux jours consécutifs. L’amas d’ordures attire aussi les oiseaux qui tournoient au dessus du site et met même en péril les vols du nouvel aéroport international Isabela situé à proximité. Selon l’orientation des vents, l’odeur prend à la gorge. Et on se souvient de la canne qui brûlait. Dernière mémoire des lieux.

Ces conditions limitent la possibilité de voir dans Duquesa une sorte de dépassement de l’ordre des bateyes, d’autant plus que l’emploi est strictement masculin, ce qui reproduit, comme en arrière garde, la division sexuelle du travail du monde sucrier. Mais ces conditions transcendent aussi cette possibilité. Elles transcendent la nostalgie de l’univers de la canne par l’acceptation d’un nihilisme symbolique consistant à remplacer la splendeur des champs de canne et la saveur du sucre par la saleté hideuse et la puanteur de la décharge d’ordures. Par cette transcendance, s’ouvrent de nouvelles voies de mobilité qu’empruntent les femmes, en compensation de leur exclusion des emplois dans la décharge. Ces voies reflètent le caractère désormais familial de la vie des bateyes. De l’argent rentre avec le travail des femmes ; des jeunes filles tendent aussi leur sort en s’inscrivant dans des programmes universitaires à vrai dire pas toujours valables en termes de connaissances et de promotion, voire improbables. Vaillantes, des jeunes filles dont les mères travaillent comme employées de maison foncent avec la volonté de sortir de la ségrégation.

Enfin, comme dans d’autres bateyes, à Duquesa, la communauté reste également attachée au nom de batey en raison de l’occupation des maisons héritées du temps des ingenios. Il est difficile de préciser la nature juridique de ce droit sur les maisons18. Il est de sens commun et il ordonne à sa manière la coexistence des différentes sections de la population, donnant une cohésion à la communauté. On n’efface pas la mémoire.

4. Haïtiens et Dominico-Haitiens dans deux quartiers de la capitale

Quand on évalue les Haïtiens et Dominico-Haitiens (ou dit autrement Dominicains d’ascendance haïtienne) vivant dans les bateyes à 50 00019, il n’est pas certain que soient pris en considération les « bateyes sans marques ». Quand on évalue les Haïtiens et Dominico-Haitiens travaillant dans la construction à 125 000, environ une moitié d’entre eux résident sans doute dans des quartiers de la capitale20. Certains de ceux-ci sont connus pour compter beaucoup de Haïtiens et Dominico-Haitiens. C’est le cas de deux quartiers sur lesquels a porté notre étude, en termes exploratoires : Cristo Rey et la Zurza. Dans cette rapide section, il s’agit de comparer la situation de cette population par rapport à celle vivant dans les bateyes sans marques.

4.1. Cristo Rey

Après la mort du dictateur Trujillo (30 mai 1961), une de ses propriétés située près du Parc zoologique a été occupée par des migrants venant des campagnes et est devenue à partir de 1965 un nouveau quartier-misère de Santo Domingo. En 1965, il était déjà mentionné sur le plan de la ville. Il s’est progressivement urbanisé et lorsqu’une église catholique s’est ouverte du nom de Cristo Rey, c’est le nom qui a été donné à cette zone. Depuis quand sont arrivés massivement des Haïtiens dans ce quartier, qui compte aujourd’hui 200 000 personnes ? On sait qu’ils étaient déjà très nombreux en 1981 (Corten, 2006, p. 37).

Le film Cristo Rey réalisé par la Dominicaine Leticia Tonos Paniagua, et présenté au festival de Toronto de 2014, a popularisé à l’étranger l’image des Haïtiens dans ce quartier très populeux de Santo Domingo. Y est présenté une lutte sans merci entre Haïtiens et Dominicains. L’acteur vedette est l’Haïtien James Saintil qui, faisant du théâtre en Haïti, est arrivé en République Dominicaine après le tremblement de terre de janvier 2010.

À Cristo Rey, en dessous du viaduc aérien du métro, il y a une longue file d’étals de commerces tenus par des Haïtiens. Une forte musique couvre en partie les voix. Dans un quartier un peu plus à l’écart, cette occupation de la rue par des échoppes et de la musique est vue par certains Dominicains comme un empiétement de leur territoire. Les rapports sont en effet plus tendus que dans les bateyes. Cela est en partie dû au fait qu’il y a peu de Dominico-Haïtiens de même que peu d’unions mixtes. On note cependant un mode de compenser cette distance (du moins de la part des femmes), notamment à travers la pratique de cultes pentecôtistes, adventistes, baptistes, témoins de Jehovah. Cette pratique est celle d’assemblées très émotives de chant et de prière, sous la houlette de pasteurs dominicains ou haïtiens, qui se prolongent par des visites aux voisins, aux jeunes participant à des clubs sportifs, aux malades des hôpitaux et même aux incarcérés des prisons. Quand ces migrants haïtiens se comparent aux habitants des bateyes, ils se voient comme plus entreprenants, proactifs sur un marché du travail qui les conduira à des emplois mieux rémunérés dans la construction et où la proximité de centres universitaires leur donne des perspectives, malheureusement souvent illusoires, d’ascension sociale. Ces aspirations se heurtent à la dure réalité d’un taux de chômage de 30 %, néanmoins bien plus bas que le taux de 80 % qu’on dit régner en Haïti.

4.2. La Zurza

La Zurza existait déjà lors des enquêtes réalisées en 1965 dans des quartiers marginaux de Santo Domingo (Corten et Vanderhaeghe, 1968, p. 39). Dans certaines de ses parties ce quartier sur les rives du Rio Isabella a l’apparence d’une favela21. Il y a certes une rue principale, mais en mauvais état et avec des trottoirs impraticables. La pente est formée d’un labyrinthe de ruelles interconnectées par des escaliers en forme de spirale (González, 2014).

Le quartier est moins peuplé d’immigrants haïtiens. On y trouve par contre des Dominicains d’origine haïtienne, mais beaucoup plus âgés qu’ailleurs. Ils sont parfois nés dans les bateyes et ont connu la vie dure des bateyes, quoiqu’ils se souviennent qu’ils étaient traités moins durement que les récents immigrants. Aller à la capitale était risqué, car la police ou les militaires placés à l’entrée de la ville arrêtaient les Haïtiens et les renvoyaient – non sans brutalité – dans l’univers des bateyes. Il n’en reste pas moins qu’une fois installés en ville, ils ont amélioré leur situation.

Comme dans les favelas, les conditions de logement et le rapport à la situation d’emploi ne sont pas toujours les plus mauvaises. C’est sans doute pourquoi, même avec une certaine expérience du milieu, les gens croient que leurs chances d’améliorer leur vie sont plus grandes que dans les bateyes. Mais avec son type « favela », la Zurza porte avec elle tous les clichés sur la violence et la délinquance.

5. Conclusion

Les marques se sont effacées, mais elles ont laissé une mémoire. Plus de champs de canne, plus d’usine, plus de cheminée. Cela fait trente ans ; il n’y a plus de Tontons macoutes. Mais il reste les maisons et les baraquements transformés en logements familiaux, il reste ces maisons et ces espaces avec leurs habitants. Ceux-ci y ont mis une histoire de vie et une mémoire. Cela veut dire aussi une présence importante de Haïtiens et Dominicains d’origine haïtienne. Avec le temps, beaucoup sont nés dans les bateyes. Beaucoup vivent une vie en famille dans un endroit où il y a 40 ans vivaient des hommes seuls venus pour la zafra, ou résistant seuls tant bien que mal durant la saison morte en cultivant des conucos (lopins de terre), plus ou moins clandestins, et en exécutant de menus travaux. Aujourd’hui, alors que les activités sont encore de l’ordre de la chiripa (littéralement coup de veine, plus largement débrouille ou travail informel), ce n’est plus le même temps qui régit les bateyes, mais dans les écarts, il reste la mémoire des lieux.

Au terme de cette analyse exploratoire, sans que cela ait été explicite, deux défis ont pu être relevés, évitant ainsi un traitement discriminatoire ou victimisant des habitants des bateyes. Le premier défi est d’avoir échappé à considérer le batey, comme le font souvent les médias, les documentaires et parfois les ONG, comme un ghetto. L’autre défi est d’avoir échappé à considérer les bateyes comme un refuge. Ghetto : les bateyes sont des espaces clos où se sédimente la présence haïtienne en République Dominicaine. Les Haïtiens sont en quelque sorte obligés de vivre en communauté séparée du reste de la population. Refuge : le bateye étant l’endroit où traditionnellement les « fugitifs » seraient ramenés, celui-ci serait vu aujourd’hui par les gens comme un lieu où on vérifierait moins souvent les pièces d’identité des Haïtiens ou Dominico-Haïtiens.

Relever ce double défi, c’est voir au-delà des contraintes liées à la migration, mais en continuité de la mémoire des lieux, le rôle instituant que les migrants mettent en œuvre dans leurs rapports familiaux, dans l’usage des langues (en particulier le créole, parlé ou compris, le créole tel que parlé en Haïti ou tel que parlé en « Dominicanie »), dans leur manière de mobiliser leurs pratiques religieuses pour aborder leurs voisins, dans leurs réactions et les conseils prodigués face aux problèmes de santé, dans leur manière d’entraîner les membres de leur communauté à participer à des fêtes ou à libérer leurs émotions, de partager avec d’autres le souci (et la croyance ou parfois l’illusion) de s’élever par l’éducation, etc. Ces processus instituants sont les arches parfois fragiles de l’hospitalité. Réussissent-ils à faire contrepoids à la peur et au racisme ?

En effet, quels sont les poids respectifs de ces facteurs ? Quel est le poids des efforts menés dans la présente analyse de chercher les côtés positifs et de les comparer avec le poids négatif de l’histoire (l’occupation de la partie orientale de l’île par Toussaint Louverture, Dessalines et Boyer au nom de la libération de l’esclavage), du massacre de 12 à 15 000 Haïtiens en 1937, du travail forcé dans les plantations sucrières, de la dénationalisation des Haïtiens nés en République Dominicaine décrétée par la Sentence constitutionnelle 168-13 et du risque d’apatridie, du poids négatif des déportations collectives arbitraires pratiquées chaque jour par l’armée ou la police ? Pour le lecteur, la balance penchera sans doute pour ce second plateau. Et pourtant… Et pourtant, l’hospitalité dans ses micro-traces n’a-t-elle pas institué politiquement quelque chose ?

Un temps nouveau est intervenu. Dans ce temps, les Haïtiens ou Dominico-Haïtiens ont pris une place. De la même façon que les Haïtiens à New York, que les Dominicains à New York constituent un peuple (sans nationalité), il y a un peuple haïtiano-dominicain qui se donne une force à travers l’histoire des bateyes sans marques et la mémoire des lieux. Et cela dans une immigration de plusieurs générations. Ce peuple commence à avoir des tribuns pour le représenter. Des sentences de droit n’ont pas prise sur cette force. À condition de reconnaître ce qui se fait dans la vie – une vie collective qu’il faut raconter.

2 Habitations ou campements des travailleurs de la canne à sucre dans les plantations.

3 Selon une enquête réalisée par l’Observatoire du Marché du Travail dominicain (OMLAD) (Domínguez Brito, 2011), la population haïtienne en R.D est de

4 Bien avant Lévi-Strauss, le finlandais Westermarck (1906) essayait de définir les règles de la parenté notamment vis-à-vis de l’étranger (cité dans

5 Selon l’article 18 de la Constitution du 26 janvier 2010 de la République Dominicaine sont Dominicains : 1) les enfants de Dominicains, 2) ceux qui

6 Mentionnons d’autres chiffres disponibles : dans la récente Encuesta Nacional de Inmigrantes (ONE, 2012), le total des immigrants en République

7 Comme le nombre précis d’Haïtiens et de Dominico-Haïtiens est difficile à fixer, il est aussi difficile d’estimer le nombre de rapatriés ou de

8 Sur le territoire des ingenios du CEA, il y 220 bateyes agricoles sur lesquels résident 44 000 familles, soit une moyenne de 196 familles par batey.

9 Composition de l’échantillon : Dans les zones enquêtées, les contacts pour réaliser les entrevues ont en général été très bien accueillis. Le guide

10 Nom donné aux personnes venant des Antilles anglophones auparavant assez nombreuses dans la région de San Pedro de Macoris.

11 Voir note 18.

12 Ingenio Ozama fondé en 1890 dans la Communauté de San Luis, Section La Cortadera, à quelques 4 kilomètres de la limite orientale de la Ville de

13 Voir au sujet des cheminées éteintes, le célèbre récit romanesque de José Lins do Rego (1932).

14 The Batey Foundation, 2016.

15 Ibid.

16 Ibid.

17 L’ingenio Barahona : situé dans la région sud-ouest du pays, proche de la ville de Barahona, à 200 kilomètres de la ville de Santo Domingo, a été

18 Contrat de privatisation et capitalisation : « Aspects Sociaux : Les bateyes identifiés sur les cartes descriptives des aires de location, restent

19 Club Ensayos, 2013.

20 La plus grande partie de la construction s’effectue dans les zones métropolitaines de Santo Domingo et de Santiago : 57,3 % et 17,3 %. Une étude

21 Au sujet des favelas, voir Corten (2014).

Boudou, B. (2012). « Éléments pour une Anthropologie politique de l’hospitalité », Revue du MAUSS, vol. 2, n° 40, p. 267-284.

Club ensayos (2013). « Industria Azucarera En La Republica Dominicana », <https://www.clubensayos.com/Historia-Americana/Industria-Azucarera-En-La-Republica-Dominicana/620597.html>, consulté le 9 décembre 2016.

Corten A. et A. Vanderhaeghe (1968). Cambio Social en Santo Domingo, San Juan (PR), Instituto de Estudio del Caribe.

Corten, A. (1986). Port au sucre. Prolétariat et prolétarisation. Haïti et République Dominicaine, Montréal, CIDIHCA.

Corten, A. et I. Duarte (1995). « Five Hundreds Thousands Haitians in Dominican Republic », Latin American Perspectives, vol. 22, n° 3, p. 94-110.

Corten, A. (2006). Planète misère. Chroniques de la pauvreté durable, Paris, Autrement.

Corten, A. (2014). Dieu est brésilien. Lettre à mon petit-fils, Montréal, CIDIHCA.

Domínguez Brito, F. (dir.) (2011). « Inmigrantes Haitianos y Mercado Laboral. Estudio Sobre los Trabajadores de la Construcción y de la producción del Guineo en República Dominicana », Observatorio del mercado laboral dominicano (OMLAD).

Dumont, L. (1983). Essai sur l’individualisme. Une perspective anthropologique sur l’idéologie moderne, Paris, Seuil.

François, K. (2016), « République Dominicaine : déportations vers Haïti », Relations, 782, janvier-février.

González, J. (2014). « La Zurza vive en pobreza extrema », El Nacional, 12 août, <http://elnacional.com.do/la-zurza-entre-la-pobreza-mas-extrema-y-contaminacion/>, consulté le 9 décembre 2016.

Klugman, J. (dir.) (2010). « La verdadera riqueza de las naciones : Caminos al desarrollo humano », Oficina encargada del Informe sobre Desarrollo Humano (HDRO) del Programa de las Naciones Unidas para el Desarrollo (PNUD), Madrid, Ediciones Mundi-prensa, <http://hdr.undp.org/sites/default/files/hdr_2010_es_complete_reprint.pdf>, consulté le 9 décembre 2016.

Lins do Rego, J. (1953). L’enfant de plantation, trad. française de Menino de engenho (1932), Paris, Deux rives.

Oficina Nacional de Estadística (ONE) (2012). Primera Encuesta Nacional de Inmigrantes en la República Dominicana ENI-2012, Santo Domingo, ONE.

Petrozziello, A.J. (2012). Los trabajadores de la construcción haitianos en la República Dominicana : Un estudio exploratorio de los indicadores de trabajo forzoso, Santo Domingo, Rapport du Observatorio Migrantes del Caribe (OBMICA).

Hernandez, R.C. (2011). Historia de los ingenios del CEA, Informativo Barrial. <http://sanluissde.blogspot.ca/2011/03/historia-de-los-ingenios-del-cea-r-d.htm>, consulté le 9 décembre 2012.

The Batey Fundation (2016). <https://www.thebateyfoundation.org/where-we-work/san-luis/>, consulté le 12 décembre 2016.

Théodat, J.M. (2003). Haïti-République Dominicaine : une île pour deux, 1804-1916, Paris, Éditions Karthala.

Perez, F., J. Garó et Y. Segura (s.d.). Proceso de privatización en la República Dominicana. Familia Bateyera, <http://familiabateyera.com/proceso-de-privatizacion-en-la-republica-dominicana/>, consulté le 12 décembre 2016.

Westermarck, M. (1906). The Origin and Development of the Moral Ideas, London, Macmillan.

Wooding, B. et R. Moseley-Williams (2004). Les immigrants haïtiens et leurs descendants en République Dominicaine, Londres, Catholic Institute for International Relations (CIIR) et Santo Domingo, Observatorio Migrantes del Caribe (OBMICA).

YouTube (2014). « El gaga del batey san luis dia de finao », ajouté le 4 novembre. <https://www.youtube.com/watch ?v =BbZkoUo31vE>, consulté le 9 décembre 2016.

2 Habitations ou campements des travailleurs de la canne à sucre dans les plantations.

3 Selon une enquête réalisée par l’Observatoire du Marché du Travail dominicain (OMLAD) (Domínguez Brito, 2011), la population haïtienne en R.D est de 247 468 personnes. Les chiffres réels sont néanmoins probablement bien plus élevés, tenant compte du fait que beaucoup de travailleurs sans-papiers échappent à ce type d’enquête. En 1995, Corten et Duarte évaluent le nombre d’Haïtiens et Dominico-Haïtiens à 500 000, dont 260 000 nés en République Dominicaine et d’ascendance haïtienne (de deuxième ou troisième génération). Voir critique dans Wooding et Moseley-Williams (2004). Un rapport du PNUD (Klugman, 2010) évalue la population immigrante haïtienne entre 255 000 et 510 000 personnes (cité dans Petrozziello, 2012). Selon des données fournies directement au chercheur par le Ministère de la Présidence de la R.D. : 244 000 Haïtiens sont nés en République Dominicaine dont 138 770 ont deux parents étrangers.

4 Bien avant Lévi-Strauss, le finlandais Westermarck (1906) essayait de définir les règles de la parenté notamment vis-à-vis de l’étranger (cité dans Boudou, 2012, p. 277).

5 Selon l’article 18 de la Constitution du 26 janvier 2010 de la République Dominicaine sont Dominicains : 1) les enfants de Dominicains, 2) ceux qui jouissent de la nationalité dominicaine au moment de l’entrée en vigueur de cette Constitution, 3) les personnes nées sur le territoire national, à l’exception des enfants d’étrangers ou de ceux qui se trouvent en transit ou résident illégalement sur le territoire dominicain.

6 Mentionnons d’autres chiffres disponibles : dans la récente Encuesta Nacional de Inmigrantes (ONE, 2012), le total des immigrants en République Dominicaine (nés à l’étranger et enfants de ceux-ci nés en RD) est de 768 783 personnes. De celles-là, 668 145 sont haïtiennes, ce qui représente 86,9 % du total des immigrants, ce qui représente à son tour 6,8 % du total de la population dominicaine estimée à 9 716 940 en 2012. Du total de la population haïtienne, 458 233 sont nés en Haïti et 209 912 sont nés sur le territoire dominicain, descendant d’un père, d’une mère ou des deux parents haïtiens. Selon cette même enquête, 83,1 % des ménages de Haïtiens sont « dirigés » par des hommes et 65,1 % vivent en zones urbaines. Aussi, 88,5 % des immigrants haïtiens participent activement au marché du travail, dont 35,7 % dans le secteur agricole, 25,9 % dans la construction, 16,5 % dans le commerce et 10,4 % dans les autres services.

7 Comme le nombre précis d’Haïtiens et de Dominico-Haïtiens est difficile à fixer, il est aussi difficile d’estimer le nombre de rapatriés ou de déportés. On cite dans la presse le chiffre de 250 000 déportés menacés. À l’expiration du Programme de régularisation PNRE (juin 2015,) on compterait 7 716 déportés pour les mois de septembre et octobre 2015 (François, 2016). Notons que les estimations sont aussi imprécises sur le nombre de personnes qui ont franchi la frontière suite au séisme de 2010. Une source indique une entrée de 130 000 migrants sans-papiers (Office International pour les Migrations – OIM) et une autre de 200 000 (Dirección General de Migración) (cité dans Petrozziello, 2012).

8 Sur le territoire des ingenios du CEA, il y 220 bateyes agricoles sur lesquels résident 44 000 familles, soit une moyenne de 196 familles par batey. 51 % des bateyes ont moins de 100 ménages, tandis que 39 % ont de 100 à 499 ménages. Le restant des 10 % réunit des bateyes de plus de 500 ménages (Club Ensayos, 2013).

9 Composition de l’échantillon : Dans les zones enquêtées, les contacts pour réaliser les entrevues ont en général été très bien accueillis. Le guide d’entretien était présenté comme ayant pour objectif de comprendre l’ « imaginaire du batey ». À notre grande surprise, l’expression abstraite d’imaginaire a été bien reçue, sans qu’elle n’invite le répondant à se positionner par rapport à une supposée attente de notre part sur le vivre-ensemble des Haïtiens et des Dominicains. Au début, l’entrevue était présentée comme enquête dans les bateyes sur la famille, la religion et la convivencia (cohabitation, vie commune). Le mode de présentation a été rapidement rectifié pour éviter d’engager les interviewés dans un présupposé de convivencia. Seuls 3 refus d’interview ont été essuyés. Les contacts ont été faits sans pré-détermination du lieu de naissance, ni de statut de nationalité des potentiels répondants. Ils l’ont été selon un choix au hasard (des gens rencontrés dans la rue ou devant leur logement). La composition de l’échantillon est dès lors, si non représentative, du moins révélatrice de la composition de la population de ces zones En l’occurrence, elle suggère que celle-ci se répartit en parts plus ou moins égales de Dominicains d’origine haïtienne, d’immigrants haïtiens et de Dominicains (exactement : 17, 14 et 15 entrevues réalisées). La répartition par âge et par sexe était à l’aune de la rencontre, mais avec un souci de diversité. C’est ainsi que l’échantillon se répartit presque à égalité de sexe et d’âge (11 femmes de 40 ans et - et 13 femmes de 41 et +) (10 hommes de 40 et - et 11 hommes de 41 et +). Notons par contre une distribution différente selon l’âge des trois catégories par nationalité : les Dominicains d’origine haïtienne sont plus jeunes (11 jeunes et 6 plus vieux) et les Dominicains sont plus vieux (12 contre 3 jeunes). Les immigrants haïtiens sont répartis de la même façon dans les deux tranches d’âges (6 de 40 ans et - et 7 de 41 et +).

10 Nom donné aux personnes venant des Antilles anglophones auparavant assez nombreuses dans la région de San Pedro de Macoris.

11 Voir note 18.

12 Ingenio Ozama fondé en 1890 dans la Communauté de San Luis, Section La Cortadera, à quelques 4 kilomètres de la limite orientale de la Ville de Santo Domingo. Il s’étendait sur 7 536 hectares aptes pour la culture de la canne à sucre et 1 005 hectares de pâturage (pour les bœufs). Sa capacité de mouture était de 4 000 tonnes courtes par jour. Les 40 % de la canne provenaient de l’exploitation de l’ingenio et les 60 % restants étaient fournis par des Colons. Il comptait 96 kilomètres de voies ferrées (Hernandez, 2011).

13 Voir au sujet des cheminées éteintes, le célèbre récit romanesque de José Lins do Rego (1932).

14 The Batey Foundation, 2016.

15 Ibid.

16 Ibid.

17 L’ingenio Barahona : situé dans la région sud-ouest du pays, proche de la ville de Barahona, à 200 kilomètres de la ville de Santo Domingo, a été mis en marche en 1922. Il a une capacité de mouture de 5 000 tonnes. Actuellement, sa production journalière n’est que 2 500 tonnes (Hernandez, 2011).

18 Contrat de privatisation et capitalisation : « Aspects Sociaux : Les bateyes identifiés sur les cartes descriptives des aires de location, restent inclus dans l’objet du présent contrat, la société locatrice assumant les obligations sociales vis-à-vis des travailleurs résidents, en particulier en ce qui concerne les conditions sanitaires et environnementales des habitations. Quant aux occupations illégales qui existent au moment de la signature, le locateur s’oblige à les déplacer dans un délai convenu entre les parties » (Perez, Garó, Segura, s.d.).

19 Club Ensayos, 2013.

20 La plus grande partie de la construction s’effectue dans les zones métropolitaines de Santo Domingo et de Santiago : 57,3 % et 17,3 %. Une étude récente de l’OMLAD (2011) calcule que les 53 % de la main d’œuvre dans l’industrie de la construction est haïtienne.

21 Au sujet des favelas, voir Corten (2014).

André Corten

Université du Québec à Montréal, Groupe de recherche sur les imaginaires politiques en Amérique latine (GRIPAL)

Articles du même auteur

Creative Commons Attribution - Pas d’Utilisation Commerciale - Partage dans les Mêmes Conditions 4.0 International