« Transition démocratique » en Haïti ! – mais démocratie dans quel état ?

Franklin Midy

p. 17-42

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Franklin Midy, « « Transition démocratique » en Haïti ! – mais démocratie dans quel état ? », Chemins critiques, Vol 6, nº 1 | 2017, 17-42.

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Franklin Midy, « « Transition démocratique » en Haïti ! – mais démocratie dans quel état ? », Chemins critiques [En ligne], Vol 6, nº 1 | 2017, mis en ligne le 05 avril 2018, consulté le 22 avril 2018. URL : http://www.cheminscritiques.org/374

Le titre est une allusion à Démocratie, dans quel état ?, le livre auquel a donné lieu une enquête sur la démocratie auprès de Giorgio Agamben, Alain Badiou, Daniel Bensaïd, Wendy Brown, Jean-Luc Nancy, Jacques Rancière, Kristin Ross, Slavoy Zizek (2009).

Le 7 février 1986, la dictature totale2 des Duvalier est renversée sous la pression d’un large mouvement social, apparu au tout début des années 1980, qui réclamait la fin de l’ordre établi : « Fòk sa chanje ! Il faut que ça change ! » (Midy, 1991) Du coup, Haïti est présumée être en « transition démocratique », la démocratie libérale étant, selon la théorie de la démocratisation (Stotsky, 1997 ; Fatton, 2002), le terminus obligé de la sortie réussie des régimes autoritaires. Mais, cinq ans après le renversement du dictateur à vie, un putsch militaire qui dura trois ans (1991-1994) renversa le président démocratiquement élu, le curé Jean-Bertrand Aristide.

Pour tenter de réfléchir sur le phénomène, un colloque international sur « les transitions démocratiques » fut organisé en 1996 en Haïti, qui réunit alors des chercheurs et des acteurs d’Amérique Latine et des Caraïbes, d’Europe et d’Afrique, autour des « expériences » d’ailleurs et de la « question » de la transition démocratique en Haïti (Hurbon, 1996). Mais en 2000, l’expérience haïtienne de « transition démocratique » paraissait plutôt « chaotique » à S. P. Étienne (2000), « difficile » à F. Midy (2001), « interminable » à R. Fatton (2002), tandis que L. Hurbon (2001) trouvait « la démocratie introuvable ». Plus explicite, S. Castor jugeait non atteints « les objectifs indispensables recherchés », à savoir « l’institutionnalisation démocratique, la consolidation de l’État de droit, la diminution des inégalités socio-économiques et le démarrage économique » (2006, p. 112). Trente ans après la fuite du dictateur à vie, Haïti semble installée aujourd’hui pour longtemps dans la « transition démocratique » (Seitenfus, 2015).

S’impose donc une première question : quelle réalité politique correspond à la démocratie attendue en Haïti ? Plus généralement, qu’entend-on par « démocratie » ? Puis une seconde, essentielle : sans une transformation profonde de l’ordre oligarchique d’Haïti, à quelle droite démocratie institutionnelle peut-on s’attendre, dans un État autocratique fondé sur l’inégalité radicale et devenu aujourd’hui un « État failli » sous tutelle internationale ?

On peut penser qu’en pareil état/État, le terminus de la « transition démocratique » sera plutôt une démocratie limitée, réduite à sa plus simple expression – au rituel d’élections périodiques sans participation populaire significative – et dépendante des politiques néolibérales. L’expérience de « transition démocratique » en cours en Haïti laisse entrevoir, dans ce contexte de néolibéralisme, qu’une « démocratie néolibérale »3 assistée est en passe de s’y instaurer4.

Avant d’examiner « l’expérience » sans histoire, mais pleine de péripéties antidémocratiques, de la « transition démocratique » en Haïti, interrogeons au préalable le mot démocratie et rappelons-en brièvement l’histoire.

1. Démocratie, un mot triomphant, une idée troublante, un terme mensonger

Démocratie, c’est d’abord un mot. Une notion conceptuellement indéterminée (Revault d’Allonnes, 2010), un signifiant flottant (Bensaïd, 2009) ou un signifiant vide (Brown, 2009), que chacun peut remplir de ses illusions et ambitions ou de ses rêves de pouvoir. Un mot qui fait pourtant consensus aujourd’hui, malgré son indétermination conceptuelle. Un mot triomphant, devenu l’emblème de la société contemporaine (Badiou, 2009).

Paradoxalement, le triomphe du mot va de pair avec le mépris de la chose qu’il désigne, avec la peur du pouvoir du demos, avec « la haine de la démocratie » (Rancière, 2005). Alexis de Tocqueville, par exemple, l’avait avoué sans retenue, bien avant que le mot soit affiché au fronton de toute république, « bourgeoise » ou « populaire » : « J’ai pour les institutions démocratiques un goût de tête, mais je suis aristocratique par l’instinct, c’est-à-dire je méprise et crains la foule. J’aime à fond la liberté, le respect des droits, mais non la démocratie. » (cité dans Bensaïd, 2009, p. 27. Souligné par moi5)

À l’origine, en effet, démocratie est aussi une idée politique, l’idée d’un peuple qui se gouverne lui-même, en opposition à la monarchie, l’aristocratie ou l’oligarchie. La démocratie à Athènes signifie le pouvoir du demos : le peuple est le souverain politique. C’est ce que le terme signifie encore aujourd’hui, « nonobstant le fait qu’il s’agit pour le moins d’une affirmation mensongère… » (Dunn, 2010, p. 56) Dans ce cas, ne convient-il pas d’abandonner l’usage du mot à ceux qui s’en servent comme emblème, tout en le vidant de sa signification originelle6 ? Mais le faire, ne serait-ce pas renoncer en même temps à l’idée du pouvoir du demos, que véhicule aussi le mot ? L’important, à la vérité, c’est de se l’approprier au lieu de l’abandonner au mésusage de ceux qui y placent leurs intérêts. Parce que notion politique, démocratie est, comme telle, l’objet d’une lutte politique pour son appropriation (Rancière, 2009a, p. 97)7. Tenant à l’idée politique du pouvoir du demos, Y. Bénot (au colloque de 1996 tenu en Haïti sur « les transitions démocratiques ») a lié « démocratie et révolution » (Bénot, 1996, p. 337), tandis que Jacques Rancière a proposé de penser le processus de sortie de la dictature en termes de « déviation démocratique » plutôt qu’en termes de « transition démocratique » (Rancière, 1996, p. 379) ; car, pour lui, la démocratie « c’est le renversement singulier, selon lequel ceux qui ne seraient pas “destinés” à s’occuper des choses communes se mettent à s’en occuper » (1999, p. 51)8. La démocratie rétablit « la part des sans part ».

Renoncer au mot démocratie ? Mais, n’est-ce pas le mot favori par lequel on s’identifie politiquement : nous le peuple ? Par quel autre terme meilleur désigner la seule base acceptable à partir de laquelle on puisse affirmer son appartenance à une communauté politique et reconnaître sa dépendance envers un pouvoir institué ? Faute d’un meilleur mot pour le dire, osons affirmer avec Wendy Brown (2009) que « nous sommes tous démocrates », afin de souligner que ce n’est point naturel qu’une minorité d’ayants-titres (naissance, avoir, savoir, pouvoir) gouverne une majorité sans titre faite pour être gouvernée. Le colonel Richard Rumbold, un chef Niveleur9 revendicateur du principe de l’égalité, l’a proclamé en acte et en parole. Condamné à être pendu, écartelé et démembré, pour avoir fomenté, lors d’un complot, l’assassinat du roi Charles II, il prononça en 1685, avant de subir le supplice, un discours où s’énonçait en creux l’idée politique radicale de la démocratie : « Je suis certain qu’aucun homme n’a jamais été marqué par Dieu à la naissance comme supérieur à un autre : car personne ne vient au monde avec une selle sur le dos, de même que personne ne naît avec des bottes et des éperons afin d’en faire sa monture. » (cité dans Dunn, 2010, p. 77) Le discours de Rumbold appelle, en résonance, le proverbe créole « Bourik travay chwal galonnen » (« l’âne travaille, le cheval en tire des galons »). Ce proverbe recourt à la même métaphore des rapports de pouvoir hiérarchiques assujettissants pour signaler l’existence d’un pouvoir oligarchique oppresseur en Haïti. Le mouvement social pour le changement des années 1980 avait repris ce proverbe pour dénoncer le règne d’un tel pouvoir et promouvoir la démocratie comme idée politique s’opposant à la répartition hiérarchique du pouvoir productrice de « sans part ».

2. L’histoire troublante d’un mot incontournable, malvenu, applaudi10

Le mot démocratie a été créé pour nommer le régime politique inauguré par Clisthène à Athènes à la toute fin du VIe siècle av. J.-C. Il traduit l’idée d’un peuple qui se gouverne lui-même. Mais la pratique n’a jamais correspondu à l’idée. La relation entre le mot et la chose qu’il désigne a toujours été problématique (Rancière, 2012, p. 157). Pour Thucydide, le régime politique sous Périclès, l’illustre chef de la démocratie athénienne, portait le nom de démocratie, mais « en réalité c’était le gouvernement d’un seul homme », celui d’un dirigeant politique dont les dons d’orateur et la puissance de persuasion lui assuraient le pouvoir.

L’expérience athénienne de la démocratie était un repoussoir aux yeux d’autres témoins célèbres. Platon y voyait une folie capable de dissoudre les valeurs. Car pour lui, le principe du gouvernement démocratique, qui est l’égalité – l’idée que le jugement de chacun doit avoir un poids égal, quand il s’agit de décider des « affaires communes » –, implique que la communauté démocratique ne peut avoir de forme définitive, car le désir excessif de liberté qui accompagne l’impératif d’égalité ne peut manquer d’ébranler le gouvernement démocratique et de dissoudre toute autorité. En pareille situation, en effet, soutient Platon, ni l’ordre, ni la contrainte n’ordonne l’existence de l’homme démocratique.

Pour l’auteur de « La constitution des Athéniens », le Pseudo-Xénophon, qualifié Le Vieil Oligarque, il était évident que dans tous les pays les gens les plus honorables (to beliston, la meilleure part) ne pouvaient que s’opposer à la démocratie, car ce régime donne également le pouvoir aux pauvres, aux gens du peuple, au détriment de ceux qui brillent par leur fortune, leur naissance ou leur distinction sociale : « Ce que veut le peuple, ce n’est pas un État bien gouverné où il soit esclave, mais un État où il soit libre et commande. » (Le Vieil Oligarque, cité dans Dunn, 2010, p. 31) Il conclut qu’un tel régime politique n’a rien d’enviable.

En somme, la démocratie ou l’idée du demos souverain11, détenant et exerçant le pouvoir, a depuis toujours, du temps de Périclès comme aujourd’hui, suscité méfiance, mépris, haine. Ce n’est pourtant pas le rejet de cette idée qui causa la disparition de la démocratie athénienne deux fois centenaire. C’est une puissance militaire étrangère, le royaume de Macédoine, qui y mit fin. Que la démocratie soit devenue l’emblème de la société contemporaine n’est pas non plus le résultat d’un retour en grâce de l’idée radicale de démocratie.

Au début du XVIIIe siècle, démocratie est un mot paria. C’est la Révolution française, deux mille ans après son apparition à Athènes, qui a fait prendre à la démocratie l’importance politique qu’elle a aujourd’hui. Plus précisément, c’est Robespierre qui tenta de réaliser l’idée de la démocratie comme pouvoir du peuple. Pour lui, République et démocratie sont synonymes : « l’essence de la République ou de la démocratie est l’égalité » (cité dans Dunn, 2010, p. 130). Deux ans après sa mort par la guillotine, fut fomentée la Conjuration des Égaux par une poignée de ses anciens amis12, résolus à relancer la Révolution. Pour ce groupe mené par Babeuf, dit Gracchus, l’égalité est l’objectif principal de la révolution, dont l’enjeu est le combat de l’égalité contre l’ordre de l’égoïsme.

Quant à la révolution américaine, le mot démocratie n’y a joué aucun rôle déclencheur. Mais, l’idée de la démocratie comme pouvoir du peuple était présente dans les esprits, lors des débats sur le modèle de gouvernement à instituer, sous la forme d’un spectre à conjurer. C’est le modèle conçu par James Madison, pour « guérir les maux de la démocratie » (Dunn, 2010, p. 86), qui finit par s’imposer13 : ce ne doit pas être une démocratie, mais une république, argumentait Madison, un « gouvernement caractérisé par un processus de représentation ». La république, ajoutait-il, se distingue par deux traits marquants : « la délégation du gouvernement à un petit nombre de citoyens » et « le plus grand nombre de citoyens ou la plus grande part du pays sur laquelle ce mode de gouvernement peut s’étendre » (Madison cité dans Dunn, 2010, p. 86). Pour Madison, république et démocratie ne sont pas, comme pour Robespierre, des synonymes. Son modèle de république implique « l’exclusion absolue du peuple en tant que corps collectif de tous les aspects du gouvernement » (Madison cité dans Dunn, 2010, p. 86) ; c’est une nouvelle conception de la démocratie. La république américaine, issue d’une révolution qui allait plus tard14 prendre le nom de « démocratie américaine », s’institua en renversant l’idée athénienne de la démocratie15.

Accouchée aux États-Unis par la révolution américaine, la démocratie représentative dans sa forme actuelle s’est étendue d’abord à l’Europe, puis s’est propagée progressivement à travers le monde, au fur et à mesure que s’étendaient la puissance et la domination des États-Unis. L’impact de la révolution américaine au-delà de l’Amérique est devenu important seulement au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Le président Woodrow Wilson s’efforça de promouvoir auprès des vainqueurs de la Première Guerre mondiale la formule de démocratie made in USA, avec des résultats limités. Mais, devant les horreurs du Troisième Reich, les peuples européens, conquis ou menacés, rejoignirent l’Amérique sous l’étendard de la démocratie. Le long combat de l’après-guerre contre le totalitarisme soviétique et ses alliés a presque partout fait de la démocratie une chose enviable. Après le 11 septembre 2001, le mot est devenu une arme politique déterminante. Finalement, en novembre 2002, le président Georges W. Bush proclama : « l’expansion mondiale de la démocratie est la meilleure façon de repousser le terrorisme et la tyrannie ». Sans tarder, il entreprit de l’exporter et de l’imposer en Afghanistan, en Iraq et ailleurs. Voilà la démocratie moderne devenue impériale, au bout de son aventure victorieuse : démocratie mondialisée sous le parapluie de la superpuissance américaine16.

Plus tôt, en 1994, l’Administration Clinton justifiait l’intervention militaire américaine baptisée Uphold Democracy et destinée à restaurer le pouvoir du président Jean-Bertrand Aristide par les intérêts nationaux des États-Unis. La même année, à la conférence des ministres des affaires étrangères de l’Organisation des États américains à Belém au Brésil, l’Envoyé spécial du président Clinton en Haïti, William H. Gray, identifia deux intérêts de base des États-Unis en Haïti : promouvoir la démocratie et les droits humains à travers le monde, et faire en sorte que, en Amérique, la démocratie émerge comme la forme prédominante de gouvernement (Perusse, 1995, p. 90)17.

Promue par les États-Unis, la démocratie est aujourd’hui accueillie dans le monde comme :

une recette éprouvée, permettant à la fois de nourrir l’ordre de l’égoïsme et de l’agrémenter d’une véritable protection des droits civiques pour la majeure partie de la population. Cette démocratie-là menaçait peu de monde et offrait de modestes espoirs à un très grand nombre d’individus. (Dunn, 2010, p. 177-178)

Deux éléments définissent la démocratie mondialisée : le suffrage universel et la représentation électorale. C’est simplement ça qu’on appelle démocratie. Une appellation erronée, note John Dunn, qui fait remarquer que la démocratie a changé radicalement de sens depuis Babeuf :

« elle est définitivement passée des mains des Égaux à celles des dirigeants politiques qui représentent l’ordre de l’égoïsme. Ces derniers appliquent le mot démocratie […] à la forme de gouvernement qui assure leur sélection et leur permet de gouverner. » (Dunn, 2010, p. 179)

3. Haïti : une « transition démocratique » à l’encontre de la démocratie

Avant d’entreprendre l’examen de l’expérience haïtienne de la « transition démocratique », il était nécessaire de répondre à la question préalable : Qu’entend-on par démocratie ? Pour y répondre, la notion a été clarifiée, une distinction faite entre le mot et l’idée, l’histoire du mot retracée ; laquelle fait découvrir la démocratie moderne comme synonyme de l’exclusion absolue du peuple assemblé du gouvernement de la cité, donc comme la négation de la démocratie radicale au sens de pouvoir du demos. On peut dès lors conclure que la « transition démocratique » n’a pas pour seul terminus possible la démocratie représentative. Elle peut aussi consister dans la réalisation de l’idée de la démocratie comme pouvoir du demos. Ce sont là deux options opposées qui restent ouvertes en principe : ou exclure le peuple assemblé du gouvernement de la cité, ou le reconnaître comme le souverain politique, à la fois gouverné et gouvernant18. L’enjeu de la « transition démocratique », c’est la lutte permanente, toujours recommencée, entre les deux options cherchant l’une et l’autre à l’emporter, sans jamais y arriver une fois pour toutes. Au départ de l’expérience haïtienne de la « transition démocratique », et même avant la chute de Duvalier fils, ces deux options étaient présentes, ainsi que la lutte qui les oppose : transition vers une démocratie libérale assistée sous contrôle international, ou démocratie citoyenne nationalement autonome.

La fin des années 1970 et le début des années 1980 ont vu apparaître, sur une scène politique encore embryonnaire, deux partis politiques affirmant leur droit à l’existence dans le cadre même de la dictature à vie, d’une part, et, plus significativement, un mouvement social émancipatoire appelant à un changement radical de la société d’inégalité et d’exclusion, d’autre part. Sous la pression de ces deux forces de résistance à la dictature, ni unifiées, ni même coordonnées, le dictateur à vie fut abandonné par ses « amis » des puissances étrangères ; il fut forcé à l’exil. La dictature évacuée, place à la transition démocratique ! Tel a été le programme politique adopté dès le début, et compris dans le cadre de la théorie de la démocratisation comme la transition de régimes autoritaires à la démocratie représentative19, dont les agents sont les partis politiques. Programme inscrit dans la constitution de 1987, laquelle est « proclamée », dit le Préambule, « pour implanter la démocratie qui implique le pluralisme idéologique et l’alternance politique » ; l’article premier définit Haïti comme une république démocratique (Constitution, 1987, p. 1). C’est ce programme que les partis politiques ont dit vouloir réaliser, sans dire ou même se demander quelle est la nature de la société et de l’État qui doivent devenir démocratiques.

Le mouvement social pour le changement proposait un autre programme. Il appelait à la démocratisation de la société oligarchique exploiteuse, à la transformation de l’État autocratique oppressif, à la reconquête de l’indépendance nationale, à la refondation de la république fabricatrice d’exclusion et de monde en dehors, à la reconnaissance universelle de l’humanité des habitants du pays. Il réclamait « la fin de la société où l’âne travaille, le cheval en tire les gallons » pour qu’advienne une société égalitaire, « la fin de l’État massacreur » pour que soit possible la construction d’une communauté solidaire, « la fin des politiques de liquidation nationale », en vue de la reconquête de la souveraineté nationale20. Ce mouvement social a été essentiellement un mouvement émancipatoire dénonçant la société instituée et instituant dans l’imaginaire une société alternative ; Max Dominique parle d’un « mouvement de libération » (1996, p. 64). Mais ce mouvement social n’a pas su organiser – dans un sens différent de la transition démocratique sans le peuple – une transition de la résistance populaire non structurée à l’action politique collective encadrée21 (Balibar, 2009, p. 23). Aussi le champ est-il resté libre, sur la scène politique émergente, à l’option de la démocratie représentative sans le peuple assemblé ou, dans les termes de James Madison cité plus haut, avec « l’exclusion absolue du peuple en tant que corps collectif ».

À la chute du gouvernement de Duvalier fils la dictature était déjà devenue intolérable partout dans « le monde civilisé » et la démocratie devenue le seul paradigme du pouvoir légitime. Dans ce nouveau contexte international, les politiciens opposés aux Duvalier dictateurs se sont déclarés démocrates, partisans de la liberté et du respect des droits. En pratique, cependant, beaucoup montrent qu’ils ont peur du peuple assemblé et n’aiment pas la démocratie ou pouvoir du demos22. Nombre d’entre eux, autocrates satisfaits « en habits neufs »23 d’apprentis-démocrates à l’école de maîtres instructeurs internationaux24, pourraient sans mal faire leur l’aveu de Tocqueville : « je méprise et crains la foule. J’aime à fond la liberté, le respect des droits, mais non la démocratie. » Partisans déclarés des élections comme la voie d’accès normale au pouvoir, ils restent muets devant la faible participation populaire aux élections, qui n’a cessé de diminuer depuis 1990 (Midy, 2015, p. 85-87). On dirait que le grand intérêt qui les tient constamment en bataille rangée, c’est de prendre le pouvoir et de le garder à tout prix25. Dans la bouche de nombre de ces « leaders politiques » autoproclamés, démocratie se révèle être un mot d’emprunt et d’apparat, un drapeau de circonstances, qu’on hisse au-dessus du siège de son parti politique. Vieille pratique courante dans le monde politicien haïtien : on emprunte le mot du jour, qui désigne la forme juridico-politique promue dans le « monde civilisé », pour habiller un vieux système d’oppression et d’exclusion, et donner le change sur des pratiques dictatoriales pérennes26. Effet de mimétisme politique transnational ?

Quoi qu’il en soit, Haïti a été proclamée en 1806 une République régie par des « institutions démocratiques ». En réalité, elle a été presque sans interruption en régime dictatorial, sous la férule de présidents autocrates qui se succédaient au pouvoir le plus souvent au moyen de coups d’État militaires. République hier, démocratie aujourd’hui, le mot signifiant ne correspond pas à la chose signifiée. Louis Joseph Janvier a reproché aux historiens Beaubrun Ardouin et Thomas Madiou de déformer les faits en présentant la guerre civile de 1807 comme « la lutte du despotisme et de l’autocratie représentés par Christophe contre la démocratie et la liberté représentées par Pétion ». En réalité, tous les deux, a-t-il fait remarquer, l’un roi, l’autre président à vie, se comportèrent en autocrates et en despotes (Janvier, 1886, p. 80 ; Moïse, 1994, p. 19-23).

Au demeurant, toute l’histoire politique d’Haïti jusqu’aux deux Duvalier a été une histoire d’autocrates et de despotes. Hier, Pétion « président », libéral en principe, dans la République proclamée par la constitution de 1806, gouverna pourtant en autocrate. Les « leaders politiques » d’aujourd’hui, dits « partisans de la démocratie » dans la « République démocratique » proclamée par la constitution de 1987, se comporteront-ils au pouvoir en « démocrates » ? Jusqu’ici, leurs conduites dans la « transition démocratique » en cours ne le laissent pas présager. Dans l’État autocratique d’Haïti, se déclarer en faveur des principes du libéralisme et de la démocratie tout en gardant ses penchants pour les idées et les pratiques dictatoriales n’est aux yeux de beaucoup que ruse politique, bien vue et applaudie. L’autocratie est la forme politique privilégiée dans l’histoire d’Haïti, parue sous des noms divers : gouvernorat à vie, empire, monarchie, république. Arc-boutée sur un État autocratique correspondant, cette forme politique a produit un sujet autocrate.

Dans une société d’apartheid productrice d’un monde en dehors (moun andeyò)27 non citoyen, comme Haïti ; dans un État autocratique dépendant, sous contrôle étranger accepté28, comme l’État haïtien ; en quoi peut consister la « transition démocratique » et à quoi peut-elle mener ? Dans une pareille situation, elle n’est pas un but atteignable, du point de vue théorique, à moins que soit révolutionnée la situation elle-même. Telle est la vue de Michel-Rolph Trouillot, qui soutient que la « légitimité de l’État exige la fin de cet apartheid » (1996, p. 229). De même, Irwin Stotsky entend, en deçà du rejet par le peuple du putsch militaire de 1991, une « demande de démocratie réelle » qui ne peut s’accomplir « sans que soient changées la structure fondamentale et les idées dominantes de la société », car « elle va au-delà du pluralisme politique » (1997, p. 80 et 106)29. C’est la volonté populaire de changer radicalement cette situation qui a nourri et porté le mouvement social populaire des années 1980. Mais, à contre-courant, la volonté des bénéficiaires de l’ordre établi d’empêcher toute transformation a mobilisé toutes les ressources disponibles contre le mouvement social pour le changement. La longue période de « transition démocratique » a consisté surtout en mesures et tentatives d’exclusion du peuple assemblé de la décision politique. Mentionnons, parmi ces opérations, le refoulement du peuple hors de la scène politique par les militaires et leurs attachés paramilitaires, l’instrumentalisation du peuple par les partis politiques, la « spectralisation » de héros nationaux par des « leaders nationalistes », la prise du contrôle de la « restauration/maintien de la démocratie » en Haïti par « la communauté internationale ».

3.1 Refoulement hors de la scène politique du peuple de la rue et du monde en dehors

Clarifions préalablement le mot peuple. Il est entendu ici au sens du demos athénien, du peuple réuni sur l’Agora pour décider collectivement des affaires communes, réalisant ainsi en acte la démocratie ; c’est « le peuple en tant que corps collectif », exclu par James Madison du gouvernement ; c’est le peuple constitué par les gens qui « s’occupent transgressivement de ces “affaires communes” », alors qu’ils en sont écartés pour n’avoir pas les « titres » les autorisant à s’en occuper (Rancière, 1999, p. 60). Dans ce sens, le peuple n’est pas une entité sociologique quantifiable ; c’est un sujet politique collectif en délibération sur les affaires communes. Il se constitue tel par l’affirmation de valeurs communes à incarner dans la société30. Ainsi a été entendu le peuple dans le mouvement social pour le changement, où l’on faisait dans la résistance l’expérience de la démocratie31. L’expression peuple assemblé cherche à exprimer une telle conception politique.

C’est précisément le peuple assemblé que, aussitôt renversé le dictateur à vie, l’armée et les paramilitaires entreprirent de désassembler. Ils cherchaient avant tout à refouler le peuple hors de la scène politique créée par la dynamique du mouvement social, à défaire la scène politique et à évacuer la politique, afin de rétablir le règne de la Dictature et de l’Un32. Le but stratégique poursuivi était de gommer les deux acquis démocratiques de la résistance du peuple assemblé et du mouvement social, soit la création d’une scène politique et l’apparition d’une vie politique.

Deux mois après la fuite du dictateur à vie, une manifestation populaire devant la prison Fort-Dimanche33, organisée contre « Leta kraze zo » (l’État massacreur), est réprimée brutalement par le Conseil national du gouvernement (CNG) des généraux ; en juillet 1987, des centaines de paysans sans terre, qui dénonçaient l’accaparement de « terres de l’État » par des grandons de Jean-Rabel, sont massacrés, avec la complicité des chefs de section ; en novembre 1987, l’armée écrase dans le sang la première tentative d’élections libres. Reprises en décembre 1990, ces élections sont un succès populaire et sont, du coup, perçues comme un danger politique. Avant même que l’investiture du président élu ait pu avoir lieu, une tentative de coup d’État par des paramilitaires avorte (Sprague, 2012). Sept mois plus tard, en septembre 1991, l’armée réussit un putsch contre le président au pouvoir et entreprend, de concert avec ses attachés paramilitaires34, une chasse sanglante contre les acteurs du mouvement social – comme le reconnaît le Département américain de la Justice en 199335. Semble s’être alors concrétisé l’avertissement du général Henry Namphy, chef du CNG, qu’il avait adressé en 1987 au peuple de la rue : « Finie la bamboche démocratique ! »

3.2 Instrumentalisation du peuple de la rue

L’armée pro-Duvalier et ses attachés paramilitaires refoulent le peuple hors de la rue. Les partis politiques anti-Duvalier et pro-démocratie restrictive instrumentalisent le peuple de la rue. Le vote étant désormais la seule voie admise d’accès au pouvoir après le triomphe universel de la démocratie moderne, ces partis en lutte pour le pouvoir d’État sous l’emblème de la démocratie se voient obligés de conquérir d’abord « le peuple ». Ils s’en vont en guerre l’un contre l’autre, tous au nom du même peuple. Le résultat de ce jeu pour un tel enjeu, c’est la partition du peuple, chacun se retrouvant avec, pour butin, sa part de peuple : « le peuple » de Fanmi Lavalas, « le peuple » de Pitit Dessalines, « le peuple » de MOPOD, « le peuple » de Verite, « le peuple » des autres partis ou groupements politiques. Au final, « le peuple » réclamé par tous est en fait une prise de force sur la population laborieuse, dans la réserve des exclus du pouvoir, que chacun s’attribue pour son autolégitimation. Ils cherchent ainsi à se constituer en banque d’investissement de la colère populaire36. « Le peuple » pris de force devient une « arme de guerre » dans la stratégie électoraliste d’accès au pouvoir : une opération d’instrumentalisation du peuple exclu ou du monde en dehors par des partis politiques sans peuple-sujet politique.

L’instrumentalisation du peuple37 pour des fins électoralistes a pour effet d’empêcher l’apparition d’une véritable communauté politique. Elle aboutit, dans l’ordre social haïtien tel qu’il est, au résultat paradoxal que le jeu politicien sur la scène électorale évacue la vie proprement politique dans l’espace public : s’y déroulent des élections sans le peuple en tant que sujet de la politique. En effet, le peuple politique n’est pas un donné qui préexisterait au mouvement d’assemblement de sujets-citoyens pour débattre et décider des affaires communes38. Il n’est pas le peuple sociologique (national, culturel, identitaire), formant des communautés nationales-culturelles différenciées, comme le peuple haïtien, le peuple cubain ou le peuple dominicain. Non plus, « le pouvoir du peuple n’est pas celui de la population réunie, de sa majorité ou des classes laborieuses. Il est simplement le pouvoir propre à ceux qui n’ont pas plus de titre à gouverner qu’à être gouvernés » (Rancière, 2005, p. 54).

Le mouvement social pour le changement39 des années 1980 illustre bien cette conception du peuple et du pouvoir du peuple : réuni en assemblées de délibération et d’imagination sociétale40, « le peuple », comme concept normatif, décide collectivement et politiquement de ce qu’il ne veut plus comme ordre social, et de ce qu’il veut à l’avenir comme société alternative. Il le fait dans des assemblées périodiques de Ti Legliz (1980-1991), au « concile des jeunes » de Jérémie en 1985, au « congrès des jeunes » aux Cayes en 1986, au « symposium de l’Église » catholique en 1982 et 1986 ; autant de lieux et de moments d’expression du pouvoir du peuple, de « démocratie fugitive » au sens de Sheldon Wolin41. Ces actions collectives ont conduit à la fin du règne à vie de la dictature, ont créé des conditions favorables à la démocratisation de la société et ouvert une période d’historicité démocratique42 : le peuple constitué par la réunion de citoyens ordinaires s’occupant des affaires communes fait l’histoire, est sujet de l’histoire. Ce faisant, il transgresse la loi naturelle qui le destinerait à être gouverné par une élite faite pour gouverner. L’historien Beaubrun Ardouin, un membre de l’oligarchie haïtienne de la première moitié du XIXe siècle, a défendu cette thèse ; il est l’auteur de la théorie du droit naturel de « l’élite éclairée », « la tête » du corps social, de diriger « les masses » populaires, qui n’en sont que « les membres » exécutants43.

3.3 « Spectralisation » de héros nationaux et mésusage de l’histoire

En 1986, le peuple est entré manifestement sur la scène politique comme sujet de l’histoire. La contre-offensive militaire et paramilitaire pour l’en refouler, la stratégie des partis politiques de faire de lui un instrument de conquête du pouvoir ; ces deux démarches opposées conduisent au même résultat : ramener le peuple-sujet libéré dans la case-prison d’objet de l’histoire. Également la « spectralisation » de héros nationaux, consistant à convoquer sur la scène politique, dans le rôle de dirigeants invisibles, des figures héroïques du passé, aboutit au même résultat. Car, les héros du passé ne peuvent revenir sur le devant de la scène politique que sous la forme de spectres, de loas ou d’esprits44. Ils n’ont d’intérêt historique et d’importance politique au présent qu’à travers les textes et les récits de l’histoire passée, qui font ressortir le rôle historique exceptionnel qu’ils ont joué et le contexte dans lequel ils ont pu le jouer. Faire d’eux des marques de commerce et des icônes de ralliement politique, c’est instrumentaliser l’histoire, en mésuser et la déformer.

La spectralisation de héros nationaux, c’est l’Entreprise Inc. de « leaders du peuple » nationalistes. On se souvient qu’au lendemain de son élection jusqu’à son éviction du pouvoir par l’armée en 1991, le président Aristide prenait soin de rythmer « charlemagne-péraltement » ses discours de chef d’État. Réfugié aux États-Unis après le putsch militaire, il crut bon de laisser Charlemagne Péralte retourner en paix au « Pays sans chapeaux ». Mécontent cependant, après trois ans d’exil, de la lenteur que mettait Washington à faire appliquer l’Accord de Governor’s Island (qui exigeait le retour des militaires dans leurs casernes et le retour de l’élu au pouvoir), il appela au front le farouche commandant de la guerre de libération nationale de 1802-1803 : à l’adresse des partisans, il déclara 1994 « L’Année Dessalines ». De retour au pouvoir sous l’égide politique de Washington et le parapluie militaire d’une force d’intervention américaine, dépêchée pour restaurer/maintenir la démocratie (Uphold Democracy), le président jugea bon de laisser aussi Dessalines retourner en paix au « Pays sans chapeaux ». Il expliquera plus tard, dans une interview accordée à Peter Hallward en 2006, après son éviction du pouvoir par une seconde intervention américaine en 2004, pourquoi il ne pensait plus que Dessalines puisse être un modèle inspirant pour les combats d’aujourd’hui. Chantant la palinodie, il découvre que « C’est Toussaint, plutôt que Dessalines, qui peut encore aujourd’hui accompagner le mouvement populaire. C’est son inspiration qui était à l’œuvre dans la victoire électorale de février 2006 » (Hallward, 2007, p. 223).

Après la mise au placard de la rhétorique dessaliniste par le père de famille Lavalas, un fils légitime (pitit lejitim)45 dissident a fondé son propre parti nationaliste, s’est réapproprié le nom de Dessalines et s’est déclaré Pitit Dessalines, enfant naturel du héros national. Moïse Jean-Charles, candidat à la présidence aux élections de 2015-2016, est « l’unique candidat du peuple, non inféodé au secteur privé, au Blanc », a déclaré son lieutenant, Mathias Pierre46. Son affiliation à Dessalines, a-t-il pris soin de marquer, le distingue nettement du père de famille Lavalas qui, lui, est plutôt un descendant de Toussaint. Mathias Pierre réprouve-t-il donc la « tendance à comparer le président Jean-­Bertrand Aristide à Moïse Jean-­Charles. Ils sont différents. Moïse Jean-­Charles […] parle de Jean-Jacques Dessalines et Aristide de Toussaint Louverture. » Le projet de Toussaint Louverture était « un projet néocolonial », prétend-il, rapporte Le Nouvelliste du 31 août 201647.

L’invocation de génies invisibles ne semble pas être réservée aux seuls « leaders politiques » en lutte pour la conquête du « peuple ». Devant l’imminence de l’opération Uphold Democracy destinée à rétablir le président légitime au pouvoir, le président usurpateur nommé par l’armée, Émile Jonassaint, menaça d’opposer à l’armée d’envahisseurs blancs une armée de zombis. Mais, à l’arrivée de l’envahisseur cuirassé et bardé d’armes, les putschistes, plus malins que le « blanc », préférèrent prendre la poudre d’escampette, au lieu de se risquer à jouer à la poudre à canon avec l’imposante force d’intervention impériale venue restaurer la démocratie.

À noter que l’opération Uphold Democracy eut lieu, après que l’armée et ses paramilitaires, encouragés par la guerre de basse intensité des États-Unis contre les mouvements populaires en Amérique (Pallmeyer, 1992), eurent joué leur partition dans le concert de refoulement du peuple de la rue hors de la scène politique. Pendant trois ans, la coalition de l’armée et des paramilitaires pourchassait le leadership du mouvement populaire et terrorisait le peuple de la rue. Environ cinq mille résistants au coup d’État furent liquidés par l’armée et le Front révolutionnaire pour l’avancement et le progrès d’Haïti (FRAP), dont le chef, Toto Constant, était lié à la CIA ; des milliers de boat people durent fuir la terreur et se réfugier en Floride. C’est, du reste, l’afflux de réfugiés haïtiens en détresse dans cet État américain qui a finalement déterminé l’administration Clinton à monter l’opération Uphold Democracy (Stotsky, 1997, p. 11), afin de restaurer la démocratie et de rétablir le président légitime au pouvoir (Perusse, 1995).

3.4 « Restaurer/maintenir la démocratie » en Haïti sous direction internationale

De leur côté, les États-Unis, suivis de la Communauté internationale, ont joué leur partition propre, planifiée pour « changer la vocation économique d’Haïti », contenir le mouvement social pour le changement et diriger le processus de « transition démocratique ». Pour atteindre ces buts, a été élaborée une stratégie articulée, à la fois économique et politique.

Au plan économique, les politiques définies à Washington visent ultimement une intégration forte d’Haïti dans l’économie-monde néolibérale. Les conditions attachées par l’administration Clinton à l’opération Uphold Democracy vont en ce sens : privatisation des entreprises publiques et conversion au libre marché. Le président Aristide crut devoir accepter ces conditions pour prix de sa restauration au pouvoir. Son gouvernement prépara un plan de reconstruction économique et social – repris par René Préval – qui ressemble à une « version extrême du “laissez-faire” économique », selon l’avocat des gouvernements d’Aristide et de Préval, Irwin P. Stotsky. Pour celui-ci, « la dimension économique du Plan Aristide se révèle fortement critiquable ».

En fait, le Plan Aristide semble aller au-delà des attentes du FMI et de la Banque mondiale en matière de « libre marché ». Le Plan appelle, par exemple, à l’élimination de tous les droits d’importation, sauf sur quelques céréales, favorisant ainsi l’élite traditionnelle qui domine le commerce des produits importés. […] Plus troublant encore, le Plan Aristide semble négliger les capacités et les intérêts des petits entrepreneurs urbains et des artisans, ainsi que ceux de millions de paysans. (Stotsky, 1997, p. 110, notre traduction)

L’adoption en 1994 de ces mesures néolibérales est l’aboutissement du Plan américain pour Haïti des années 1980 et des politiques d’ajustement structurel (PAS) suivies par le CNG (1986-1990). Le Plan américain pour Haïti est le titre d’un Dossier produit par Ernst Verdieu, qui analyse une série de documents américains des années 1980 portant sur la nouvelle politique des États-Unis pour les pays d’Amérique centrale et de la Caraïbe. D’abord en 1980 The New Interamerican Policy for the Eighties rédigé par le Comité de Santa Fe préparé pour le Conseil de sécurité interaméricaine. Puis en 1982 sont préparés quatre documents : Assistance to Haiti : barriers, recent program changes and future options par le Bureau de la Cour des Comptes des États-Unis, conseille une utilisation plus poussée des organisations privées et volontaires en leur confiant l’aide au développement, plutôt qu’à l’État ; Country Development Strategy Statement, par USAID Washington, recommande l’intégration des secteurs privés des pays de la sous-région et des États-Unis ; Caribbean Basin Initiative favorise le libre commerce interaméricain ; Food and Agriculture Sector Strategy for Haiti, final report prepared for US AID recommande de « faire d’Haïti le Taiwan des Caraïbes ». En 1983 Regional Strategic Plan for Latin American and the Caribbean Countries insiste sur le nouveau rôle à faire jouer au secteur privé et aux ONG locales. En 1984 est sorti Report of the National Bipartisan Commission on Central AmericaRapport Kissinger. L’ensemble de ces documents48, explique Verdieu, trace « la voie de l’auto-dépendance » (1984, p. 293). Ainsi le document de Santa Fe souhaitant que les pays de la Caraïbe arrêtent de produire des vivres, qu’ils peuvent importer des États-Unis, et s’adonnent à la production de denrées pour l’exportation. Il note aussi : « La nourriture est une arme dans un monde en guerre » (1980, p. 23-24).

Concernant Haïti, Ernst Verdieu conclut : « La Mission américaine, à partir des années 1980, a décidé de changer la vocation économique d’Haïti et ce, de manière irréversible » (1984, p. 293). De fait, le document de USAID conseille de « retirer graduellement, mais systématiquement, de la production vivrière près de 30 % de la terre actuellement cultivée » (1982, p. 89).

Pour saisir la raison et le sens de ce programme de déstructuration de l’économie haïtienne, il faut la situer dans le contexte national et international de l’époque. Dans les pays capitalistes avançait le néolibéralisme, alors qu’en Haïti était mise de l’avant « la politique de libéralisation », exigée pour le lancement du tourisme et de l’industrie d’assemblage. En plus d’une réserve de prolétaires bon marché pour ces industries, on avait besoin, pour leur croissance continue, d’électricité disponible en quantité suffisante. Pour satisfaire ce besoin, fut planifié le projet d’un barrage hydroélectrique à Désarmes dans l’Artibonite. Ce projet qui prévoyait l’inondation de terres cultivées par des familles paysannes faisait d’une pierre deux coups : fournir de l’électricité et un surplus de prolétaires à l’industrie d’assemblage49. Le mouvement social naissant fit barrage avec succès au projet de barrage hydroélectrique et reçut une impulsion nouvelle de la mise en application, à cette occasion, de son « option préférentielle pour les pauvres » opprimés.

« Mission américaine » décidée, mission accomplie. Le ministre des finances du CNG, Lesly Delatour, élève de l’École néolibérale de Chicago, arguant de « l’avantage comparatif », ouvrit grand la porte du marché haïtien aux produits importés. L’agriculture haïtienne, jusque-là quasi autosuffisante, se mit à péricliter. Bill Clinton président força Haïti à réduire drastiquement les tarifs douaniers sur le riz importé des États-Unis, causant ainsi le recul de la production du riz haïtien. Devenu Envoyé spécial de l’ONU en Haïti, il s’excusa après coup, en 2010, devant le Comité des Relations étrangères du Sénat de ce qu’il appela « a devil’s bargain » : « I had to live everyday with the consequences of the loss of capacity to produce a rice crop in Haiti to feed those people because of what I did ; nobody else. »50 (Katz, 2010) Trop tard, l’économie haïtienne est aujourd’hui à la remorque de l’économie américaine.

Quant à la politique d’État d’Haïti, elle est tombée sous tutelle étrangère ; « la communauté internationale » prend le contrôle du processus de « transition démocratique ». Du putsch de 1991 à aujourd’hui, il y a eu quatre Opérations Uphold Democracy (UD) : l’Opération UD-1 en 1994 (Pérusse, 1995), qui rétablit au pouvoir le président Aristide renversé par l’armée ; l’Opération UD-2 en 2004 (Dupuis, 2007), qui chassa du pouvoir le président Aristide accusé de dérives autoritaires et imposa au peuple haïtien la Mission internationale des Nations Unies pour la stabilisation d’Haïti (MINUSTAH)51 ; l’Opération UD-3 en 2010 (Seitenfus, 2015), qui imposa Michel Martelly comme président d’Haïti après avoir évincé de la course électorale le candidat officiel du président sortant, Jude Célestin ; l’Opération UD-4 en 2015, qui voulut imposer comme valides les résultats électoraux de 2015 – jugés frauduleux par les organismes de la société civile haïtienne, y compris par les deux commissions indépendantes d’évaluation nommées par le président sortant et son remplaçant provisoire. Ces opérations de confection de démocratie sur mesure pour « États faillis » par la communauté internationale n’ont pas manqué de révolter la conscience citoyenne des Haïtiens et Haïtiennes, voire de résidents étrangers52.

Bref, la « Mission économique américaine » pour atteler l’économie haïtienne au char néolibéral de l’économie américaine et les Opérations politiques UD pour contrôler la « transition démocratique » en Haïti ont eu pour résultat la mise en faillite de l’État haïtien. Désormais, « l’État failli » et « le pays le plus pauvre d’Amérique » sont deux « qualités » négatives d’Haïti, publicisées par les médias du grand monde et qui fondent le « devoir d’intervention humanitaire ».

Conclusion : Haïti (en transit) vers la démocratie néolibérale assistée

À la fin de l’analyse des idées et des faits relatifs à l’expérience de « transition démocratique » en Haïti, revient la question posée dans l’introduction : quelle peut être la nature de la démocratie issue de la transition ? Rappelons les différents points exposés au cours de l’analyse : contre-offensive de l’armée et des paramilitaires, soutenus par l’oligarchie et ses alliés internationaux, visant à refouler le demos hors de la scène politique ; stratégie d’instrumentalisation du peuple de la rue, à but d’autolégitimation politique, par les partis politiques ; discours de « spectralisation » de héros nationaux par des « leaders » nationalistes en quête d’audience auprès des laissés-pour-compte ; politiques d’intervention multiforme de « pays amis » imposants, soucieux d’importer en Haïti la droite démocratie ; déstructuration de l’économie paysanne et insertion en position auto-dépendante de l’oligarchie haïtienne dans la marche de l’économie et la politique américaine ; réduction au minimum du rôle social de l’État haïtien mis au PAS (programme d’ajustement structurel) ; mise en faillite de l’État, dépouillé de moyens d’action et de rôle social ; mise sous tutelle de « l’État failli ». Dans une telle situation (état) et dans un tel État sous tutelle, il semble difficile d’instaurer même une démocratie libérale. D’autant plus que la démocratie projetée pour Haïti se veut de fabrication internationale, made in USA. Or, nombre d’historiens et de philosophes, dont certains sont en référence dans cet article, montrent que la démocratie libérale recule sans cesse sous la poussée du néolibéralisme. Wendy Brown (2007) parle de dé-démocratisation et Sheldon Wolin (2003) de remplacement de la démocratie par une forme de fascisme.

Dans un tel contexte, la démocratie pour Haïti made in USA sera selon toute vraisemblance une démocratie néolibérale assistée. En fait, on est déjà au terminus de la « transition démocratique ». Ne reste plus qu’une formalité à remplir : la déclarer terminée. Quand ? Eh bien, quand le CEP deviendra le CEP, quand le « Conseil électoral provisoire » sera enfin le « Conseil électoral permanent » prescrit par la constitution de 1987.

Reste la démocratie à venir (Rancière, 2012-2013), l’idée radicale du mouvement social pour le changement !

2 Sur la nature totalitaire de la dictature des Duvalier, voir L. Hurbon (1979), M. R. Trouillot (1987) et F. Midy (2015).

3 Entendre « démocratie néolibérale » dans le sens ci-dessus précisé : un programme de « gouvernance démocratique » formaté par l’esprit du

4 Bérard Cénatus, lucide quant aux limites et à la précarité des « acquis » démocratiques, attirait l’attention en 1989, trois ans après la chute de

5 Propos rapporté dans l’édition du 25 juin 1853 du New York Daily Tribune.

6 « En adoptant à dessein le mot démocratie, les dirigeants politiques responsables de l’écrasante progression du capitalisme ne se sont pas contentés

7 « Entendre ce que démocratie veut dire, c’est entendre la bataille qui se joue dans ce mot. » (Rancière, 2005, p. 102)

8 Rancière précise : « le cœur de la pratique démocratique » n’est pas dans le fait que « les gens s’occupent très astucieusement de leurs propres

9 Richard Rumbold, membre du mouvement Niveleur en Grande-Bretagne, participa à la conspiration de Rye House contre le roi Charles II. Le mouvement

10 Cet abrégé d’histoire du mot démocratie est tiré de l’édition française de L’histoire de la démocratie de John Dunn (2010), qui en est la référence

11 Demos signifie en général le peuple, les « n’importe qui » sans titre au pouvoir. Mais, pour les gens de « la meilleure part » ayant titre au

12 Filipo Michele Buonarroti, un aristocrate toscan, est l’un des conspirateurs. Il rédigera 30 ans plus tard Histoire de la conspiration pour l’

13 « En lieu et place de ce périlleux projet de nivellement et d’homogénéisation, Madison proposait un projet différent qui promettait de guérir les

14 « Ce n’est que rétrospectivement, une fois mise en œuvre la constitution américaine que les Américains purent se voir, dans le miroir de leur long

15 « N’importe quel antique partisan de la démocratie considérera cette démocratie moderne comme sa négation même : au mieux une aristocratie

16 « Un monde uni, marqué par la suprématie de la démocratie, est le seul monde dans lequel les États-Unis peuvent se sentir à l’abri de la terreur. »

17 « 1. We have a moral stake in promoting democracy and human rights througout the world. 2. The emergence of democracy as the prevailing form of

18 Cf. Rousseau, Le Contrat social, cité dans Balibar (2009, p. 17-18), sur la possibilité d’être à la fois législateur et sujet (sujet législateur /

19 Sur la théorie de la démocratisation et la « démocratisation problématique d’Haïti », voir l’analyse critique de Robert Fatton (2002) et l’approche

20 Demandes exprimées en créole : « Nou pa vle sosyete bourik travay chwal galonnen ! Nou pa vle Leta kraze zo ! Peyi a pa pou vann ni angwo, ni

21 Le rôle dominant joué par le père Aristide au sein du mouvement social est responsable de la faible structuration politique de ce mouvement. L’

22 Sur la « peur des masses » et du « mouvement populaire pour la démocratie », voir Dupuis (2007, p. 57).

23 Clin d’œil à Wendy Brown (2007).

24 Mentionnons l’International Republican Institute (IRI), le National Democratic Institute (NDI), l’Institut de formation politique et sociale (IFPOS

25 Voir le témoignage de Raoul Peck, ancien ministre de la culture sous la présidence de René Préval, sur la lutte sans merci pour le pouvoir dans l’

26 Selon Michel-Rolph Trouillot « Haïti a vécu, au moins depuis la mort de Christophe, un apartheid social masqué de théâtralités républicaines. » (

27 Moun andeyò, catégorie sociale dominée économiquement, politiquement et socialement, considérée comme une classe de non-citoyens quasi-étrangers

28 Les politiciens à la tête de l’État ou y aspirant ont accepté sans sourciller le financement et donc le contrôle des élections par la « Communauté

29 « Authoritarianism cannot be overcome simply because people favor democratic methods for resolving conflicts and developing a nation. Powerful

30 Pour être « le peuple, pense Judith Butler, il ne suffit pas de se dresser ensemble pour dénoncer ». Un groupe réuni et uni dans des dénonciations

31 Voir la définition du peuple dans le « Message des Évêques d’Haïti. Priorités et changement » du 11 avril 1986 : « Le peuple haïtien n’est pas une

32 Sur la violence extrême des militaires et des paramilitaires contre le peuple en résistance, voir F. Midy (1997).

33 Inoubliable prison surnommée Fort-la-Mort, où se pratiquait la torture et se commettait le crime contre l’humanité.

34 Voir l’étude éclairante, richement documentée, de Jeb Sprague (2012) sur les paramilitaires comme forces répressives de réserve au service des

35 « On one side are the vast majority of citizens, mostly poor and poorly educated, who have traditionally been denied participation in the political

36 P. Sloterdijk soutient, dans une version laïque du Jugement dernier, que les mouvements de gauche, identifiables à des « banques de colère »

37 L’instrumentalisation des populations exclues, sous la dénomination démagogique, hier, de « masses », aujourd’hui, de « peuple », est une pratique

38 Cf. L’idée gramscienne, reprise par Balibar, que les classes sociales ne préexistent pas à des formes d’organisation politique, mais existent

39 Voir les analyses déjà mentionnées de F. Midy (1991) et de M. Dominique (1996), pour plus de renseignements sur les faits exprimant les

40 Entendre « institution imaginaire de la société », dans la perspective de Cornelius Castoriadis (1975).

41 Selon Sheldon Wolin (2004), cité dans W. Brown (2009, p. 70), seule une « démocratie fugitive » (expression par le peuple de ses droits légitimes)

42 Cf. J. Rancière : « L’historicité démocratique est le type d’historicité qui est défini par le fait que n’importe qui peut être traversé par des

43 « Dieu n’a pas destiné un homme éclairé, intelligent à se soumettre à celui qui ne l’est pas. L’esprit doit commander au corps [...]. Les hommes

44 Dessalines, Makandal et sa femme Brigitte sont devenus, après leur mort, des loas dans la religion vodou. Nouveaux génies ou esprits, ils peuvent

45 Au retour de l’ancien président Aristide dans l’arène politique comme candidat aux élections de 2001, des disputes ont éclaté au sein de Fanmi

46 Déclaration rapportée par le quotidien Le Nouvelliste du 30 août 2016, suivie de cette autre : « Moïse Jean-Charles est le seul des quatre

47 En ligne : <http://www.lenouvelliste.com/article/162689/aristide-revient-pour-maryse-leurs-adversaires-degainent#sthash.51dHGvxq.dpuf>.

48 Pour les références à ces documents gouvernementaux américains analysés par Ernst Verdieu, se référer à l’étude principale de l’auteur (1985)

49 Voir Jean-Jacques Honorat : « un plan d’ensemble de développement conçu pour Haïti et visant à [la] transformer […] en haut lieu de l’industrie d’

50 Auto-critique rapportée par J. M. Katz pour Associated Press (20 mars 2010, cité dans Schuller, 2016, p. 29).

51 Les ambassadeurs américains et français nomment Boniface Alexandre « président d’Haïti ». Le premier acte d’État de ce président choisi par l’

52 Voir l’éditorial de F. Duval dans le Nouvelliste du 4 janvier 2016, « Haïti : catastrophe électorale, surtout ne riez pas ». En ligne : <http://len

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2 Sur la nature totalitaire de la dictature des Duvalier, voir L. Hurbon (1979), M. R. Trouillot (1987) et F. Midy (2015).

3 Entendre « démocratie néolibérale » dans le sens ci-dessus précisé : un programme de « gouvernance démocratique » formaté par l’esprit du néolibéralisme et imposé aux États dominés. C’est en ce sens un oxymoron. Autrement – Revault d’Allonnes le dit bien – « Parler de “démocratie néolibérale” est […] une véritable aberration » (2010, p. 12).

4 Bérard Cénatus, lucide quant aux limites et à la précarité des « acquis » démocratiques, attirait l’attention en 1989, trois ans après la chute de Baby-Doc dictateur, sur la « stratégie » obscure des politiciens et candidats à la présidence disposés à « fonder leur démocratie à partir d’une assistance étrangère » (1989, p. 111). Trente ans plus tard, Ricardo Seitenfus constate que la « transition démocratique » en Haïti sous assistance internationale a abouti à un « libéralisme assisté mêlé d’humanitarisme » (2015, p. 396).

5 Propos rapporté dans l’édition du 25 juin 1853 du New York Daily Tribune.

6 « En adoptant à dessein le mot démocratie, les dirigeants politiques responsables de l’écrasante progression du capitalisme ne se sont pas contentés de jongler nonchalamment avec des symboles vides de sens. Ils ont reconnu l’existence de ce vaste réservoir de pouvoir politique et ont tout fait pour s’en approprier les ressources. » (Dunn, 2010, p. 150)

7 « Entendre ce que démocratie veut dire, c’est entendre la bataille qui se joue dans ce mot. » (Rancière, 2005, p. 102)

8 Rancière précise : « le cœur de la pratique démocratique » n’est pas dans le fait que « les gens s’occupent très astucieusement de leurs propres affaires, mais qu’ils s’occupent transgressivement de ces “affaires communes” qui précisément “ne sont pas leurs affaires”, mais sont celles des gens qui ont les “titres” pour le faire » (1999, p. 60). On peut relire, à la lumière de cette conception de la démocratie, l’interdiction faite en Haïti aux « n’importe qui » sans titre de se mêler de la politique, considérée comme « l’affaire des ayant-titres » : « Pa foure bouch ou nan afè moun yo ! » (« Ne te mêle pas des affaires des bonnes gens ! ») ; agir démocratiquement implique de transgresser l’interdiction. Ce qu’a fait le mouvement de résistance populaire contre la dictature à vie, à travers le mouvement social pour le changement des années 1980.

9 Richard Rumbold, membre du mouvement Niveleur en Grande-Bretagne, participa à la conspiration de Rye House contre le roi Charles II. Le mouvement Niveleur fut écrasé par Oliver Cromwell.

10 Cet abrégé d’histoire du mot démocratie est tiré de l’édition française de L’histoire de la démocratie de John Dunn (2010), qui en est la référence générale. Je ne ferai donc de références paginées à cet auteur que là où je le cite ou il cite lui-même d’autres auteurs ou acteurs politiques.

11 Demos signifie en général le peuple, les « n’importe qui » sans titre au pouvoir. Mais, pour les gens de « la meilleure part » ayant titre au pouvoir, il désigne les citoyens communs, non bien-nés (eupatrides) et « sans part ».

12 Filipo Michele Buonarroti, un aristocrate toscan, est l’un des conspirateurs. Il rédigera 30 ans plus tard Histoire de la conspiration pour l’égalité dite de Babeuf (Dunn, 2010, p. 138 et 248).

13 « En lieu et place de ce périlleux projet de nivellement et d’homogénéisation, Madison proposait un projet différent qui promettait de guérir les maux de la démocratie. » (Dunn, 2010, p. 86)

14 « Ce n’est que rétrospectivement, une fois mise en œuvre la constitution américaine que les Américains purent se voir, dans le miroir de leur long passé colonial, comme des démocrates qui l’avaient toujours été sans le savoir. C’est dans La démocratie en Amérique d’Alexis de Tocqueville (1835) que l’on trouve pour la première fois l’idée que la démocratie est l’élément distinctif de la modernité politique. » (Dunn, 2010, p. 81)

15 « N’importe quel antique partisan de la démocratie considérera cette démocratie moderne comme sa négation même : au mieux une aristocratie partiellement élective, et au pire une oligarchie aussi confuse que corrompue. » (Manin, 1995, cité dans Dunn, 2010, p. 197)

16 « Un monde uni, marqué par la suprématie de la démocratie, est le seul monde dans lequel les États-Unis peuvent se sentir à l’abri de la terreur. » (Dunn, 2010, p. 178)

17 « 1. We have a moral stake in promoting democracy and human rights througout the world. 2. The emergence of democracy as the prevailing form of government in this hemisphere is clearly and unmistakably in our self-interest. » (Perusse, 1995, p. 90)

18 Cf. Rousseau, Le Contrat social, cité dans Balibar (2009, p. 17-18), sur la possibilité d’être à la fois législateur et sujet (sujet législateur / sujet de la loi).

19 Sur la théorie de la démocratisation et la « démocratisation problématique d’Haïti », voir l’analyse critique de Robert Fatton (2002) et l’approche épistémique d’Irwin P. Stotsky – celle de la « démocratie délibérative », qui permet de dépasser les désaccords sur le type de société à construire à travers un processus de délibération libre, égale et collective (Stotsky, 1997, p. 73).

20 Demandes exprimées en créole : « Nou pa vle sosyete bourik travay chwal galonnen ! Nou pa vle Leta kraze zo ! Peyi a pa pou vann ni angwo, ni andetay ! » Pour une analyse du mouvement social pour le changement et de ses demandes, cf. F. Midy (1991). Voir aussi M. Dominique (1996) sur les faits marquants de ce mouvement social et l’apport de la théologie de libération à l’expérience de démocratisation en Haïti.

21 Le rôle dominant joué par le père Aristide au sein du mouvement social est responsable de la faible structuration politique de ce mouvement. L’ex-président l’a reconnu et justifié, dans son entrevue avec Peter Hallward en 2006 : Fanmi Lavalas « never conceived of itself as a conventional political party. If you look through the organization’s constitution, you’ll see that the word “party” never comes up. » Son modèle d’organisation, ajoute-t-il, ce sont les Ti-Legliz (Hallward, 2007, p. 327). En fait, c’est une Famille patriarcale d’inspiration pastorale. Curieusement, Hallward, affirme qu’Aristide « helped to organize a relatively united and effective political party that quickly came to dominate the structure » (p. XXX). Affirmation reprise par Jeb Sprague (2012, p. 295).

22 Sur la « peur des masses » et du « mouvement populaire pour la démocratie », voir Dupuis (2007, p. 57).

23 Clin d’œil à Wendy Brown (2007).

24 Mentionnons l’International Republican Institute (IRI), le National Democratic Institute (NDI), l’Institut de formation politique et sociale (IFPOS), l’Institut pour la démocratie et l’assistance électorale (IDEA-International)…

25 Voir le témoignage de Raoul Peck, ancien ministre de la culture sous la présidence de René Préval, sur la lutte sans merci pour le pouvoir dans l’appareil d’État. Un an après sa nomination, il a dû démissionner pour « incompatibilité démocratique ». « Jouer les démocrates tolérants est suicidaire lorsqu’en face de vous d’autres jouent à crampons d’acier. L’exercice de la démocratie en Haïti s’apparente à un match de boxe dont tout le monde prétend avoir accepté les règles tout en continuant à donner des coups avec les pieds et sous la ceinture. » (Peck, 2000, p. 50) 

26 Selon Michel-Rolph Trouillot « Haïti a vécu, au moins depuis la mort de Christophe, un apartheid social masqué de théâtralités républicaines. » (1996, p. 229)

27 Moun andeyò, catégorie sociale dominée économiquement, politiquement et socialement, considérée comme une classe de non-citoyens quasi-étrangers dans une société d’exclusion massive et d’apartheid.

28 Les politiciens à la tête de l’État ou y aspirant ont accepté sans sourciller le financement et donc le contrôle des élections par la « Communauté internationale », jusqu’au moment où celle-ci décida de fermer la vanne quand son « conseil » de valider des élections truquées ne fut pas suivi. Seitenfus relève cette disposition à la dépendance volontaire chez « l’ensemble des acteurs et partis politiques haïtiens habitués à rechercher un soutien et une aide étrangères pour les crises domestiques […] [et] pour la conquête du pouvoir » (2015, p. 284).

29 « Authoritarianism cannot be overcome simply because people favor democratic methods for resolving conflicts and developing a nation. Powerful social forces block the passage from dictatorship to democracy. […] In Haiti, the corporatist political and social structure has to be transformed » (Stotsky, 1997, p. 208).

30 Pour être « le peuple, pense Judith Butler, il ne suffit pas de se dresser ensemble pour dénoncer ». Un groupe réuni et uni dans des dénonciations est le peuple « par une exigence, par un sens de l’injustice d’une vie invivable, par l’affirmation commune qu’un changement est possible et que ce changement doit avoir pour moteur la résistance aux inégalités » (2013, p. 72). Dans ce sens, c’est abuser du mot peuple que de faire passer les manifestations de partis politiques simplement opposés au pouvoir en place pour des actions du « peuple ».

31 Voir la définition du peuple dans le « Message des Évêques d’Haïti. Priorités et changement » du 11 avril 1986 : « Le peuple haïtien n’est pas une masse inerte en elle-même […]. Le peuple est encore moins la populace […]. Le peuple haïtien ce sont les paysans, les ouvriers, les artisans, les gagne-petit, les sans-emploi, les sans-logis, les catégories socioprofessionnelles […] qui aspirent à la construction d’une société haïtienne fondée sur la justice, la vérité, la liberté et la fraternité. » (cité dans Midy, 1991, p. 97)

32 Sur la violence extrême des militaires et des paramilitaires contre le peuple en résistance, voir F. Midy (1997).

33 Inoubliable prison surnommée Fort-la-Mort, où se pratiquait la torture et se commettait le crime contre l’humanité.

34 Voir l’étude éclairante, richement documentée, de Jeb Sprague (2012) sur les paramilitaires comme forces répressives de réserve au service des intérêts de la classe des dominants nationaux et internationaux.

35 « On one side are the vast majority of citizens, mostly poor and poorly educated, who have traditionally been denied participation in the political, economic, and social decision which affect their lives; they have been the primary targets of government-ordered or government-supported violence. On the other side are the groups that participated in the Duvalier political system and benefited from its repression of the disenfranchised majority. These include landholders who have used the political system to gain control of Haiti’s limited supply of fertile land; business owners who have benefited from a submissive workforce and enjoy Monopoly control over various segments of the country’s economy; and armed soldiers, section chiefs, militia, and Tontons Macoutes who wish to retain the trappings of their power and fear for past abuses that a new political order might impose on them. Since Jean-Claude Duvalier’s flight from Haiti in 1986, the struggle has been played out openly and with brutal repression of the Haitian masses. » (INS Ressource Information Center, 1993, p. 9, cité par Hallward, 2007, p. XXVI-XXVII)

36 P. Sloterdijk soutient, dans une version laïque du Jugement dernier, que les mouvements de gauche, identifiables à des « banques de colère », recueillent les investissements en colère du peuple et lui promettent la vengeance finale. En référence à cette thèse, S. Zizek laisse entendre que Fanmi Lavalas est une telle « banque de colère » (2009, p. 135-136).

37 L’instrumentalisation des populations exclues, sous la dénomination démagogique, hier, de « masses », aujourd’hui, de « peuple », est une pratique constante dans la République autoritaire d’Haïti. Voir S. P. Étienne, soulignant la manipulation par la classe dirigeante aux XIXe et XXe siècles des « couches défavorisées prédisposées à lutter contre le système d’exclusion » dont elles étaient victimes (2000, p. 61).

38 Cf. L’idée gramscienne, reprise par Balibar, que les classes sociales ne préexistent pas à des formes d’organisation politique, mais existent tendanciellement à l’organisation de l’action politique de masse (Balibar, 2009, p. 23).

39 Voir les analyses déjà mentionnées de F. Midy (1991) et de M. Dominique (1996), pour plus de renseignements sur les faits exprimant les potentialités démocratiques du mouvement social pour le changement.

40 Entendre « institution imaginaire de la société », dans la perspective de Cornelius Castoriadis (1975).

41 Selon Sheldon Wolin (2004), cité dans W. Brown (2009, p. 70), seule une « démocratie fugitive » (expression par le peuple de ses droits légitimes) est possible. De son côté, Brown soutient que la démocratisation oblige ses partisans à lutter pour le partage des pouvoirs qui les façonnent et les gouvernent dans un processus sans fin (Brown, 2009, p. 70). K. Ross, finalement, a repris l’idée de Wolin d’après laquelle, dans certaines circonstances, « même le vote peut susciter un moment de “démocratie fugitive” » (Ross, 2009, p. 108-109).

42 Cf. J. Rancière : « L’historicité démocratique est le type d’historicité qui est défini par le fait que n’importe qui peut être traversé par des mots comme liberté, égalité, fraternité, pour prendre l’exemple le plus simple. » (1999, p. 51)

43 « Dieu n’a pas destiné un homme éclairé, intelligent à se soumettre à celui qui ne l’est pas. L’esprit doit commander au corps [...]. Les hommes instruits, éclairés, d’une nation quelconque doivent donc avoir la direction de ses affaires : ils forment la tête du corps social, les masses n’en sont que les membres qui exécutent les déterminations de la volonté. Renversez cet ordre naturel, dicté par la raison, et il n’y aura plus qu’une confusion anarchique dans la société civile. » (Ardouin, 1854, t. 5, p. 60)

44 Dessalines, Makandal et sa femme Brigitte sont devenus, après leur mort, des loas dans la religion vodou. Nouveaux génies ou esprits, ils peuvent être invoqués lors de cérémonies religieuses et réapparaître à leurs serviteurs dans des manifestations d’épiphanie (Métraux, 1958, p. 125).

45 Au retour de l’ancien président Aristide dans l’arène politique comme candidat aux élections de 2001, des disputes ont éclaté au sein de Fanmi Lavalas pour savoir qui étaient vraiment des fils (pitit) légitimes de la famille. Sur ces disputes familiales, voir F. Midy (2001).

46 Déclaration rapportée par le quotidien Le Nouvelliste du 30 août 2016, suivie de cette autre : « Moïse Jean-Charles est le seul des quatre candidats non soutenu par un ex-président, le seul qui n’est pas inféodé au secteur privé, à l’international, le seul qui soit porteur d’un projet d’émancipation économique du peuple. » En ligne : <http://www.lenouvelliste.com/article/162624/combien-de-fois-moise-jean-charles-sest-il-trompe-ou-na-pas-ete-compris#sthash.hOLEnCID.dpuf>.

47 En ligne : <http://www.lenouvelliste.com/article/162689/aristide-revient-pour-maryse-leurs-adversaires-degainent#sthash.51dHGvxq.dpuf>.

48 Pour les références à ces documents gouvernementaux américains analysés par Ernst Verdieu, se référer à l’étude principale de l’auteur (1985) reproduite dans Fritz Deshommes (2006).

49 Voir Jean-Jacques Honorat : « un plan d’ensemble de développement conçu pour Haïti et visant à [la] transformer […] en haut lieu de l’industrie d’assemblage. Ce plan comprendrait : la réduction d’Haïti à la monoculture du café, l’éradication de l’agriculture alimentaire […], la libération de la force de travail paysanne qui irait ainsi s’empiler dans les bidonvilles urbains et servir de main-d’œuvre bon marché. » (1984, p. 106)

50 Auto-critique rapportée par J. M. Katz pour Associated Press (20 mars 2010, cité dans Schuller, 2016, p. 29).

51 Les ambassadeurs américains et français nomment Boniface Alexandre « président d’Haïti ». Le premier acte d’État de ce président choisi par l’International est de demander immédiatement l’intervention de l’ONU en Haïti. Le Conseil de sécurité adopte la Résolution 1529 qui prévoit une Force multinationale intérimaire, considérant que « la situation en Haïti constitue une menace pour la paix et la sécurité internationales ainsi que pour la stabilité dans les Caraïbes, en particulier parce qu’elle pourrait provoquer un exode vers d’autres États de la sous-région ». Le 30 avril 2004, est adoptée la Résolution 1542 créant la Mission internationale des Nations Unies pour la stabilisation d’Haïti (MINUSTAH) (Seitenfus, 2015, p. 137-138).

52 Voir l’éditorial de F. Duval dans le Nouvelliste du 4 janvier 2016, « Haïti : catastrophe électorale, surtout ne riez pas ». En ligne : <http://lenouvelliste.com/lenouvelliste/article/154140/Haiti-catastrophe-electorale-surtout-ne-riez-pas#sthash.4SDT2Z96.dpuf>. Lire également, dans l’AlterPresse du 17 janvier 2016, la « Prise de position concernant l’attitude de la communauté internationale par le Groupe de la société civile et de partis politiques » dénonçant le « “profond mépris” de la communauté internationale envers Haïti ». En ligne : <http://www.alterpresse.org/spip.php?article19535#.WG5SdvnhC1s>. Lire aussi, dans l’édition du 28 janvier 2016, la lettre ouverte de protestation de ressortissants étrangers – sous la manchette du journal : « Plus de cinquante ressortissants étrangers réprouvent les agissements du Core Group ». En ligne : <http://www.alterpresse.org/spip.php?article19599#.WG5RqPnhC1s>. Cf. Nathalie Miller (2015), « After December’s elections, Haiti could have yet another U.S.-backed president with a weak democratic mandate ». En ligne : <http://fpif.org/will-washington-greenlight-another-coup-haiti/>.

Franklin Midy

Université du Québec à Montréal

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