Liminaire

p. 11-13

Citer cet article

Référence papier

« Liminaire », Chemins critiques, Vol 6, nº 1 | 2017, 11-13.

Référence électronique

« Liminaire », Chemins critiques [En ligne], Vol 6, nº 1 | 2017, mis en ligne le 05 avril 2017, consulté le 23 avril 2018. URL : http://www.cheminscritiques.org/372

Je le dis clairement : je ne supporte pas l´idée que « nous » devrions nous intéresser exclusivement ou essentiellement à ce qui est à « nous ».
Edward W. Said (2000), Culture et impérialisme, Fayard Le Monde Diplomatique, p. 29.

Le dernier numéro de la revue Chemins Critiques remonte à 2004. Et depuis lors plus aucune publication. Il serait cependant inexact d’interpréter ce long silence comme un total désintérêt de notre part. Au cours de ces treize dernières années, nous avons été témoins d’événements d’une telle gravité, ici et ailleurs, que nous n’avons cessé, chacun dans sa sphère d’activité mais souvent collectivement, de questionner, de réfléchir, de lire, de discuter, de nous engager aussi, et certains d’entre nous de publier. De se laisser aussi dérouter par des situations qui nous semblaient tout à fait inédites, et qui exigeaient d’en saisir la complexité, au risque parfois d’avoir à redéfinir nos présupposés.

La question s’est donc posée de la relance de la revue. Tenter une nouvelle fois de recréer la dynamique qui pendant quinze ans nous avait réunis autour d’un projet de publication qui aujourd’hui encore garde toute sa pertinence. Même si les conditions ont changé, même si nos espérances ont été déçues, et peut-être même parce qu’elles l’ont été.

Mais en même temps, n’étant pas naïfs, nous étions bien conscients des nouveaux défis pour le Collectif. Aurions-nous encore l’énergie et la constance pour nous engager et inscrire la relance dans la durée ? Saurions-nous mobiliser la jeune génération en Haïti, dans la diaspora et dans la Caraïbe, pour qu’elle apporte sa contribution et constitue la relève ?

Ces questions, loin d’inhiber nos élans nous stimulèrent, d’autant plus qu’il semblait exister une demande pour la revue à en juger par les multiples occasions où des jeunes désireux d’obtenir les anciens numéros aujourd’hui introuvables, souhaitaient qu’elle revive. La décision fut prise. Chemins Critiques reparaîtra.

Cependant, si en 1989 — trois ans après les vingt-neuf ans de dictature duvaliériste et la succession de gouvernements militaires qui assuraient la continuité du régime autocratique et répressif — certaines thématiques nous paraissaient importantes, aujourd’hui force est de constater que la situation dans notre pays et dans le monde porte à s’ouvrir sur de nouvelles problématiques, toujours dans une perspective de réflexion critique.

Dans le contexte des luttes de sortie de la dictature, la question du droit et de la démocratie nous paraissait centrale et décisive en vue de la conquête de nouveaux droits et comme condition de changements substantiels et effectifs, et donc de transformation radicale de la société.

Sous les assauts constants du néolibéralisme tel qu’institué par le phénomène de la globalisation, les revendications des classes travailleuses ou des organisations de la société civile n’ont plus de prise sur le pouvoir et les politiques publiques qui sont dominés par le monde des affaires. Les assises mêmes de ce qui semble avoir été considéré comme le socle des régimes dits démocratiques s’en trouvent ébranlées, provoquant un désintérêt voire même une défiance vis-à-vis de la politique telle qu’elle s’exerce aujourd’hui. Ce même pouvoir conduit à des pratiques maffieuses et à des situations de corruption d’une telle ampleur que les scandales finissent par éclater au grand jour, mettant en cause des membres de gouvernement en France, en Allemagne, aux États-Unis, en Corée du Sud, en Italie, en Argentine et bien sûr en Haïti où l’impunité est la règle.

Nous assistons également à la reconfiguration géopolitique du monde qui se traduit par la montée des nationalismes, du racisme, de la xénophobie et des fondamentalismes ethniques et religieux. Un repli sur soi dangereux que l’intensification des conflits et des guerres contribue à exacerber par les flux migratoires constants qui se déversent sur l’Europe et sur d’autres régions du monde.

Nous sommes concernés par ces questions, du lieu même de notre tiers d’île. Car nous n’échappons pas aux effets du néolibéralisme et des ingérences de toutes sortes qui chez nous prennent des formes aggravantes. La corruption, le dysfonctionnement des institutions et l’absence de services publics, la dépendance économique et l’instabilité politique ont des incidences directes sur la pauvreté, la précarité, le chômage et l’insécurité générale qui loin d’avoir reculé atteignent des proportions inquiétantes. La dépolitisation de la misère est désormais euphémisée en pauvreté extrême avec ses doses homéopathiques recommandées par le néolibéralisme. L’année 2017 s’ouvre sur l’investiture de nouveaux élus à tous les échelons du pouvoir. Pourtant, les taux de participation enregistrés étant si faibles, il y a de quoi s’interroger sur la signification de telles élections. Cette apparente désaffection de la population ne traduirait-elle pas de préférence une méfiance vis-à-vis de la « classe politique » et de ses pratiques clientélistes ? L’opacité autour du financement des campagnes électorales ne laisse-t-elle pas planer un soupçon sur une possible mainmise du narcotrafic dans le jeu des élections ?

Sur le plan politique, nous en sommes donc réduits à une caricature et un désordre généralisé. À cela s’ajoute le retour impensable de Jean-Claude Duvalier en 2011. La remontée du néo-duvaliérisme au sein même du pouvoir politique s’est dès lors manifestée par la production d’un discours qui tente de gommer la véritable nature du régime duvalérien en s’appuyant sur de fausses comparaisons. Comme quoi tout était mieux en ce temps-là. Éloge en creux de la dictature à l’intention des générations qui ne l’ont pas vécue. Mais ces tentatives révisionnistes n’ont pas empêché un groupe d’anciens prisonniers politiques, réunis en Collectif contre l’impunité, d’avoir le courage de porter plainte et d’engager une procédure pénale contre le dictateur et consorts.

Car, il y eut résistance et luttes contre la dictature. Au prix de la vie et de l’exil. Et il nous faut en garder la mémoire. Chemins Critiques devra s’en assurer. De la même manière qu’il nous faudra prendre acte des formes actuelles de résistance et de lutte pour les droits fondamentaux et l’équité de genre, laquelle nous devons désormais aborder comme une question cardinale, malgré l’affaissement réel des organisations de la société civile, la tendance au sauvetage individuel, la « fuite migratoire » qui saigne le pays de sa jeunesse, les espoirs déçus et le désenchantement qui nous affecte tous, toutes. Nous accorderons la même importance à la problématique environnementale. Le séisme de 2010 et le cyclone Matthew ont révélé la vulnérabilité de notre territoire, mais tout n’est pas à mettre sur le compte d’’une catastrophe naturelle ; nous serons conduits à reconnaitre l’irresponsabilité des dirigeants et l’impéritie de l’État.

Les autres rubriques habituelles de la revue seront maintenues : arts et culture, témoignages, entretiens, tables rondes, notes de lecture, documents d’archive.

Tous les champs sont ouverts. Chemins Critiques est lancé.

Chemins Critiques

Creative Commons Attribution - Pas d’Utilisation Commerciale - Partage dans les Mêmes Conditions 4.0 International