John le Carré, La constance du Jardinier et Single & single

Lorraine Mangonès

p. 299-302

Référence(s) :

John le Carré, Single & Single, traduit de l’anglais par Mimi et Isabelle Perrin, Editions du Seuil, 2000

John le Carré, La Constance du Jardinier (The Constant Gardener), traduit de l’anglais par Mimi et Isabelle Perrin, Éditions du Seuil, 2001

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Lorraine Mangonès, « John le Carré, La constance du Jardinier et Single & single », Chemins critiques, Vol 5, nº 2 | 2004, 299-302.

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Lorraine Mangonès, « John le Carré, La constance du Jardinier et Single & single », Chemins critiques [En ligne], Vol 5, nº 2 | 2004, mis en ligne le 14 mai 2017, consulté le 18 janvier 2018. URL : http://www.cheminscritiques.org/654

Livre sur la cruauté des hommes, destructeurs par enchantement, réparateurs par égoïsme, (...) Les personnages continuent de vivre et de mourir entre nos mains. Et l'on se dit que l'auteur a écrit pour débarrasser son imaginaire de quelques brûlures, des blessures portées par tout un peuple.
Présentation par Tahar Ben Jelloun de L’Homme Flambé — première traduction de The English Patient par Marie-Odile Fortier-Masek, Éditions de l’Olivier, 1993.

L’oeuvre de John le Carré1 s’étant construite sur la guerre froide, on aurait pu imaginer un tarissement lors de la fin de celle-ci. Cependant, après s’être intéressé à notre région du Tiers-Monde dans un roman-hommage à Graham Greene — Le Tailleur de Panama —, le Carré est parti à la poursuite des vérités que la chute du mur de Berlin lui a révélées : le mal terrible et multiforme engendré par le capitalisme sauvage et globalisant, avec ses avatars (le trafic de la drogue, la contrebande d’armes, d’organes vitaux, l’exploitation des populations pauvres du Tiers Monde par les compagnies pharmaceutiques) et l’immensément savante et hypocrite machine internationale à blanchir les profits réalisés à travers ces trafics en tous genres. Passé dès son troisième roman (L’Espion qui venait du froid) maître sans égal du genre dit « d’espionnage », le Carré continue de faire de la grande littérature avec la matière fruste du suspense, du meurtre et de la poursuite des assassins.

Un avocat d’affaires du prestigieux cabinet londonien Single & Single exécuté par un gang mafieux sur une colline turque (exécution décrite par un véritable tour de force d’écriture surpassant presque l’ouverture des Versets Sataniques de Rushdie), un magicien pour enfants convoqué par sa banque de banlieue anglaise à propos du dépôt d’une somme colossale sur le compte de sa petite fille, un cargo russe arraisonné dans la mer Noire pour trafic de sang (cela vous rappelle-t-il quelque chose ?), un baron de la finance qui disparaît dans la nature, un officier des douanes sur la piste de la corruption et du meurtre... Autant de personnages curieux et d’événements en apparence isolés qui s’entrecroisent dans une intrigue époustouflante révélatrice de corruptions et de compromissions dont nous nous doutons tous un peu en lisant les journaux mais avons peine à imaginer dans le détail. John le Carré nous entraîne dans un voyage mouvementé au coeur des milieux de la haute finance et de l’internationale du crime, dont les ramifications s’étendent de la vénérable City à la Russie post-communiste déliquescente.

La clé de lecture offerte par le titre, métaphore de deux solitudes enchaînées l’une à l’autre, nous ouvre une nouvelle fois ce thème cher à l’auteur : le jeu complexe d’affrontement d’identités puis de dérobades mutuelles, de fidélités et de trahisons entre les figures du père, Tiger ; (le tigre) et du fils, Olivier. Quel équilibre possible entre intégrité personnelle et loyauté filiale ? Entre la pulsion protectrice du père et les exigences d’une vie toujours à la limite de la légalité ? Dans le style complexe et elliptique qu’on lui connaît, le Carré combine deux rythmes opposés : celui vertigineux, de la première à la dernière page, de l’action à proprement parler, et celui extrêmement lent, de la quête personnelle de sens du protagoniste et de son questionnement existentiel vis à vis d’un père dominateur.

Dans La Constance du Jardinier, dernier roman en date, c’est l’ampleur La constance du Jardinier et Single et Single de John le Carré de la corruption autour de l’industrie pharmaceutique mondialisante qui nous est révélée, particulièrement dans sa relation à l’Afrique comme terrain d’expérimentation des nouveaux produits à des fins de profits gigantesques et avec la complicité des gouvernements de pays industrialisés. Une jeune avocate anglaise enquêtant sur les méthodes peu éthiques de testing de nouveaux médicaments contre la tuberculose sur des populations pauvres et sans pouvoir de décision est sauvagement assassinée au Nord du Kenya. Un médecin congolais, son compagnon de voyage, et amant présumé par la rumeur publique, a disparu. Justin Quayle, époux de la victime, jardinier amateur, diplomate affecté à Nairobi au haut-commissariat britannique qu’il représente auprès d’un organisme chargé de contrôler l’action humanitaire en Afrique, se lance seul à la recherche des tueurs et de leurs mobiles... Sur cette piste qui nous mène de l’Angleterre à l’Allemagne et à l’Italie, puis à l’Amérique du Nord et de nouveau à l’Afrique, se trouve l’éveil de sa conscience et la découverte de l’engagement d’une femme qu’il a aimé sans vraiment chercher à la connaître.

Car c’est bien d’engagement qu’il s’agit tout au long de cette terrible et bouleversante histoire (au cours de laquelle il est parfois fait mention d’Haïti dans le cadre du testing des médicaments), engagement mis en opposition claire et franche à l’action humanitaire dont les questions d’intérêt et les compromissions politiques sont violement mises en cause. Il est intéressant de noter que le livre est sobrement dédié à « Yvette Pierpaoli qui vécut et mourut sans jamais renoncer », soulignant ainsi l’adhésion de l’auteur à la révolte évoquée et si sauvagement réprimée par les étranges jeux d’alliances politiques rencontrées sur le continent africain pour les besoins de la cause du profit. Commentant le colossal travail de recherche qu’a nécessité l’élaboration de ce dernier roman, l’auteur a souligné (préface de la version originale et commentaires lors de l’émission Campus du 8 octobre 2001 sur Tempo) qu’afin d’éviter toute confrontation judicaire avec les multinationales pharmaceutiques, il avait soigneusement évité dans son intrigue toute référence à des cas « réels ». Néanmoins, le Carré ajoutait qu’à côté de la réalité de ce que ses recherches lui avaient révélé, sa modeste fiction ne représentait qu’une petite histoire à l’eau de rose.

Curieusement, alors qu’il nous décrit notre actualité mondiale dans son horreur orwellienne, le Carré nous montre aussi dans ces deux derniers romans que la révolte de l’homme ordinaire est possible et agissante. Après nous avoir ouvert, dans l’oeuvre qui précédé ces deux derniers romans, le monde intérieur du personnage de l’espion, évoquant peut-être parfois le double de l’écrivain, le Carré nous fait découvrir l’héroïsme en puissance chez des personnages en apparence gris et ordinaires, mais profondément marginaux et auxquels il reste une étincelle d’humanité qui va s’embraser face à la perversité du système qu’ils servaient jusque-là. À côté de ceux-là, l’on retrouve bien sûr les minutieux et combien dévastateurs portraits que l’auteur des Gens de Smiley et de Un Pur Espion sait si bien camper de ses compatriotes. Enfin, en ce début de millénaire, John le Carré nous dit sa profonde déception sur ce qui n’a pas eu lieu après la fin de la guerre froide, sur cette « paix insoutenable » qui s’installe à l’ombre des profits sur les silencieux cadavres des pauvres tandis que les nouveaux obscurantistes se pavanent dans des postures de révolte.

1 John le Carré, de son vrai nom David Cornwell, est né en Angleterre en 1931. Après ses études universitaires et une brève expérience dans l’

1 John le Carré, de son vrai nom David Cornwell, est né en Angleterre en 1931. Après ses études universitaires et une brève expérience dans l’enseignement supérieur, il travaille 5 ans au Foreign Office. Sa carrière d’écrivain prendra ensuite le dessus avec le succès monumental de son troisième roman : L’Espion qui venait du froid. Il est à date l’auteur de dix-huit romans et d’un essai (Une paix insoutenable).

Lorraine Mangonès

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