Du mythe à la violence duvaliériste

Jean-François Sénéchal

p. 34-65

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Jean-François Sénéchal, « Du mythe à la violence duvaliériste », Chemins critiques, Vol 5, nº 2 | 2004, 34-65.

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Jean-François Sénéchal, « Du mythe à la violence duvaliériste », Chemins critiques [En ligne], Vol 5, nº 2 | 2004, mis en ligne le 13 mai 2017, consulté le 18 janvier 2018. URL : http://www.cheminscritiques.org/620

Cet article reprend pour l’essentiel les analyses du mémoire de maîtrise de J-F Sénéchal : Tradition et révolution : l’imaginaire mythique de François Duvalier. Montréal : Université de Montréal, 2001.

L’intérêt intellectuel porté au duvaliérisme est inséparable d’une réflexion, d’un questionnement sur la violence politique extrême exercée par ce régime. Pour dégager les sources et les formes de cette violence, les chercheurs passeront le duvaliérisme et ses racines historiques au peigne fin. Peu se seront cependant penchés sur la lecture duvaliériste de l’histoire haïtienne : l’analyse des modalités selon lesquelles François Duvalier s’est représenté l’histoire haïtienne, qu’il y a situé le duvaliérisme et qu’il a conçu le devenir haïtien en rapport à cette histoire, m’apparaît importante pour cerner les sources de la violence duvaliériste.

En regard de l’importance accordée par Duvalier à ce qui relève du processus de fondation haïtien, la lecture duvaliériste de l’histoire apparaît comme saturée et structurée par le mythe, ce dernier pouvant être conçu brièvement, dans sa version politique, comme un ensemble narratif et discursif retraçant le processus de fondation ou de création d’un groupe social (qu’il soit racial, national, ethnique, tribal ou encore sectaire) selon les modalités (institutionnelles, « naturelles », territoriales, etc.) qui en font un groupe1. Bien que d’une façon générale l’une des dimensions constitutives du discours politique consiste à rendre compte du fondement de la communauté d’où ce discours émane2, en Haïti, les origines de l’État-nation haïtien sont historiquement l’objet d’une véritable obsession3, sujet de fierté et de nostalgie nationales, lieu de toutes les exégèses, question investie dans les conflits idéologiques courant le long des lignes de couleurs... En cela cependant, Duvalier semble avoir été plus loin que tout autre.

Si la création de l’État-nation est pour Duvalier une réalité historique, sur la nature de cette réalité, il partage une position faisant apparaître la partialité de la concrétion fondatrice. C’est dire que l’effort fondateur n’a pas porté tous ses fruits, que le projet instituant des origines demeure inachevé. Indépendance nationale, émancipation, régénération des masses, etc., autant d’idéaux ou de principes dont les origines résultent, mais dont le passage complet de l’univers des idées au monde palpable, tangible, demeure à réaliser. Lieu commun s’il en est un4, mais un lieu commun qui, précisément, offre un espace symbolique d’où peut se déployer un mythe que la narration des origines n’épuise pas : l’idée de l’incomplétude de la fondation est fondatrice du mythe révolutionnaire duvaliériste c’est en ce sens que je parle d’incomplétude fondatrice, un mythe où le duvaliérisme est présenté comme un régime poursuivant et tendant à la complétion de l’œuvre de fondation.

C’est de cette mythification du duvaliérisme que résulte l’un des plus importants aspects de la mystification de Duvalier lui-même5. Comme cela apparaîtra rapidement manifeste, ce dernier partageait effectivement la conviction que le duvaliérisme poursuivait l’œuvre de fondation, conviction dont il n’aura de cesse de faire la démonstration, à tout le moins rhétorique, tout au long de sa présidence. Cette démonstration impliquera l’établissement toujours renouvelé de certains types de rapports entre le duvaliérisme et ce qui se rapporte aux divers aspects du processus de fondation haïtien. Pour une large part connues et reconnues, les figures relatives à ce processus de fondation se rattachent de façon prédominante à ce qui symbolise, ce qui condense l’action et la pensée fondatrices haïtiennes : les origines.

Les rapports établis entre le donné des origines (acteurs, idéaux, événements, etc.) et le duvaliérisme auront pour fonction et effet l’investissement du donné des origines dans la mise en mots et en images du duvaliérisme, c’est-à-dire qu’ils auront pour fonction et effet la participation du duvaliérisme à l’imaginaire mythique concrétisé dans les discours politiques de Duvalier, imaginaire présenté ici comme la somme des représentations relatives au processus de fondation et articulées par Duvalier. Ces rapports relèvent autant de l’incarnation des ancêtres- héros par ce dernier, de la continuité révolutionnaire entre les origines et le duvaliérisme, de la rupture avec l’ordre colonial-esclavagiste, de plusieurs types d’équivalences entre le donné des origines et le duvaliérisme, etc. Evidemment, le duvaliérisme ayant tout à gagner de son inscription dans l’imaginaire mythique, il y a une dimension mystificatrice indépassable dans l’établissement de ces rapports : non seulement le duvaliérisme en vient-il à apparaître comme étant partie prenante du processus de fondation, mais le donné des origines se donne-t-il également à voir comme participant encore aujourd’hui à l’organisation et au devenir du régime duvaliériste.

Cette participation du donné des origines au duvaliérisme est ce vers quoi pointe l’ensemble des rapports institués entre le duvaliérisme et le donné des origines. Mais elle ne résulte pas uniquement d’une volonté mystificatrice : outre le fait que Duvalier veuille démontrer la valeur fondatrice, tenue pour acquise, du duvaliérisme, les différentes figures du donné des origines apparaissent dans la pensée de Duvalier comme conditions et expressions de la continuité du processus de fondation et, de façon ultime, comme conditions et expressions à la complétude de ce processus. Je nomme actualisation des origines la tendance idéologique par laquelle les différentes figures du donné des origines sont conçues et présentées comme des figures politiques trouvant ou à tout le moins devant trouver au présent une efficacité dans l’organisation de la société haïtienne et dans l’orientation de son devenir.

Comme je désire le montrer, la violence duvaliériste ne peut être séparée de l’imaginaire mythique de Duvalier donc également de la mystification de Duvalier lui-même et de celle, à tout le moins recherchée, des masses haïtiennes, voire également de la classe moyenne. Ceci est tout d’abord vrai en ce que l’imaginaire mythique rend compte d’un pouvoir symbolique doublant et renforçant « une domination effective par l’appropriation des symboles, par la conjugaison des rapports de sens et de puissance »6. Plus fondamentalement cependant, il ne faut pas méconnaître le pouvoir de l’imaginaire mythique dans la (reproduction de catégories par lesquelles le monde est perçu et par lesquelles le monde se construit en engageant l’action7. Tout comme il la justifiera et la légitimera, l’imaginaire mythique informera et orientera l’action politique duvaliériste. Ceci est renforcé par les liens étroits existants entre l’idéologie duvaliériste8 et l’imaginaire mythique de Duvalier : non seulement les développements de cette idéologie s’appuieront sur la lecture de l’histoire haïtienne où les origines prennent un poids considérable, mais la représentation duvaliériste de l’histoire aura également pour fonction de consolider et de justifier les positions et les visées noiristes de Duvalier ; Le problème des classes à travers l’histoire d’Haïti rend compte de ce double rapport. De la même façon que l’imaginaire mythique ouvre sur l’idéologie, l’idéologie ouvre sur l’imaginaire mythique.

Cet article se présente avant tout comme une exploration de l’imaginaire mythique de François Duvalier visant à établir les liens entre la violence duvaliériste et cet imaginaire. A partir de la lecture des discours politiques9 de Duvalier et de certains autres écrits10, cette exploration s’effectuera principalement sur la base des rapports établis entre le duvaliérisme et le donné des origines et se départagera selon un plan thématique mettant en relief les figures dominantes de l’imaginaire mythique de Duvalier : ancêtres-héros, idéaux traditionnels (unité nationale, régénération, émancipation), mythe révolutionnaire, complétude de la fondation. À chaque section s’intéressant à l’une de ces figures, les liens entre imaginaire mythique et violence duvaliériste seront analysés. Avant tout cependant, je propose une brève description de la représentation duvaliériste des origines tout comme une présentation sommaire de ce qui, pour Duvalier, est à la source de l’incomplétude de la fondation, à savoir ce qu’il demeure de la condition coloniale-esclavagiste en Haïti.

Représentation des origines

Le terme « origines » structure de façon importante l’imaginaire mythique de Duvalier. Bien qu’il ne précise jamais ce qu’elles désignent dans l’histoire haïtienne, elles se rapportent malgré tout assez clairement à la révolution haïtienne du début du XIXe siècle. Les origines condensent pour Duvalier les plus hautes expressions de la révolution en termes humains, sociaux et idéologiques, moment de perfection parce qu’originaire, moment originaire parce que parfait. Evidemment, Duvalier n’a pas inventé la chronologie pas plus que la représentation des origines, déjà bien établies dans la littérature historiographique et l’imaginaire sociopolitique haïtien ; les rapports qu’il aura établis entre le duvaliérisme et les origines n’en seront que plus signifiants pour les destinataires de ses discours.

Le congrès de l’Arcahaie se présente comme un commencement absolu, comme l’acte fondateur par excellence :

Ici, à l’Arcahaie, ils allaient commencer la guerre sainte, la guerre sacrée, celle que le Marron de Saint-Domingue voulait grande, expiatoire pour marcher après dans les chemins purifiés11.

Aucun événement précédant le congrès de l’Arcahaie ne sera dans les discours de Duvalier digne d’une attention soutenue, si ce n’est qu’ils sont à X extérieur à l’histoire haïtienne, de l’histoire du peuple haïtien : la « page sublime de l’Arcahaie [. I.] est le début de notre histoire à nous12 ». Evénement marqué par la création du drapeau haïtien, le congrès de l’Arcahaie apparaît par le fait même, dans la pensée de Duvalier, comme l’acte de naissance de la nation haïtienne. En créant le drapeau national, « Jean-Jacques Dessalines le Grand écrivait ainsi le premier chant d’une épopée dont la résonance allait se traduire dans la victoire de la Justice. De nouveau drapeau haïtien contenait en ses plis le frémissement de la Nation : le drapeau et la Nation naissaient dans le même tumulte, la même communion et le même climat d’héroïsme »13.

C’est aussi en créant le drapeau que « Dessalines entrouvrait la cité future » ; « il en inscrivait l’idée dans ce symbole frémissant »14 qu’est le drapeau. Nation et État se présentent ici implicitement dans la relation nécessaire au fondement même de l’idée d’État-nation, à savoir que l’existence d’une nation en appelle à l’instauration d’un cadre politique souverain et que la création d’un cadre politique souverain a pour condition l’existence d’une entité nationale15.

Le congrès de l’Arcahaie est également l’acte de naissance de la nation en ce que l’événement est la scène d’une parfaite unité de pensée et de volonté :

Cette journée fut faste et des poitrines des soldats de l’Armée indigène aux cœurs des femmes électrisées, courait le frisson, la communication invisible qui scellait le pacte avec la guerre sainte ; et de toutes les poitrines de tous les cœurs, ce qui jaillissait, c’était l’âme même de la Patrie ; c’était la grande espérance des conquérants noirs. Cette préface à la victoire écartait les pièges, les manœuvres, les mesquineries, les oppositions de personnes qui obscurcissaient le grand dessein, tant la marche vers l’Indépendance exaltait tout, purifiait tout : les haïtiens, en ce temps là, se sentaient frères ; ils l’écartaient par la lutte âpre contre l’esclavage, par la communauté de leurs origines, par leur fidélité à la solidarité16.

S’accordant en cela avec les historiens, Duvalier présente la bataille de Verrières comme la date de naissance de l’État haïtien ; si au congrès de l’Arcahaie la nation haïtienne voyait le jour, la bataille de Vertières donnait à cette nation un État :

Le 18 Novembre 1803 sous la conduite géniale de Dessalines le Grand, les forces indigènes conjuguées remportaient l’éclatante victoire de Vertières qui sonnait à jamais le glas de la colonie de St. Domingue. Cette épopée venait, après les autres violentes batailles livrées dans tout le pays, consacrer la naissance du nouvel État indépendant d’Haïti17.

Vertières restera dans les discours de Duvalier l’événement révolutionnaire par excellence, indépassable, primordial tant par l’ultime victoire sur la plus puissante armée de l’époque —l’armée napoléonienne — que par ses conséquences historiques.

Pour sa part, la déclaration d’indépendance, le 1er janvier 1804, ne semble être que la répétition d’un Vertières qui assurait par la victoire armée la création de l’État haïtien, sorte d’officialisation de ce qui était déjà assuré révolutionnairement. C’est pourquoi les discours à l’occasion du « Jour des Aïeux », le 2 janvier, ne font que principalement reprendre les termes utilisés pour dépeindre Vertières.

La condition coloniale-esclavagiste

Dans Considérations sur nos origines historiques, un texte datant de 1939, Duvalier caractérise ces événements et leurs conséquences comme une « Evolution » plutôt qu’une révolution, état de fait principalement dû à l’absence du développement corrélatif d’un « mens », d’une « vie spirituelle » accordée aux réalités républicaines. Ainsi, « la société haïtienne actuelle dans ses démarches essentielles n’est qu’un prolongement de la société coloniale »18. Comme la représentation des origines établie par Duvalier en fait foi, le passage de la littérature savante de Duvalier à ses discours politiques sera caractérisé par la radicalisation de la transformation qu’a assurée la période révolutionnaire, ce qui revient par le fait même à appuyer l’effort symbolique de rupture produit en premier lieu par les acteurs de la révolution haïtienne.

Le passage d’une conception évolutive à une conception révolutionnaire des origines19 n’éliminera cependant pas l’idée selon laquelle la condition nationale haïtienne d’aujourd’hui, c’est encore pour une part la condition coloniale-esclavagiste, celle-là même qui est à la source de l’incomplétude de la fondation et qu’il s’agit pour le duvaliérisme d’anéantir :

C’est par nos efforts et sacrifices communs que nous pouvons nous sauver. Hors de là il n’y a pas de Salut ; il n’y a et n’y aura que l’esclavage sous sa forme la plus ignominieuse20.

Ce qui révèle l’incomplétude de la fondation, c’est ce qui profondément structure l’en deçà des origines : l’esclavagisme, c’est très justement l’œuvre de dégénérescence et de déshumanisation par excellence de l’homme venu d’Afrique. De là, si la représentation de la société et de l’homme haïtiens ne peut être départagée de ce que ces derniers gardent de l’esclavagisme et de ses effets ce que la pensée duvaliériste peut constituer, dans les mots de Laënnec Hurbon, comme une « tache tenue pour indélébile »21, toute action visant la régénération, la réhabilitation, mais également l’émancipation, lutte contre ce qui survivra à l’indépendance nationale.

Dans l’introduction au Problème des classes à travers l’histoire d’Haïti, Duvalier insistera également passablement sur cet héritage colonial qu’est la « question de couleur », venue selon lui se greffer au problème des classes. Il en va de même pour le « préjugé de couleur », l’autre face de la problématique coloriste/raciale historiquement élaborée qui sera perpétuellement reconduite, autant par les « Noirs » que les « Mulâtres ». Pour Duvalier, cette problématique, symptôme de l’état colonial et esclavagiste, doit être éliminée. Or, comme noiriste et indigéniste, non seulement Duvalier exploitera-t-il cette problématique à fond, mais l’exacerbera-t-il tout en la faisant participer à une violence inégalée.

Pour ce qui a trait à la question de couleur tout d’abord, c’est également dans le Problème des classes... que Duvalier fera de « l’équilibre des classes » une condition à la suppression de la question de couleur et, par le fait même, une condition à la progression de la nation haïtienne. En d’autres termes, et en tenant compte que c’est sur les lignes de la caractérisation raciale que seront établies les lignes de classes, pour que les conflits entre « Mulâtres » et « Noirs » s’achèvent, ces derniers doivent acquérir un pouvoir économique et politique à tout le moins égal à celui des seconds, quand bien même ce soit au prix de la suppression du « Mulâtre » lui-même et du « Noir » réactionnaire, symboles et acteurs du déséquilibre des classes. De façon plus insidieuse, Duvalier luttera contre le préjugé de couleur en renforçant les distinctions raciales : en accord avec sa conception de la mentalité du groupe « négroïde » comme « d’essence métaphysique et mystique »22, Duvalier développera comme on le verra une conception mystique de la politique —par définition intrinsèquement anti-démocratique- et trouvera dans l’institution et l’imaginaire religieux des appuis à une politique mystifié.

En somme, et pour le dire autrement, l’incomplétude de la fondation est due à ce qui entre en contradiction avec les valeurs et idéaux comme impulsions morales et idéologiques à l’émergence et à la poursuite du processus de fondation de l’émancipation haïtienne. De sorte que ce qui est à l’extérieur de l’action et de la pensée fondatrices devient un réservoir prêt à recevoir toutes les « tares », tous des maux de la société haïtienne. Evidemment, de ce combat que dit mener Duvalier, c’est l’Haïtien, « Mulâtre » ou « Noir », qui en est la victime : alors qu’elle fut aux origines principalement exercée sur les forces coloniales-esclavagistes, sous Duvalier, soutenue par la même rhétorique originaire, la violence politique que Duvalier voudrait encore fondatrice est reconduite sur le corps social haïtien lui- même. Le nouveau conservateur de la condition coloniale-esclavagiste, par définition anti-duvaliériste, a un nouveau visage qu’il s’agit de débusquer sous les traits de la familiarité. Un nouvel étranger.

L’imaginaire mythique de Duvalier

En regard de l’importance capitale de la violence politique aux origines, les différentes figures du donné des origines ne peuvent qu’être pleines de la référence au paradigme de la violence fondatrice haïtienne : la révolution. Ces figures représentant la somme des éléments ayant concouru à l’émergence révolutionnaire de l’État-nation haïtien, les rapports établis entre les origines et le duvaliérisme font apparaître un imaginaire mythique dans lequel la violence politique acquiert, comme type d’action politique, une position de choix.

À plus forte raison, l’actualisation des origines vers laquelle tend l’ensemble des rapports ci-haut nommés consacre la nécessité duvaliériste de reconduire la violence politique originelle pour mettre fin à la condition coloniale-esclavagiste, pour conclure l’œuvre de fondation. Le duvaliérisme se présente ainsi comme l’acteur contemporain de la violence fondatrice, une violence pour laquelle Duvalier semble par ailleurs fasciné, les pages suivantes sont à cet égard parlantes23. Mais les conditions originelles de la violence ayant évidemment disparues, ce sont uniquement les Haïtiens qui en souffriront. L’analyse de certaines dominantes de l’imaginaire mythique de Duvalier a pour tâche de montrer comment elles participeront à cette violence reconduite.

Les ancêtres-héros

Dans le Problème des classes..., Duvalier consacrait des hommes plus grands que nature : les leaders noirs de l’histoire haïtienne. S’ils sont représentatifs de la classe (noire) dont ils émanent, ce ne sont pas des représentants, ce ne sont pas des délégués ; ils ne sont pas soumis au modèle du transfert du pouvoir du mandant à un mandataire. S’ils deviennent des porte-parole, s’ils agissent en accord avec la volonté collective, leur pouvoir n’est pas titré de cette dernière. Ici, le modèle du leader est plutôt celui de l’immanence et de l’incarnation :

Ces individus représentatifs rassemblent en eux les influences des générations, les échos de la voix des peuples, des villes et des campagnes, les douleurs et les espérances des multitudes, ils ont comme des réminiscences séculaires inconscientes des aspirations qui sont comme l’accumulation des possibilités obscurément entrevues par beaucoup ; c’est pourquoi ils peuvent proférer les mots que les autres ne savent pas dire et se faire les exécuteurs des volontés collectives inexprimées ; Instruments de l’Histoire, en grande partie, ils la créent en partie aussi24.

Ces héros assurant à eux seuls le bon ordre communautaire ou tout bouleversement social, Duvalier reproduit la version haïtienne de ce que Durkheim a nommé la société héroïque. Comme l’écrit Gérard Barthélémy ayant déjà fait ce rapprochement, l’écriture de l’histoire haïtienne « tend à généraliser l’action des Présidents successifs, comme forme et destinée de la Société toute entière. Celle-ci n’apparaît ainsi que comme une extension de son chef qui, seul, est appelé à agir et à rythmer même le temps de l’existence de ses sujets »25. Ceci est d’autant plus vrai pour Dessalines que la représentation duvaliériste des origines constituera parfois, on a commencé à le voir, comme l’unique acteur de la création de l’État-nation haïtien. Il en est à tout le moins le symbole par excellence.

Les héros des origines sont également caractérisés par un héroïsme dont Duvalier ne cessera de magnifier la dimension sacrificielle :

Les héros qui ont fait Vertières portent inviolée la naissance de la Patrie Haïtienne. La victoire fut une décision, un choix purifiés par le sacrifice26.

Le héros est celui dont le sacrifice assure au peuple la rédemption ; du don absolu de soi, c’est la vie et la renaissance qui surgissent. Et Duvalier exprimera très clairement cette logique chrétienne du sacrifice en la faisant fonctionner d’une façon relativement implicite pour lui-même, paradoxe évidemment colossal puisque l’acteur prétendument rédempteur grâce à son sacrifice sera bien plutôt le sacrificateur de ce qu’il s’agit de sauver :

Haïti peut et doit survivre, à la condition qu’un Chef accepte sans défaillance la crucifixion de l’histoire, du moment Présent et de l’histoire de Demain ... Haïti peut et doit survivre, si le Chef veut engager la Nation, après 158 ans d’attente, dans la voie du travail constructif obligatoire, des sacrifices à consentir, pour briser définitivement l’étau de toutes les misères qui semblent vouloir la crucifier pour toujours27.

Les symboles religieux, fortement exploités par Duvalier pour exprimer les grandeurs et les misères des hommes et de la nation, fonctionnent également pour les héros des origines qui agissent dans un univers saturé de sacralité. De par leurs actions grandioses et leur incorporation à cet univers, c’est dès sa campagne électorale que Duvalier fera de ces héros des demi-dieux. Mais Dessalines sera pour sa part mué en une divinité à part entière. En s’écriant « Dessalines ! O Dessalines ! dieu de ma race, de mon peuple et de ma Patrie ! »28, Duvalier assumera la divinisation que connut Dessalines à travers le vodou, phénomène dont il rendra lui-même compte dans L’évolution stadiale du Vaudou29.

Parce que les héros sont également des ancêtres, des ancêtres pour lesquels le Jour des Aïeux sera une occasion annuelle de glorification, l’importance chez Duvalier du rapport de filiation entre les héros et les Haïtiens vivant au présent doit être mentionné. La construction d’une telle filiation participe à établir une « continuité organique » entre les hommes d’hier et d’aujourd’hui, à aménager une relation affective des hommes du présent à leur ascendance héroïque — « les petits-fils de ces héros que constitue mon peuple30 »—, et à enraciner cette relation dans le sol national :

2 Janvier 1804 ! date chargée de symbolisme et de mystivelle qui fend la terre convulsée de laquelle ont surgi nos Pères, ces Preux aux âmes en feu31.

Mais ce dont l’entrée de l’imaginaire de la famille dans le discours politique est surtout révélateur, c’est le type de relation de pouvoir suggéré par l’image du père et du fils, celle-là même qui fonctionnait déjà dans la colonie de Saint-Domingue entre maîtres et esclaves.

Comme le mentionne Franklin Midy dans un article appuyant tout particulièrement sur ce type de rapport32, tous les chefs de l’État haïtien ou presque rechercheront le statut de père, Duvalier y compris. La participation de ce rapport à ce que Midy a nommé le cercle du familialisme asservissant fait apparaître la violence résultant de cette rhétorique infantilisante du rapport père-enfant, recoupant de façon importante le rapport maître-esclave :

Dans le discours du pouvoir, le chef se donne pour le père et le bienfaiteur de sujets infantilisés, impuissants, sans-pouvoir, qui forment sous son autorité une famille dépendante. A titre de chef de cette famille dépendante, il est le maître et commande l’obéissance sans réplique33.

De plus, dans la mesure où le rapport père-enfant sert également à dire la puissance du père, il ne fait que renforcer la dimension héroïque d’une société où le héros (l’ancêtre d’hier et le leader d’aujourd’hui), également conçu comme père, est l’unique acteur de l’histoire. La reproduction duvaliériste du rapport père-enfant et du caractère héroïque de la société haïtienne — et par conséquent de la violence qui peut leur être attribuée —, sera d’autant plus importante en ce que les héros du passé gardent une autorité au présent, phénomène culminant avec l’incarnation des ancêtres-héros.

Effectivement, si ces derniers demeurent face aux exigences politiques et sociales du présent un modèle d’action et de pensée indépassable34, si également ces exigences actuelles peuvent être de recouvrer, d’actualiser ce qui faisait la grandeur de ceux qui, dans le cas qui m’intéresse ici, ont acquis le statut de demi-dieux, Duvalier ne s’en tiendra pas à revendiquer pour les ancêtres-héros une simple transcendance d’action et de pensée : étant bien morts et enterrés, il s’agit de les constituer en êtres surnaturels dont le prototype est celui de l’esprit, que ce soit au sens chrétien ou vodou du terme. Dès lors, entre morts et vivants, des volontés peuvent s’accorder, des désirs concorder.

Ainsi, pendant sa campagne électorale, Duvalier pourra dans un premier temps offrir à ses futurs gouvernés l’expression de son rapport liturgique aux ancêtres-héros et sa supplique différée pour leur soutien dans la « croisade » duvaliériste :

Je suis venu communier, une fois de plus, avec les grands morts d’un passé de gloire et leur demander de m’accompagner dans cette croisade que j’ai lancée et de m’aider à reconquérir les traditions qui ont été perdues35.

Le rapport entre ancêtres et tradition est de plus clairement exposé : la volonté de faire des « grands morts » des adjuvants politiques36, c’est par le fait même actualiser les instigateurs de traditions qui seront également l’objet de l’actualisation.

Mais les ancêtres-héros auront, semble-t-il, rapidement accepté la sollicitation de Duvalier. C’est ici que l’on retrouve l’idée de théocratie haïtienne, suggérée par Johanne Tremblay :

toute action gouvernementale et militaire fonde ses stratégies d’action sur une théologie : l’autorité qu’ils représentent émane des ancêtres, des esprits ou de Dieu selon les intérêts en jeu, enracinant le politique au religieux37.

Ainsi, dans un petit ouvrage qui fut largement distribué dans les écoles du pays, le Catéchisme de la Révolution, Duvalier ne peut trouver une plus forte autorité théocratique en incarnant les ancêtres-fondateurs :

Qui sont Dessalines, Toussaint, Christophe, Pétion et Estimé ? Dessalines, Toussaint, Christophe, Pétion et Estimé sont les cinq Fondateurs de la nation qui vivent dans François Duvalier. Dessalines vit-il ? Oui, Dessalines vit en François Duvalier38.

Bien qu’il soit nécessaire de revenir plus loin sur les raisons pour lesquelles Estimé sera mué en fondateur de la nation haïtienne, il suffit pour l’instant d’insister sur les rapports d’incarnation et d’immanence qu’entretient Duvalier avec les ancêtres : les êtres transcendants et surnaturels que sont les ancêtres lui devenant immanents, c’est-à-dire incorporés et consubstantiels, il en devient la plus haute incarnation. Il pourra par ailleurs utiliser l’idée de « chevillage » pour exprimer ses étroits rapports aux ancêtres, moins puissante que celle d’immanence, mais se présentant également comme une modalité de l’union mystique définie par ces rapports. Si Hurbon parle de « communion mystique39 » pour exprimer le type de rapport que le chef entretient avec ses sujets dans la conception duvaliériste du leader, il en va de même entre les ancêtres et Duvalier. Et bien qu’agrémenté de références à d’éminents sociologues et anthropologues, le pattern de cette (comm)union mystique se présente de manière particulièrement forte dans « L’introduction » des Mémoires d’un leader du Tiers Monde :

Les vivants sont gouvernés par les morts, écrivait Auguste Comte. C’est pourquoi je me suis toujours évertué, pendant ma longue carrière d’écrivain et d’homme d’État, de cheviller mon âme à celle des grands ancêtres, au point que je suis agi et n’agis pas selon la terminologie de l’éminent anthropologue A. Thooris, de l’Institut d’Anthropologie de Paris.

On veut dire que tous mes actes, que toute ma volition, toute cette chaleur intérieure qui m’anime dans les moments les plus cruciaux de ma vie d’écrivain et d’homme d’État, sont étroitement liés aux commandements que je reçois de mes grands ancêtres. Ce sont eux qui m’ont transmis ce legs sacré que j’ai juré de garder jusqu’au jour où je le remettrai immaculé à la jeunesse, celle que j’aurai préparée, car elle aussi sera liée par une chaîne indissoluble à nos illustres morts40.

Ainsi, non seulement Duvalier tire-t-il son autorité des ancêtres, mais ces derniers agissent-ils également à travers lui, et ce jusqu’à lui faire perdre la pleine maîtrise de ses propres actions. Il se présente par le fait même comme la parfaite incarnation des ancêtres, de ces « forces historiques » responsabilisées (et par conséquent déresponsabilisant) dans le gouvernement duvaliériste des hommes. Et comme incarnations passées des aspirations du peuple haïtien, les ancêtres-héros font de Duvalier la somme de l’univers social haïtien originel et un héros à part entière ; il est en quelque sorte pénétré du sacré des origines. Tout se passe comme si les acteurs des origines continuaient à présider la marche historique de la politique haïtienne, mais cette fois à l’aide d’un homme faisant figure de médiateur, un médiateur dont l’héroïsme ne peut qu’être établi sur le modèle militaire, par définition violent, des ancêtres-héros des origines.

Les idéaux traditionnels : unité nationale, régénération, émancipation

Comme on a commencé à le voir, l’incomplétude de la fondation est notamment dû à la question de couleur comme héritage du colonialisme. Pour Duvalier, l’élimination des conflits entre « Mulâtres » et « Noirs » ne peut advenir qu’avec l’équilibre des classes réparties sur les lignes de ces groupes de couleurs. SL l’idée d’équilibre implique celle de l’entente des deux classes, l’idée de leur « union » servira également à dire leur équilibre. Avec l’équilibre des classes établi impliquant que les « Noirs » n’ont dès lors plus à lutter contre les « Mulâtres » pour s’assurer des conditions politiques et économiques équivalentes à celles de ces derniers, c’est en quelque sorte l’unité nationale qui est assurée. La réunion des deux classes assure la grandeur et la pérennité de la nation, phénomène dont la preuve est à trouver aux origines. Ainsi « l’Union des 2 classes » fut-elle un « facteur indispensable à la réalisation de l’Indépendance Nationale41 ». Mieux : « la victoire pour l’Indépendance nationale fut assurée par [leur] jonction42 ».

Que l’idée de l’unité nationale soit plus que centrale dans l’idéologie duvaliériste43 n’est pas étranger à ce que Duvalier en trouve l’expression première et parfaite aux origines. D’autant plus que l’unité nationale demeure une condition au mieux-être national, les déchirements de la nation constituent une contradiction avec la « réalité » des origines. C’est en ce sens que le vocable de « restauration » peut être compris :

Le Gouvernement du 22 Septembre 1957 considère comme son suprême et premier devoir de restaurer l’Unité d’esprit et de volonté de notre peuple. Il fera du respect dû à notre grand passé, de la fierté de nos vieilles traditions, le fondement de l’éducation de la jeunesse haïtienne44.

L’unité perdue est une unité à recouvrer. L’unité nationale étant ainsi à proprement parler fondée dans le mythe, l’imaginaire mythique participera à appuyer la nécessité d’un peuple indivis, celui-là même que Duvalier voudra imposer en employant des moyens par lesquels ont peut rapprocher le duvaliérisme des régimes totalitaires : police secrète, propagande de masse, parti unique, etc., autant de dimensions à un régime conduisant à une indistinction, à une consubstantialité entre l’État et la société. De là, si aucun « sacrifice » ne peut être trop grand en regard de l’œuvre de fondation à parachever, la violence étatique s’établit contre tout ce qui peut entraver la réalisation d’un peuple-Un comme condition à l’achèvement national. Comme l’écrit Claude Lefort, « si l’État doit envahir tous les secteurs de la société, si le peuple doit être l’Un, il faut en soustraire les hommes en trop, s’acharner à produire des ennemis ; ainsi seulement s’établit l’Un, dans la suppression de l’Autre »45.

Avec la dissolution de l’individu dans le « Nous », seuls le tout et la finalité de ce tout importent. La nation haïtienne prend la figure d’un corps, d’une entité organique, d’une ecclesia sécularisée devenant elle-même, dans les termes d’Eric Voegelin, « la substance sacrale originaire »46. Mais la rhétorique d’une société non divisée, unitaire, ne fera que dissimuler l’état de désolation dans lequel haïtiennes et haïtiens se trouveront jetés : comme destruction de la vie privée, comme « expérience d’absolue non-appartenance au monde » et de « perte du moi47 », comme l’absence de rapport aux autres et à soi, la désolation apparaît notamment comme l’effet de mécanismes politiques violents visant à réaliser sinon démontrer l’existence du peuple-Un.

Dans la poursuite déclarée de l’unité nationale, Duvalier ira jusqu’à se présenter comme la personnification et l’incarnation de l’unité nationale à travers la figure du drapeau, symbolisation de l’unité des « Mulâtres » (la bande rouge) et des « Noirs » (la bande bleue) : « Je ne suis ni le bleu, ni le rouge de notre bicolore, mais le drapeau haïtien, Uni et Indivisible48 ». Par le fait même, pour reprendre l’une des thèses de Régis Debray sur l’incomplétude inhérente à tout ensemble social, Duvalier se constitue comme médiateur assurant la fermeture de l’ensemble social, comme l’être par lequel s’unifie la communauté haïtienne. Comme l’écrit Debray, « Aucune communauté ne peut ... se passer d’un détour par un autre terme, le Médiateur, pour exister comme communauté. Il n’y a pas d’ensemble immédiat : la politique est le travail de la médiation, parce qu’elle est un travail d’unification »49. Un chef d’État se présentant comme le médiateur dans la fermeture du social et, surtout, se constituant comme incarnation de la nation et de son unité, s’il n’y a là rien de bien nouveau en Haïti, Duvalier s’accordera cependant explicitement ces attributs :

Vouloir me détruire, c’est vouloir détruire Haïti elle-même. C’est par moi qu’Elle respire, et c’est par Elle que j’existe50.

Que Duvalier ait utilisé le symbole du drapeau pour exprimer l’unité haïtienne n’est pas isolable du fait qu’il aura lui-même présenté le drapeau comme manifestation de la « fermeture originaire » dont Dessalines — qui en créant le drapeau y « déposa un peuple, une nation, une Patrie indestructibles et immortels »51 — se présente comme l’artisan. En plus de signifier une identification du duvaliérisme à la politique dessalinienne devant être poursuivie tout comme une prise de position noiriste explicite, le changement du drapeau haïtien en 1964 consacrera la remise à l’honneur d’un symbole de l’unité nationale créé par le médiateur primordial. Effectivement, comme le fit Dessalines quelques années après la création du premier drapeau, en remplaçant le bleu par le noir et en réorganisant les bandes verticalement, la bande noire adossée au mât, Duvalier se faisait doublement fidèle à son idéal politique. D’une part, si ce n’est que certains duvaliéristes voyaient dans le premier drapeau le symbole de la discorde et de la guerre civile52, l’unité nationale devait se réaliser sous les auspices de ce qui symbolisait à la fois une rupture avec un état conflictuel constant, l’ouverture d’un nouvel état de société et le renouvellement de l’allégeance au médiateur primordial dont il s’agit de reproduire le modèle. D’autre part, la bande noire adossée au mât signifiant de toute évidence une « classe » ayant une valeur prépondérante dans le cadre national haïtien, il y a là une indication très claire des positions sociales octroyées aux « Noirs » et aux « Mulâtres » dans la société haïtienne, unifiée ou non.

Finalement, le nouveau drapeau sera également un outil dans le développement du nationalisme haïtien comme vecteur de l’unité nationale. Tout en s’appuyant sur le modèle du héros de l’indépendance, le « Serment au Drapeau », que Duvalier rendra obligatoire dans les écoles à partir de septembre 1965, y contribue de façon importante :

Je jure devant Dieu (Répétez s’il vous plaît) et devant la Nation d’en être le Gardien intraitable et farouche. Qu’il flotte désormais dans l’azur pour rappeler à tous les Haïtiens, les prouesses de nos Sublimes Martyrs de la Crête-à-Pierrot, de la Butte Charrier et de Verrières qui se sont immortalisés sous les boulets et la mitraille pour nous créer une Patrie où le Nègre Haïtien se sent réellement souverain et libre53.

Dessalines ayant été le médiateur originaire, il est peu surprenant que Duvalier lui fasse appel pour participer à réaliser l’unité nationale. Autre exemple de l’actualisation des ancêtres-héros, comme si le héros d’hier pouvait encore aujourd’hui trouver une efficacité politique, mais cette fois-ci en tant que divinité :

DESSALINES ! O DESSALINES ! dieu de ma race, de mon peuple et de ma Patrie. Aidez-nous, à nous retrouver ! Aidez-nous, vous redirai-je, à rechercher et à trouver dans l’Exaltation du Culte de nos Grands Souvenirs, l’immense besoin de solidarité des hommes, de solidarité de nos enfants ; l’immense besoin de fraternité des hommes, de fraternité de vos enfants. Car, si divisée que puisse être une nation avec elle-même, autour de ses Aïeux et de leurs Gestes immarcescibles, autour du feu sacré des Souvenirs, elle impose silence à ses dissentiments et aux ressentiments de ses fils ; elle honore en une commune pensée ses héros morts ; elle exalte la foi dans le Devenir et puise dans cette communion les forces vivifiantes d’amour de la Patrie et aussi les motifs obligatoires de se réunir, de s’unir en vue d’engager la marche vers les Sommets, dans l’oubli et l’anéantissement des rancœurs, des déchirements sans grandeur et des haines absurdes... Aidez-nous DESSALINES Le GRAND à nous comprendre pour retrouver le sens intime du Génie de la Race !54

En plus d’éclairer la position de médiateur de Dessalines aux origines, cette longue citation nous met face au cadre mythique comme appareil d’identification, tel que conçu par Philippe Lacoue-Labarthe et Jean-Luc Nancy dans Le mythe nazi55. Comme le dit explicitement Duvalier, le rappel des grands événements et des grands héros des origines le « feu sacré des Souvenirs » est une véritable « communion » par laquelle les Haïtiens doivent reconnaître leur unité, leur devenir commun tout comme la futilité de leurs différends. Évidemment, cet appel à la solidarité, à la fraternité, à l’unité, fonctionne dans et pour le duvaliérisme. L’identitaire que propose Duvalier à travers l’imaginaire mythique répond à un enjeu identitaire dans lequel le duvaliérisme a tout à gagner : l’unité et la solidarité recouvrées, c’est l’unité et la solidarité constituées autour du duvaliérisme.

Un autre aspect de la dernière citation est également essentiel. Dans « L’essentiel de la doctrine des Griots56 », Duvalier et les co-fondateurs du groupe soutenaient qu’à défaut d’une stabilisation des composantes ethniques de l’Haïtien, le génie de ce dernier ne pouvait advenir que de l’élaboration et de la diffusion d’une doctrine nationale, d’une mystique anticipant sur le processus biologique. De plus, l’éducation fondée sur une telle doctrine celle-là même que Les Griots avaient pour intention d’élaborer, devait s’adresser aux « sources cachées de l’énergie de la race »57. Dans ses discours politiques, ce génie de la race sera principalement dévolu à la « sublime valeur de la Geste des Grands Ancêtres, indice caractériel du Génie de la Race »58.

Le terme génie de la race peut être compris comme un pouvoir créateur dévolu à la « race noire » contenant dans sa substance même la capacité des hommes noirs à générer de grandes réalisations humaines. Ce génie s’étant manifesté de façon prédominante aux origines, il demeure en puissance, pouvant et devant être actualisé de nouveau. Et ce qui permet l’actualisation du génie de la race, c’est précisément pour Duvalier l’unité idéologique autour d’une mystique. Comme chez Rosenberg, c’est l’adhésion à la mystique qui réanime le pouvoir de la race. Si l’unité nationale est à la fois une condition et une dimension de cette mystique, les idéaux de la régénération et de l’émancipation en sont également constitutifs.

Dans Le problème des classes..., Duvalier constitue la régénération des masses comme principe politique traditionnel. De la même façon qu’elle assure l’unité nationale, l’équilibre des classes garantit la régénération des masses comme élimination, à tout le moins partielle, de la condition coloniale-esclavagiste. Bien que l’idée d’équilibre des classes disparaisse presque complètement de ses discours politiques, Duvalier appuiera de façon très marquée celle de régénération, thème central de son idéologie. Ainsi les masses se présentent-elles comme les principales bénéficiaires des transformations sociopolitiques dont Duvalier se fait l’instigateur :

Je me considère comme le chef de file d’un mouvement de fond décidé à tout balayer sur son passage, qui ne soit dans la ligne de sa philosophie politique de régénération des masses haïtiennes59.

Il sera dit la même chose de l’émancipation, autre principe politique traditionnel dont la concrétisation est également une exigence pour la suppression de la condition coloniale-esclavagiste :

J’ai ordonné le départ vers la reconstruction et j’ai sonné le rassemblement autour de moi de cette cohorte de porteurs de rêve, cette cohorte qui n’a jamais désespéré et dont la volonté de servir la Patrie Commune s’alimente à une doctrine d’émancipation des masses et de leur affranchissement total60.

Le plus souvent cependant, Duvalier fera de l’Haïtien comme être national le sujet de l’émancipation, les masses perdant par conséquent leur privilège exclusif dans l’action duvaliériste :

Ta libération sonne aux cloches de vos âmes et l’affranchissement de l’homme haïtien est le but qui embrase et pousse à la vie, à la naissance, au dépassement61.

Bien sûr, l’idée de liberté qu’implique celle de l’émancipation doit être questionnée du point de vue sémantique. Dans The origins of totalitarian democracy, Jacob L. Talmon appuie non seulement sur la suprême valeur que prend l’idée de liberté dans le libéralisme et le totalitarisme, mais également sur les distinctions sémantiques dont il est le lieu dans ces deux types de régimes :

whereas one finds the essence of freedom in spontaneity and the absence of coercion, the other believes it to be realized only in the pursuit and attainment of an absolute collective purpose62.

S’il semble que Duvalier partage la conception totalitaire de la liberté dans le cadre d’une visée émancipatrice nationale, David E. Apter63 généralisera le constat pour un bon nombre de doctrines politiques à l’honneur dans les « nouvelles nations ». Corrélativement, loin d’une conception de la liberté que l’on peut dire libérale et en regard du projet politique national de libération, c’est en accordant au tout (national) la primauté sur l’individu que toute opposition sur une autre base que celle nationale est sévèrement réprimée. Mais, par le fait même, dans la mesure où la liberté n’a pas de sens sans un droit à l’opposition, c’est l’idée même de liberté qui est refoulée. Que Duvalier ait voulu incarner la nation et symboliser son unité n’est par conséquent pas étranger à ce que l’on peut l’accuser d’avoir mis en place un pouvoir absolutiste : Duvalier étant lui- même la nation qui, seule, est le sujet de la liberté, il s’attribue une liberté totale par rapports aux lois64 et apparaît par conséquent comme le principe même de la Loi.

Dans la mesure où les idéaux duvaliéristes qui ont été mis en lumière trouvent aux origines le moment de leur naissance sur le sol haïtien tout comme le moment de leur concrétisation la plus radicale à travers l’action politique, la mystique duvaliériste n’est pas autre que celle que Duvalier décèle dans l’épisode révolutionnaire des origines. À ce rapport homologique répond la volonté déclarée de Duvalier de reconduire le génie de la race au présent, de retrouver la puissance des origines et l’origine de cette puissance65. Mais l’actualisation de cette mystique originaire est d’autant plus importante en ce qu’elle est fondée non pas seulement dans la tradition, mais également en nature : les idéaux ou principes constitutifs de cette mythique ayant été essentialisés - le terme ethnie sous-tendant une forte caractérisation raciale, ils font partie des composantes de « l’armature de l’Ethnie Haïtienne »66 —, le génie de la race résulte de l’adhésion à ce qui fait l’identité politique « naturelle » de l’Haïtien. Etre fidèle à soi-même, c’est assurer son propre génie. On a bien affaire à un génie d’ordre racial.

Le mythe révolutionnaire duvaliériste

En accord en cela avec les discours politiques appelant à la rupture avec l’ordre ancien, les rapports institués par Duvalier entre régénération, émancipation et révolution sont indépassables. La révolution apparaît comme le moyen par excellence de parvenir à la régénération des masses et à l’émancipation haïtienne ; d’une façon plus générale, elle est présentée comme l’action radicale, conduite en premier lieu par Duvalier, par laquelle peuvent se réaliser toutes les promesses d’un monde meilleur :

Duvalier accomplira la mission sacro-sainte de conduire les masses souffrantes encadrées des classes moyennes organisées, disciplinées et éduquées à la conquête de la liberté vraie, de t égalité des droits et des devoirs avec les élites et de la justice pour tous. Duvalier est la Révolution avec toutes ses exigences67.

Bien qu’il donnera à son régime une valeur révolutionnaire dès le début de sa présidence, l’investissement du langage révolutionnaire dans ses discours politiques se fera avec le temps de plus en plus exubérant, et comme si l’une des plus hautes expressions de la dictature duvaliériste — la présidence à vie — devait recevoir une signification révolutionnaire, c’est à partir de 1964 qu’il se présentera comme le « Chef de la Révolution ». Comme élément de la paratextualité, le titre donné aux troisième et quatrième tomes des Œuvres Essentielles, Révolution au Pouvoir ; est également révélateur de la conception révolutionnaire que Duvalier avait et voulait donner de son régime.

Le rapport de continuité entre les origines et le duvaliérisme — demeurant le plus souvent implicite dans la référence duvaliériste à l’émancipation et la régénération — est formulée de manière particulièrement forte au niveau événementiel de la révolution, celle-là même qui assure le passage des grands principes politiques haïtiens du monde des idées à celui de la matière. Effectivement, Duvalier sera conduit à appliquer la pleine signification de la révolution des origines au duvaliérisme en les constituant tous deux comme un phénomène unique : par cette équivalence, la révolution duvaliériste, c’est aussi la révolution de 1804. Du coup, la libération de l’Homme haïtien est le projet par excellence du duvaliérisme. Ainsi, c’est peu avant son serment comme président à vie que Duvalier établira une véritable adéquation entre les origines et le duvaliérisme, ou à tout le moins entre les origines et un état sociopolitique comme fruit du duvaliérisme :

En ce jour du Drapeau, j’ai choisi pour vous la mission de le préserver des souillures. Qu’il reste intact, comme la pureté de l’élan qui transformait les esclaves en hommes libres, qu’il serve de flambeau à un peuple qui n’a jamais eu peur, à une jeunesse qui croit à la Nation, à une Nation qui revit en ses origines et qu’il soit le flambeau visible et invisible qui éclaire et anime l’inspiration de notre Révolution. Le Drapeau Haïtien se profile comme une affirmation de volonté sur notre grande Révolution, et notre Révolution, c’est le miracle du passé ressoudé au présent dans le renouvellement du sens de l’Histoire68.

Avec le duvaliérisme, on est de nouveau au faîte de la lutte révolutionnaire. Et ce phénomène ne peut se produire sans l’établissement d’une jonction, d’une « soudure » miraculeuse entre le passé (les origines) et le présent (le duvaliérisme) impliquant l’intervention de réalités transcendantes grâce à l’action révolutionnaire, la révolution duvaliériste. De la même façon que l’âme de Duvalier est « chevillée » à celle des ancêtres-héros jusqu’à la participation des secondes à la première sous le principe de l’incarnation, le duvaliérisme se trouve jointé aux origines jusqu’à y puiser sa propre nature.

De là, la distance temporelle entre les origines et le duvaliérisme n’est plus un obstacle pour actualiser les événements originels dont la valeur symbolique pointe vers la complétude du processus de fondation, également conçu comme indépendance achevée :

Verrières, c’était le dernier acte d’un long martyrologe. Maintenant Vertières est l’acte quotidien d’un Gouvernement inflexible qui crée les chemins nouveaux par la lutte sociale et la lutte armée. Et chaque jour, la nation, scellée dans F union de F Armée et du Peuple, fera un Verrières pour la déroute des forces adverses et la montée irrésistible de la nation haïtienne vers l’Indépendance intégrale69.

Et comme héros à part entière, Duvalier est lui- même l’auteur de cette continuité, une continuité qui est également celle de la violence fondatrice :

 je prolonge, je poursuis Verrières, soumet (sic) d’une histoire légendaire, écrite dans le sang et l’enfer de Saint-Domingue colonial par les légions haïtiennes galvanisées au souffle (sic) de la Liberté Vengeresse et de l’Indépendance Libératrice70.

Ainsi, non seulement la « révolution duvaliériste » est-elle (représentée comme l’apogée reconduite de la lutte révolutionnaire haïtienne, le zénith de la bataille pour l’indépendance contre l’ordre colonial-esclavagiste, mais ces deux moments sont-ils également intégrés à un mythe trouvant son unité dans un processus révolutionnaire conduit par les mêmes idéaux, les mêmes objectifs fondateurs, un processus qui, sous le régime duvaliériste, mène inéluctablement à la régénération des masses, à l’émancipation haïtienne et, par le fait même, à l’Indépendance nationale intégrale.

N’en demeure pas moins cependant que Duvalier voit dans l’histoire haïtienne la constance d’actions allant dans le sens de cet ultime achèvement national. Cette permanence ainsi conçue suppose une continuité de fait qu’il exposera souvent de façon explicite :

l’enseignement le plus profond de notre Histoire, le plus significatif aussi est que le peuple de la terre d’Haïti n ’a pas lutté pour la Liberté à telle ou telle époque, il l'a inlassablement fait, de nos origines à nos jours71.

Le principe dynamique d’un tel mouvement historique de lutte se situe entre un volontarisme héroïque et un déterminisme ethnico-biologique : pour Duvalier, le sens de l’histoire haïtienne, c’est avant tout un mouvement sociohistorique naissant d’une volonté émancipatrice première dont l’assiduité déclarée ouvre sur un essentialisme ethnique et biologique faisant figure de tradition haïtienne.

Mais l’histoire séparant les origines du duvaliérisme n’est aucunement représentée comme l’amélioration progressive et inéluctable des conditions de vie de l’Haïtien selon cette idée structurant de façon importante la pensée politique du XIXe et du début du XXe siècles, celle du progrès72. Bien au contraire, en regard des origines comme moment de perfection morale, idéologique et sociale, cette décadence ou dégradation de la condition nationale apparaît comme le fruit d’une véritable déperdition nationale, c’est-à-dire comme le rejet par plusieurs de ce qui constitue les traditions politiques haïtiennes (idéaux de l’unité nationale, de l’émancipation, etc.), des traditions qui, on l’a vu, ont été « perdues ». Ainsi Duvalier pourra-t-il résumer l’histoire haïtienne :

Pendant un siècle et plus, l’individualisme des hommes obscurcit les objectifs collectifs et la conscience du Devoir, déformant l’action ou ramenant les mobiles des inspirations partisanes. Luttes intestines, luttes de classe et de caste, ce fut, pendant un siècle et plus, l’éclatement de processus incontrôlés dont, chaque fois, en sortait une nation plus affaiblie, plus appauvrie, plus affectée moralement et matériellement73.

La conception du sens de l’histoire que l’on peut dégager de la pensée de Duvalier indique donc davantage la constance d’efforts produits en regard d’un but ultime de régénération et d’émancipation qu’une véritable progression vers cet objectif.

Le rapport entre tradition et révolution est à cet égard central, le second terme supposant le premier Duvalier parlera d’ailleurs de « traditions révolutionnaires »74 : si la fidélité aux traditions sert en premier lieu à dire et à fournir au duvaliérisme la valeur révolutionnaire des origines tout comme à établir une continuité entre ces deux moments, elle implique également une rupture avec l’ordre antérieur au duvaliérisme, soit la mise en déroute de ce qui ne s’accorde plus à la nouvelle dominante politique. La fin de la déperdition, c’est aussi la fin de la décadence haïtienne. Et dans la mesure où la tradition se rapporte pour une bonne part aux idéaux constitutifs de la mystique duvaliériste qui ont été essentialisés, la tradition ne sera jamais complètement coupée de la « naturalité ». La déperdition haïtienne étant donc également une dénaturation, la mystique et la « révolution duvaliériste » viennent y palier. Le duvaliérisme révolutionnaire est fondé dans l’ordre et le sens naturels des choses.

La révolution de 1946 se présente cependant comme une exception de marque dans cette histoire décadente. À l’instar des « duvaliéristes après Duvalier »75, Duvalier prête à 1946 une forte dimension mythique. En traitant de l’ensemble de l’histoire haïtienne succédant aux origines, en plus de faire intervenir le thème de la déperdition, il rend compte de la valeur fondatrice de 1946, une valeur trouvant principalement son sens dans les gains sociaux et politiques produits par cet événement, notamment en ce qui a trait à la régénération des masses et de l’enrayement corrélatif de la condition coloniale-esclavagiste :

On foulait aux pieds les nobles idées de la Révolution de 1789 et notre peuple, indigné, constatait la totale négation des principes de liberté et d’égalité qui avaient produit 1804 et le démenti cruel infligé à l’œuvre émancipatrice de nos Aïeux. À cet esclavage camouflé, à ret (sic) asservissement économique et social de la majorité nationale, à l’ignorance et à la misère, sources premières des sanglants conflits qui jalonnent notre héroïque histoire, la Révolution de 1946 mettait un terme. Une ère nouvelle s’ouvrait Elle annonçait que tous les déshérités, tous les méconnus, tous ceux qui étaient rejetés en marge de la vie nationale allaient enfin sortir de leur condition de prostration. Le Pays avait retrouvé sa vocation, et le peuple son âme76.

Dans le même discours cependant, Duvalier précise que 1’« oligarchie anti-nationale » venait avec le coup d’État de 1950 mettre un frein à l’instauration de cet « ordre nouveau »77 dont il dira poursuivre la concrétisation :

Aussi Moi, un artisan de 46, un des farouches et loyaux défenseurs de ce qu’il représente, Je suis revenu en 1957 décidé à poursuivre sans relâche l’œuvre entamée et inachevée78.

À cet égard, si ce n’est que les origines et 1946 appartiennent au même mouvement révolutionnaire défini par la poursuite des mêmes finalités, il pourra de la même manière exprimer sa volonté de « parachever l’œuvre géniale des Aïeux79 ». Bien sûr, on a là deux sources de légitimation plutôt qu’une, Duvalier se présentant dès 1956 comme l’héritier naturel d’Estimé. La consécration de ce dernier comme fondateur de la nation dans le Catéchisme de la dévolution n’est pas étranger à l’importante position que Duvalier lui attribue dans le processus révolutionnaire, c’est-à-dire dans le processus de régénération des masses, une position qu’il lui reconnaissait déjà dans Le problème des classes.

L’inscription du duvaliérisme dans un mouvement sociohistorique monopolisant l’ensemble des actions ayant pour raison d’être une Haïti émancipée, régénérée, a pour effet recherché de fournir au duvaliérisme une identité révolutionnaire fondée sur une tradition nationale que d’aucuns considèrent comme hautement estimable, et par le fait même de le légitimer par ce que Duvalier voit comme toutes les justes luttes de l’histoire haïtienne.

Le rapport qu’entretient Duvalier à l’action révolutionnaire touche plus largement au rapport de Duvalier au savoir, déterminant dans la cristallisation de la dictature duvaliériste. En tablant sur son statut d’intellectuel qui en soi légitime sa position politique80, c’est en plus d’incarner les ancêtres-héros et les aspirations du peuple que Duvalier dira comprendre et s’engager dans ce mouvement historique défini par la lutte pour la liberté. Double raison par conséquent pour délégitimer et faire violence à toute protestation populaire contre le duvaliérisme, protestation allant nécessairement contre le sens de l’histoire, contre l’esprit des origines et donc contre la volonté objective de la nation haïtienne qu’incarne Duvalier.

Également, à la différence du lieu du pouvoir politique dans les démocraties qui, selon Claude Lefort81, est un lieu vide la représentation du pouvoir maintient la distance entre le symbolique et le réel, faisant en sorte que ce lieu n’appartient à personne, c’est en condensant toutes les forces sociales et historiques sacralisées que le lieu du pouvoir duvaliériste est un lieu plein, et un lieu plein à craquer. Peu surprenant par conséquent qu’il y eut chez Duvalier identification entre fonction et homme politique. Comme le rapporte Frantz-Antoine Leconte, à la mort de François Duvalier, c’est dans ses termes ingénus qu’un enfant pourra très exactement exprimer ce principe de consubstantialité en s’adressant ainsi à ses camarades : « Duvalier est mort, c’est maintenant Jean-Claude qui va être Duvalier »82.

En considérant les développements précédents et en reconnaissant la valeur hautement dictatoriale du duvaliérisme, c’est dans les mots de Lefort, suivant en cela Soljénitsyne, que Duvalier fait figure d’égocrate, c’est-à-dire un homme concentrant dans sa personne la « puissance sociale » et ayant la « vocation de dominer une société disloquée sous l’effet de la violence étatique, d’incarner la totalité du pouvoir et du savoir, défigurer le principe de la Loi »83.

La complétude duvaliériste de la fondation ou la fin de l’histoire

L’aménagement d’une « ouverture des origines » a donc permis à Duvalier de faire entrer le duvaliérisme dans un rapport de continuité avec le projet des origines, de le constituer comme régime de fermeture de ce projet, comme régime concluant de façon ultime le procès de fondation débuté aux origines. Le duvaliérisme est par le fait même le dernier acte du mythe révolutionnaire et Duvalier l’ultime fondateur haïtien. La gloire rendue à Duvalier par un certain Franck Jeudy dans Gerbes d’Hommages à l’Intellectuel rend compte de la valeur fondatrice de son action :

Quelle harmonieuse identité entre ces géants de notre Histoire.
Dessalines nous a forgé une patrie et posé le principe de l’égalité économique.
Salnave a réhabilité les opprimés et tiré de l’ombre la « Canaille ».
Estimé réalisa pour les masses haïtiennes le ’fiat lux’ des Saintes Ecritures.
François Duvalier, mûri par l’expérience et sous la protection des dieux tutélaires,
engage définitivement son peuple sur la voie de la Rédemption totale84.

La réalisation de ce projet comme conclusion au procès de fondation nécessitant une rupture radicale, la révolution mène à la transformation de réalités connues dont il s’agit de recomposer la nature jusqu’à les faire apparaître comme des entités nouvelles :

Vous devez avec Moi, procréer, enfanter la nouvelle Haïti et la faire vivre de tous les grands Rêves dont Elle a été trop longtemps frustrée85.

C’est de la même façon qu’il dira avoir l’assurance de poser « chaque jour une pierre utile et solide à l’édification de la nouvelle et permanente Haïti digne de ses Fondateurs »86. L’Haïtien étant également l’objet d’une telle transformation - « Nous sculpterons l’Haïtien des grands temps nouveaux87 » —, l’inédit ouvre sur des représentations utopiques, et c’est notamment à l’occasion de son serment comme président à vie que Duvalier offrira la vision d’un univers national exempt de tout conflit intérieur et de toute privation :

Avec vous, l’aube frémissante se lèvera et unis, fraternellement unis pour assauter les bastilles, nous ferons jaillir la lumière ; et dans nos mains jaunes et noires, symboliquement serrées, nous recueillerons les gerbes de clarté et le printemps de vie et d’abondance88.

En reconnaissant que Duvalier inscrit le duvaliérisme dans un mythe révolutionnaire, l’adhésion à la mystique duvaliériste, c’est aussi l’adhésion au mythe postulant la continuité du projet fondateur et, par conséquent, la promesse d’un monde meilleur. La mystique duvaliériste comme foi dans un avenir de plénitude humaine conçu comme finalité au procès de fondation, supporte la vision d’un futur prenant figure de fin de l’histoire. Cette fin de l’histoire, elle sera notamment représentée en termes proprement religieux. La félicité éternelle, c’est bien ce que Duvalier dira vouloir réaliser pour la nation haïtienne, et ce en légitimant par le fait même la violence duvaliériste sous le couvert analogique de l’expérience christique :

La rédemption de la patrie commune et sa résurrection seront le prix des misères et des souffrances qu’auront engendrées les sacrifices que je m’impose, que j’impose aux hommes de ma génération89.

Mais appliquée à Duvalier, ce que l’on pourrait également concevoir comme une violence fondatrice prend très clairement sens dans le modèle messianique :

 Ma vie entière à cette date est auréolée que de sacrifices volontairement consentis. Je vous l’offre en holocauste pour le Salut de ma race, de ma classe et de mon Peuple90.

La représentation messianique de Duvalier sera d’ailleurs reconnue par plus d’un et participera activement à la propagande duvaliériste. Ainsi retrouvons-nous dans Gerbes d’hommages à l’Intellectuel une déclaration on ne peut plus explicite :

 Le Tout Puissant, dans sa bonté infinie, promit à Haïti un Sauveur. Nous l’avons espéré, nous l’avons désiré... Le 22 Septembre 1957, nous avons enfin vu descendre le Messie, l’Envoyé du Ciel en la personne du Chef élu de la Nation, l’Idole du Peuple Haïtien, Son Excellence l’Honorable Docteur François Duvalier91.

La fin de l’histoire que suppose déjà la représentation utopique du futur s’impose cependant davantage comme eschatologie terraquée, c’est-à-dire, dans les mots de Jean-Claude Michéa, comme la conception d’un « monde dans lequel plus rien d’essentiel ne pourrait se produire, un monde dans lequel nous n’aurions plus rien à faire, sinon assister en consommateurs passifs à la répétition indéfinie du même spectacle »92. Dans le contexte mythique qui m’intéresse, le mythe révolutionnaire duvaliériste fait de la fin de l’histoire l’achèvement du projet des origines, la positionne comme le moment succédant la réalisation complète de la lutte révolutionnaire. Et dans la mesure où c’est le duvaliérisme qui y conduit, le projet des origines accompli, il n’y a plus rien après le duvaliérisme. À plus forte raison, les pages précédentes ont permis de comprendre que l’actualisation des origines répond au besoin mystifié de recouvrir les conditions sociales, idéologiques et morales originelles dans la poursuite des objectifs posés aux origines. Mieux, le recouvrement de ces conditions est en soi une condition à l’achèvement national. Même en ayant emprunté des voies fort différentes, c’est, à la suite de Gilles Danroc, que j’en arrive à reconnaître que la pensée de Duvalier est très justement dominée par l’idée selon laquelle « Tout est donné aux origines pour que tout soit accompli à la fin »93.

Cette idée s’inscrit dans la logique d’une conception de l’histoire passablement téléologique dont le mythe révolutionnaire duvaliériste peut être saisi comme l’une des manifestations narratives, une conception de l’histoire dont j’ai déjà posé les bases : le début de l’histoire supposant la finalité de cette histoire, hors de la bataille pour l’émancipation/régénération haïtienne, il n’y a pas d’histoire. En d’autres termes, l’histoire haïtienne étant l’histoire de cette bataille, l’achèvement de la seconde, c’est également l’achèvement de la première. Le mythe révolutionnaire exprimé par Duvalier peut par conséquent être également conçu comme un mythe reposant sur la narration d’un procès de fondation socio-anthropologique, posant les frontières de l’histoire haïtienne définies par la lutte d’émancipation, et définissant une identité et une nature nationale dans son devenir (la plénitude de la société et de l’homme haïtiens). Avec le duvaliérisme, il y a la promesse d’une nation pleinement réalisée.

Or, se donner pour tâche de fermer l’histoire en concluant le procès de fondation d’une société émancipée, c’est par le fait même exprimer la volonté de mettre fin au mouvement, à la contradiction et au débat. En d’autres termes, la volonté d’achever le procès de fondation, c’est du coup se donner pour tâche de saper le fondement même du politique. Mais dans la mesure où l’unité sociale est conditionnelle à cet achèvement, et dans la mesure où la conception duvaliériste de la nation postule le lieu idéalisé d’une unité radicale dans tous les aspects de l’existence humaine, le cheminement duvaliériste vers la réalisation intégrale du procès de fondation implique en lui-même, ou déjà, la destruction du politique. Si cette dernière est en Haïti une tendance lourde, Duvalier aura la particularité de la lier, sinon de la justifier, par la venue prochaine d’un ordre social définitif. Avec Duvalier, la route vers une nation haïtienne pleinement réalisée, c’est la route vers une Haïti terrassée.

1 Pour un traitement substantiel du mythe politique, voir notamment Claude Rivière, « Mythes modernes au cœur de l’idéologie », Cahiers internationaux

2 Sur les rapports entre discours politique et mythe, voir Christian Le Bart, Le discours politique, Paris : PUF, 1998.

3 Cf. Johanne Tremblay, Mères, pouvoir et santé en Haïti, Paris : Karthala, 1995, et plus précisément le chapitre portant sur le rapport monumental à

4 Encore il n’y a pas si longtemps, lors de son discours d’investiture, le 7 février 1991, Aristide établissait explicitement la correspondance entre

5 Donc non pas seulement mystification de Duvalier aux niveaux des thèmes et du lexique religieux, comme en a traité Karl Lévêque dans « L’

6 Bronislaw Baczko, Les imaginaires sociaux. Mémoires et espoirs collectifs. Paris : Payot, 1984,p. 18.

7 Pierre Bourdieu, Ce que parler veut dire. L’économie des échanges linguistiques. Paris : Fayard, 1982.

8 Je définis l’idéologie comme un ensemble relativement structuré de significations, de valeurs et de croyances sur le monde, sur son organisation et

9 Ces discours sont rassemblés dans trois des quatre volumes des Œuvres Essentielles. Le deuxième volume, La marche à la présidence, rassemble les

10 Ces « autres écrits », produits par Duvalier (Mémoires d’un leader du Tiers Monde) ou non (Gerbes d’honneur à l’Intellectuel, Catéchisme de la

11 Œuvres Essentielles, vol. 3, Port-au-Prince : Collection Œuvres Essentielles, 1967 (deuxième édition), p. 67.

12 Ibid, p. 261. Évidemment, le processus révolutionnaire était déjà mis en branle depuis de nombreuses années et ses racines historiques peuvent

13 Ibid., p. 158.

14 Ibid., p. 261.

15 Cf. Benedict Anderson, Imagined communities. Reflections on the origin and spread of nationalism. London-New-York : Verso, 1991 ; Anthony D. Smith

16 Œuvres Essentielles, vol. 3, p. 158.

17 Ibid., p. 120.

18 « Considérations sur nos origines historiques », Œuvres Essentielles, vol. 1, Port-au-Prince : Collection Œuvres Essentielles, 1966 (première

19 Les raisons de ce passage sont nombreuses. Ne sera retenu ici que la valeur instrumentale de ce passage, soit l’utilisation de la représentation

20 Œuvres Essentielles, vol. 3, p. 184.

21 Laënnec Hurbon, Comprendre Haïti. Essai sur l’État, la nation et la culture. Paris : Karthala, 1987, p. 49

22 « Psychologie ethnique et historique », Œuvres essentielles, vol. I, p. 160.

23 Sur la fascination du mal politique en Haïti, voir André Corten, Diabolisation et mal politique, Haïti : misère, religion, et politique, Montréal/

24 « Le problème des classes à travers l’histoire d’Haïti », Œuvres Essentielles, vol I, p. 272.

25 Gérard Barthélémy, Les duvaliéristes après Duvalier, op. cit., p. 99.

26 Œuvres Essentielles, vol. 4, Port-au-Prince : Collection Œuvres Essentielles, 1967 (deuxième édition), p. 385.

27 Ibid., p. 2-3.

28 Ibid., p. 291.

29 L’évolution stadiale du Vodou, Œuvres Essentielles, vol. 1.

30 Œuvres Essentielles, vol. 3, p. 195.

31 Ibid., p. 194.

32 Ibid., p. 95.

33 Ibid., p. 95.

34 L’érection de la statue du Marron Inconnu en face du Palais National sera l’une des manifestations de la valeur accordée aux acteurs de la

35 Œuvres Essentielles, vol. 2, Port-au-Prince : Collection Œuvres Essentielles, 1966 (première édition), p. 191.

36 II est intéressant de constater qu’à la même période, la croyance populaire établira pour Duvalier la même recherche d’alliance auprès des

37 Johanne Tremblay, op. cit., p. 218.

38 In Elizabeth Abbott, op. cit., p. 131 -132. Notre traduction.

39 Hurbon, Culture et dictature. L’imaginaire sous contrôle, Paris : L’Harmattan, 1979, p. 97.

40 Mémoires d’un leader du Tiers Monde. Paris : Hachette, 1969, p. 39.

41 Le problème des classes à travers l’histoire d’Haïti, op. cit., p. 289.

42 Ibid., p. 294.

43 Karl Lévêque a déjà insisté sur ce thème central de l’idéologie duvaliériste qu’est l’unité nationale. Cf. L’interpellation mystique dans le

44 Œuvres Essentielles, vol. 3, p. 117-118. N’oublions pas que l’importance accordée à l’unité nationale donnera son nom au pseudo parti politique de

45 Claude Lefort, Un homme en trop. Paris, Seuil, 1976, p. 76.

46 Eric Voegelin, Les religions politiques. Paris : Cerf, 1994, p. 85.

47 Hannah Arendt, Le système totalitaire. Paris : Seuil, 1972, p. 226 et 229. Pour une analyse de phénomène de désolation en Haïti, voir André Corten

48 Oeuvres Essentielles, vol. 2, p. 47.

49 Régis Debray, Critique de la raison politique, op. cit., p. 262.

50 Œuvres Essentielles, vol. 3, p. 88.

51 Duvalier, op. cit.

52 Cf. David Nicholls, op. cit., p. 235.

53 Œuvres Essentielles, vol. 4, p. 270.

54 Œuvres Essentielles, vol. 4, p. 291.

55 Philippe Lacoue-Labarthe et Jean-Luc Nancy, Le mythe nazi, Paris : L’Aube, 1998.

56 « L’essentiel de la doctrine des Griots », Œuvres essentielles, vol. 1.

57 « Valeur du fait Colonial dans la Formation de l’Ethnie Haïtienne », Œuvres Essentielles, vol. 1, p. 68.

58 Œuvres Essentielles, vol. 4, p. 280.

59 Œuvres Essentielles, vol. 4, p. 243.

60 Ibid., p Al.

61 Œuvres Essentielles, vol. 2, p. 201.

62 Jacob L. Talmon, in « Political religion in the new nations », David E. Apter, in Clifford Geertz, Old societies and new States. The quest of

63 Ibid.

64 Cf Laënnec Hurbon, « La dé-symbolisation du pouvoir et ses effets meurtriers », Chemins Critiques, Vol 5, nº 1, 2001.

65 Sur ce paradigme du romantisme, voir Jean-Luc Nancy, La communauté désoeuvrée, Paris : Christian Bourgeois, 1990.

66 Le problème des classes à travers l’histoire d’Haïti, op.cit, p. 318.

67 Œuvres Essentielles, vol. 3, p. 177

68 Œuvres Essentielles, vol. 4, p. 178.

69 Ibid., p. 235.

70 Œuvres Essentielles, vol. 3, p. 303.

71 Œuvres Essentielles, vol. 2, p. 21.

72 Pour un ouvrage récent sur le thème du progrès, voir Marc Angenot, D’où venons-nous ? Où allons- nous ? La décomposition de l’idée de progrès.

73 Œuvres Essentielles, vol. 4, p. 123.

74 Ibid., p. 233.

75 Gérard Barthélémy, Les duvaliéristes après Duvalier. Paris : L’Harmattan, 1992.

76 Œuvres Essentielles, vol. 3, p. 94.

77 Ibid., p. 95.

78 Œuvres Essentielles, vol. 4, p. 216.

79 Œuvres Essentielles, vol. 3, p. 282.

80 Sur ce point, voir Hurbon, Comprendre Haïti, op. cit., et tout particulièrement le chapitre Les intellectuels et la politique en Haïti, pp. 39-57.

81 Claude Lefort, Essais sur le politique, XIXe-XXe siècles, Paris : Seuil, 1986.

82 Frantz-Antoine Leconte (dir.), En grandissant sous Duvalier. L’agonie d’un État-nation. Paris : L’Harmattan, 1996, p. 218.

83 Claude Lefort, ibid., p. 68.

84 Gerbes d’Hommages à l’intellectuel. Port-au-Prince : Imprimerie de l’État, p. 121.

85 Œuvres Essentielles, vol. 3, p. 268.

86 Ibid., p. 195.

87 Œuvres Essentielles, vol. 4, p. 232.

88 Œuvres Essentielles, vol. 3, p. 171.

89 Ibid.,p. 138.

90 Ibid., p. 184. Pour une analyse plus approfondie du messianisme duvaliériste, voir Karl Lévêque, op. cit.

91 Op. cit. p. 151.

92 Jean-Claude Michéa, « Introduction », De la fin de l’histoire, Bernard Lefort (coor.). Paris : Félin, 1991, p. 57.

93 Gilles Danroc, « Notes sur le duvaliérisme », Chemins Critiques, vol. 3, no. 1-2,1993, p. 144.

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1 Pour un traitement substantiel du mythe politique, voir notamment Claude Rivière, « Mythes modernes au cœur de l’idéologie », Cahiers internationaux de sociologie, vol. XC, 1991 ; Raoul Girardet, Mythes et mythologues politiques, Paris : Seuil, 1986 ; André Reszler, Mythes politiques modernes, Paris : PUF, 1981.

2 Sur les rapports entre discours politique et mythe, voir Christian Le Bart, Le discours politique, Paris : PUF, 1998.

3 Cf. Johanne Tremblay, Mères, pouvoir et santé en Haïti, Paris : Karthala, 1995, et plus précisément le chapitre portant sur le rapport monumental à l’histoire.

4 Encore il n’y a pas si longtemps, lors de son discours d’investiture, le 7 février 1991, Aristide établissait explicitement la correspondance entre sa prise de pouvoir et une deuxième indépendance. Dans les manifestations populaires pro-aristides subséquentes, les partisans lavalassiens parleront à sa suite d’une deuxième indépendance nationale, ou encore de la véritable indépendance haïtienne, celle de la libération face à l’exploitation économique et la domination politique. Cf. Jean-Bertrand Aristide, Théologie politique, CIDIHCA : Montréal, 1992, et Tout moun se moun, Paris : Seuil, 1992.

5 Donc non pas seulement mystification de Duvalier aux niveaux des thèmes et du lexique religieux, comme en a traité Karl Lévêque dans « L’interpellation mystique dans le discours duvaliérien », Nouvelle Optique, no. 6,1972, p. 6.

6 Bronislaw Baczko, Les imaginaires sociaux. Mémoires et espoirs collectifs. Paris : Payot, 1984,p. 18.

7 Pierre Bourdieu, Ce que parler veut dire. L’économie des échanges linguistiques. Paris : Fayard, 1982.

8 Je définis l’idéologie comme un ensemble relativement structuré de significations, de valeurs et de croyances sur le monde, sur son organisation et sa trajectoire, d’un groupe social donné. Cette définition s’inspire fortement de certains lecteurs de Marx : Jean et John Comaroff, Of révélation and révolution : Christianity, colonialism, and consciouness in South Africa, vol. 1. Chicago : The University of Chicago Press, 1991 ; Raymond Williams, Marxism and literature. Oxford : Oxford University Press, 1977.

9 Ces discours sont rassemblés dans trois des quatre volumes des Œuvres Essentielles. Le deuxième volume, La marche à la présidence, rassemble les discours prononcés par Duvalier pendant sa campagne électorale (1956-1957). Les troisième et quatrième volumes ayant pour titre commun La Révolution au Pouvoir ; rassemblent les discours prononcés par Duvalier entre 1957 et 1966 ; les discours entre 1967 et 1971, date de la fin de la présidence et de la mort de Duvalier, ne me sont pas disponibles. Pour éclairer les fondements de l’idéologie duvaliériste et établir les liens qui s’imposent entre littérature à caractère savant et discours politiques, j’utiliserai aussi le premier volume des Œuvres Essentielles, Éléments d’une doctrine, qui rassemble pour l’essentiel les travaux sociologiques, anthropologiques et médicaux de Duvalier

10 Ces « autres écrits », produits par Duvalier (Mémoires d’un leader du Tiers Monde) ou non (Gerbes d’honneur à l’Intellectuel, Catéchisme de la révolution), serviront à appuyer certains de mes points d’analyse.

11 Œuvres Essentielles, vol. 3, Port-au-Prince : Collection Œuvres Essentielles, 1967 (deuxième édition), p. 67.

12 Ibid, p. 261. Évidemment, le processus révolutionnaire était déjà mis en branle depuis de nombreuses années et ses racines historiques peuvent remonter loin dans le XVIIIe siècle. Il ne s’agit pas pour nous ici de démontrer la simplification historique extrême à laquelle procède Duvalier, démonstration qui nous conduirait à entrer en une complexe analyse historique. L’essentiel est de souligner le rôle mythique fondamental qu’acquiert le congrès de l’Arcahaie dans ses discours, état de fait provenant en premier lieu de la logique mythique du fondement communautaire.

13 Ibid., p. 158.

14 Ibid., p. 261.

15 Cf. Benedict Anderson, Imagined communities. Reflections on the origin and spread of nationalism. London-New-York : Verso, 1991 ; Anthony D. Smith, The ethnic revival. Cambridge : Cambridge University Press, 1981.

16 Œuvres Essentielles, vol. 3, p. 158.

17 Ibid., p. 120.

18 « Considérations sur nos origines historiques », Œuvres Essentielles, vol. 1, Port-au-Prince : Collection Œuvres Essentielles, 1966 (première édition), p. 54.

19 Les raisons de ce passage sont nombreuses. Ne sera retenu ici que la valeur instrumentale de ce passage, soit l’utilisation de la représentation révolutionnaire des origines en vue d’appuyer la valeur révolutionnaire du duvaliériste. J’y reviendrai amplement.

20 Œuvres Essentielles, vol. 3, p. 184.

21 Laënnec Hurbon, Comprendre Haïti. Essai sur l’État, la nation et la culture. Paris : Karthala, 1987, p. 49

22 « Psychologie ethnique et historique », Œuvres essentielles, vol. I, p. 160.

23 Sur la fascination du mal politique en Haïti, voir André Corten, Diabolisation et mal politique, Haïti : misère, religion, et politique, Montréal/ Paris, Cidihca/Karthala, 2000.

24 « Le problème des classes à travers l’histoire d’Haïti », Œuvres Essentielles, vol I, p. 272.

25 Gérard Barthélémy, Les duvaliéristes après Duvalier, op. cit., p. 99.

26 Œuvres Essentielles, vol. 4, Port-au-Prince : Collection Œuvres Essentielles, 1967 (deuxième édition), p. 385.

27 Ibid., p. 2-3.

28 Ibid., p. 291.

29 L’évolution stadiale du Vodou, Œuvres Essentielles, vol. 1.

30 Œuvres Essentielles, vol. 3, p. 195.

31 Ibid., p. 194.

32 Ibid., p. 95.

33 Ibid., p. 95.

34 L’érection de la statue du Marron Inconnu en face du Palais National sera l’une des manifestations de la valeur accordée aux acteurs de la révolution haïtienne.

35 Œuvres Essentielles, vol. 2, Port-au-Prince : Collection Œuvres Essentielles, 1966 (première édition), p. 191.

36 II est intéressant de constater qu’à la même période, la croyance populaire établira pour Duvalier la même recherche d’alliance auprès des divinités vodous. Au début de 1958, Duvalier et un houngan (prêtre vodou) seraient allés à Trou Foban pour inviter les esprits à les suivre à Port-au- Prince. Ils auraient accepté leur invitation. Elizabeth Abbott, Haiti The Duvaliers and their legacy. New York : McGraw-Hill Book, 1988, p. 82.

37 Johanne Tremblay, op. cit., p. 218.

38 In Elizabeth Abbott, op. cit., p. 131 -132. Notre traduction.

39 Hurbon, Culture et dictature. L’imaginaire sous contrôle, Paris : L’Harmattan, 1979, p. 97.

40 Mémoires d’un leader du Tiers Monde. Paris : Hachette, 1969, p. 39.

41 Le problème des classes à travers l’histoire d’Haïti, op. cit., p. 289.

42 Ibid., p. 294.

43 Karl Lévêque a déjà insisté sur ce thème central de l’idéologie duvaliériste qu’est l’unité nationale. Cf. L’interpellation mystique dans le discours duvaliérien, op. cit.

44 Œuvres Essentielles, vol. 3, p. 117-118. N’oublions pas que l’importance accordée à l’unité nationale donnera son nom au pseudo parti politique de Duvalier : le Parti Unité Nationale.

45 Claude Lefort, Un homme en trop. Paris, Seuil, 1976, p. 76.

46 Eric Voegelin, Les religions politiques. Paris : Cerf, 1994, p. 85.

47 Hannah Arendt, Le système totalitaire. Paris : Seuil, 1972, p. 226 et 229. Pour une analyse de phénomène de désolation en Haïti, voir André Corten, Diabolisation et mal politique. Haïti : misère, religion et politique. Op. cit.

48 Oeuvres Essentielles, vol. 2, p. 47.

49 Régis Debray, Critique de la raison politique, op. cit., p. 262.

50 Œuvres Essentielles, vol. 3, p. 88.

51 Duvalier, op. cit.

52 Cf. David Nicholls, op. cit., p. 235.

53 Œuvres Essentielles, vol. 4, p. 270.

54 Œuvres Essentielles, vol. 4, p. 291.

55 Philippe Lacoue-Labarthe et Jean-Luc Nancy, Le mythe nazi, Paris : L’Aube, 1998.

56 « L’essentiel de la doctrine des Griots », Œuvres essentielles, vol. 1.

57 « Valeur du fait Colonial dans la Formation de l’Ethnie Haïtienne », Œuvres Essentielles, vol. 1, p. 68.

58 Œuvres Essentielles, vol. 4, p. 280.

59 Œuvres Essentielles, vol. 4, p. 243.

60 Ibid., p Al.

61 Œuvres Essentielles, vol. 2, p. 201.

62 Jacob L. Talmon, in « Political religion in the new nations », David E. Apter, in Clifford Geertz, Old societies and new States. The quest of modernity in Asia and Africa. London : The Free Press of Glencoe, 1963, p. 79.

63 Ibid.

64 Cf Laënnec Hurbon, « La dé-symbolisation du pouvoir et ses effets meurtriers », Chemins Critiques, Vol 5, nº 1, 2001.

65 Sur ce paradigme du romantisme, voir Jean-Luc Nancy, La communauté désoeuvrée, Paris : Christian Bourgeois, 1990.

66 Le problème des classes à travers l’histoire d’Haïti, op.cit, p. 318.

67 Œuvres Essentielles, vol. 3, p. 177

68 Œuvres Essentielles, vol. 4, p. 178.

69 Ibid., p. 235.

70 Œuvres Essentielles, vol. 3, p. 303.

71 Œuvres Essentielles, vol. 2, p. 21.

72 Pour un ouvrage récent sur le thème du progrès, voir Marc Angenot, D’où venons-nous ? Où allons- nous ? La décomposition de l’idée de progrès. Montréal : Trait d’union, 2001.

73 Œuvres Essentielles, vol. 4, p. 123.

74 Ibid., p. 233.

75 Gérard Barthélémy, Les duvaliéristes après Duvalier. Paris : L’Harmattan, 1992.

76 Œuvres Essentielles, vol. 3, p. 94.

77 Ibid., p. 95.

78 Œuvres Essentielles, vol. 4, p. 216.

79 Œuvres Essentielles, vol. 3, p. 282.

80 Sur ce point, voir Hurbon, Comprendre Haïti, op. cit., et tout particulièrement le chapitre Les intellectuels et la politique en Haïti, pp. 39-57. On se souviendra également de ce petit recueil au titre révélateur, Gerbe d’Honneurs à l’Intellectuel, op. cit.

81 Claude Lefort, Essais sur le politique, XIXe-XXe siècles, Paris : Seuil, 1986.

82 Frantz-Antoine Leconte (dir.), En grandissant sous Duvalier. L’agonie d’un État-nation. Paris : L’Harmattan, 1996, p. 218.

83 Claude Lefort, ibid., p. 68.

84 Gerbes d’Hommages à l’intellectuel. Port-au-Prince : Imprimerie de l’État, p. 121.

85 Œuvres Essentielles, vol. 3, p. 268.

86 Ibid., p. 195.

87 Œuvres Essentielles, vol. 4, p. 232.

88 Œuvres Essentielles, vol. 3, p. 171.

89 Ibid.,p. 138.

90 Ibid., p. 184. Pour une analyse plus approfondie du messianisme duvaliériste, voir Karl Lévêque, op. cit.

91 Op. cit. p. 151.

92 Jean-Claude Michéa, « Introduction », De la fin de l’histoire, Bernard Lefort (coor.). Paris : Félin, 1991, p. 57.

93 Gilles Danroc, « Notes sur le duvaliérisme », Chemins Critiques, vol. 3, no. 1-2,1993, p. 144.

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