Liminaire

Michèle Duvivier Pierre-Louis

p. 1-3

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Michèle Duvivier Pierre-Louis, « Liminaire », Chemins critiques, Vol 5, nº 2 | 2004, 1-3.

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Michèle Duvivier Pierre-Louis, « Liminaire », Chemins critiques [En ligne], Vol 5, nº 2 | 2004, mis en ligne le 13 mai 2017, consulté le 18 janvier 2018. URL : http://www.cheminscritiques.org/601

Index thématique

La violence

En préparation depuis plus de deux ans, ce numéro de Chemins Critiques que nous livrons aujourd’hui au public paraît dans une conjoncture politique tout à fait différente de celle qui nous avait portés à traiter du thème de la violence. Non pas que les conditions qui produisent la violence et tolèrent sinon favorisent l’impunité n’existeraient plus. Elles demeurent, au contraire, et nos questionnements sur le sujet se justifient encore de par la persistance actuelle des phénomènes de violence dans notre société.

Mais Aristide n’est plus. Du moins, il n’est plus président d’Haïti. Moins de trois mois après l’attaque sanglante des chimères et de la police, le 5 décembre 2003, à la Faculté des Sciences Humaines et à l’Institut National d’Administration, de Gestion et des Hautes Études Internationales, (INAGHEI), au petit matin du 29 février 2004, sans discours et dans des circonstances encore mal élucidées, il est forcé de laisser le pouvoir et le pays. Le gouvernement américain, une fois de plus, pour « résoudre la crise haïtienne », prend un raccourci qui lui donne la maîtrise de l’initiative et de l’action. La contestation anti-lavalas bien que de plus en plus massive et multi-sectorielle n’est pas arrivée par sa seule force de mobilisation à obtenir la démission d’Aristide, ce même gouvernement américain ayant supporté celui-ci jusqu’au dernier moment. Mais, la mobilisation aura occasionné de la part du pouvoir lavalas, une répression, violente, aveugle, qui frappera fort, tous azimuts. Les étudiants et la presse indépendante surtout en feront les frais, mais pas eux seuls. De surcroît, la répression sera accompagnée d’un discours de haine (« le sang appelle le sang »), prenant pour principale cible « les bourgeois » du « regroupement des 184 », qui, forts de leurs préjugés de classe et de couleur auraient comploté sans merci pour la chute de l’ancien petit prêtre des bidonvilles, afin de mieux asseoir leurs privilèges séculaires en cette ère néolibérale.

Aristide passerait donc pour l’apôtre des pauvres, (la majorité des exclus), à qui les classes possédantes alliées à l’impérialisme n’auraient laissé aucune chance. Imposture qui a tant séduit la gauche libérale américaine, le « Black Caucus », et bon nombre d’autres « amis d’Haïti », dans leur vision réductrice de notre réalité et, peut-être, leur parti pris intéressé pour la cause aristidienne. Tout se passe comme si le fait par Aristide de n’avoir jamais eu dès 1990 le soutien d’une bonne partie de la bourgeoisie traditionnelle et des classes moyennes, résolument putchistes, alors qu’il représentait pour le peuple des bidonvilles et des zones rurales la figure emblématique du changement social et politique, faisait de lui un homme au-dessus de tout soupçon, celui à qui on aurait décerné un brevet de sainteté qui l’absoudrait à jamais de toute dérive future. Que par la suite il se soit allié à certains de ces mêmes bourgeois par pur intérêt économique personnel, qu’il ait réduit encore plus l’État à un espace de brigandage, vassalisé toutes les institutions, dilapidé les ressources et biens publics, accepté l’extension, et certains disent tiré profit, du trafic de la drogue, armé les chimères pour qu’ils lui servent de force de frappe et d’arme de négociation, tout cela et même plus ne semble pas avoir d’importance aux yeux de ses supporteurs d’ici et d’outremer. Serait-ce encore du mépris qui se cacherait derrière cette apparente cécité ? Et serait-ce aussi pour cela qu’aux États-Unis la question haïtienne, vue sous le seul angle de l’ingérence du gouvernement Bush dans la destitution d’un « président élu », deviendra un argument de plus de certains « libéraux » dans leur lutte anti-Bush en cette année électorale américaine ? Ceci dit, il n’est pas question non plus d’occulter le rôle et les pratiques des classes dominantes en Haïti dans le maintien d’un système politique rétrograde de non-droit, tourné exclusivement vers la pérennité de leurs intérêts et privilèges. Mais l’amalgame aristidien déjà tant usé par Duvalier ne saurait tenir lieu d’analyse, d’autant que la « mise hors-jeu » des acteurs populaires n’a jamais été aussi effective qu’avec lavalas au pouvoir.

Dans le même temps, on a l’impression qu’aucun secteur en ligne politiquement n’était vraiment prêt pour l’après Aristide. Surtout que celui-ci, instrument de sa propre chute, a permis une reconfiguration du paysage politique dans lequel apparaissent ou réapparaissent aujourd’hui toutes sortes de figures disparates voire indésirables. Ainsi, l’improvisation, l’à-peu-près et le tâtonnement donnent encore le ton, lorsque ce n’est pas carrément la continuation du même. Qui pense vraiment rupture ? Qui pose les questions éthiques dans leur relation à la vérité ? Qui clame haut et fort l’exigence de nouvelles pratiques dans les rapports sociaux ? Qui prône l’universalité des droits pour tous les citoyens et citoyennes, et en corollaire, qui croit que les problèmes politiques de ce pays peuvent être résolus sans intervention étrangère ? Qui est porteur de projets véritablement émancipateurs ?

Toutes ces questions méritent réflexion et ceci encore plus en 2004, cette année du bicentenaire de l’indépendance d’Haïti, au cours de laquelle le pays s’engage dans une nouvelle et incertaine transition. Deux cents ans d’histoire que nous sommes tenus de revisiter avec d’autres yeux, un autre regard.

Espace de réflexion et de débats, Chemins Critiques reviendra prochainement sur ces questions, du moins nous l’espérons. En attendant nous proposons à nos lecteurs ce numéro qui, en plus des autres rubriques habituelles de la revue auxquelles ont à nouveau contribué nos collègues antillais, aborde le thème de la violence, en sachant bien qu’il reste encore beaucoup à dire sur un phénomène aussi complexe dont les manifestations protéiformes n’épargnent aucun endroit de la planète.

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