Anthony Phelps, Mémoire en colin-maillard

Marie Josée Glémaud

p. 249-251

Référence(s) :

Anthony Phelps, Mémoire en colin-maillard. Montréal, Éditions du ClDlHCA

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Marie Josée Glémaud, « Anthony Phelps, Mémoire en colin-maillard », Chemins critiques, Vol 5, nº 1 | 2001, 249-251.

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Marie Josée Glémaud, « Anthony Phelps, Mémoire en colin-maillard », Chemins critiques [En ligne], Vol 5, nº 1 | 2001, mis en ligne le 30 avril 2017, consulté le 18 janvier 2018. URL : http://www.cheminscritiques.org/563

« Il y a des situations historiques qui vous forcent presque à écrire des romans... Le roman est là où la réalité a le caractère d’une grande question », disait Milan Kundera au cours d’une entrevue. Cette assertion pourrait expliquer le passage de Anthony Phelps de la poésie au roman, permettre de comprendre son besoin de relier les dérisoires histoires individuelles à une mise en question de la dictature duvaliérienne et de rendre compte de la politique par la fiction.

Mémoire en colin-maillard est le second roman d’Anthony Phelps. Moins l’infini, le premier, chronique sociale et politique d’une époque, celle de la dictature de Duvalier, faisait revivre les événements tragiques vécus par un groupe de jeunes opposants gauchistes. Certains sociologues de la littérature croient que le roman est l’expression globale d’une certaine représentation collective, une image mentale de ce que fut, pour les contemporains, la société d’une époque. Dans ce sens, Moins l’infini qui, non seulement décrit la cruauté d’un pouvoir à prétention pérenne, mais dit aussi la faillite d’une gauche dilettante, mal organisée face à un pouvoir fortement articulé et à une répression brutale, aveugle, a la force d’un témoignage. Quand on considère : la topographie de la ville de Port-au-Prince, ville tourmentée de son destin, harcelée par l’adversité, avec ses points stratégiques, sa vie grouillante, ses moyens de transport, son carnaval que présente le roman ; la description des mœurs des milieux intellectuels, artistiques et littéraires ; la peinture si vivante des classes sociales en présence ; on serait tenté de le considérer comme un documentaire. Certaines fois, le roman se transforme même en dossier sur la situation politique, sur les méthodes de gestion du parti au pouvoir, et sur la brutalité sauvage de ses tortionnaires.

Mémoire en colin-maillard partage avec Moins l’infini une préoccupation : celle de dénoncer le totalitarisme en place. Il laisse l’impression d’en être la continuation, l’aboutissement logique. Marco, le protagoniste de Moins l’infini, qui guettait, à travers les branches d’un muscadier, « les bourreaux de l’À-vie » et les abattait d’une fantasmagorique balle dans le front, préfigure Claude, l’imaginaire héros anarchiste de Mémoire en colin-maillard.

Construite selon les formes traditionnelles de la tragédie classique, l’action du roman, concentrée en un seul temps, l’espace d’une journée, en un seul lieu, la maison familiale nichée au milieu d’arbres précieux à Pétion-Ville, vise à résoudre une énigme : Qui a livré Guy et Jacques Colin ? Question obsédante que se pose et se repose Claude en essayant de susciter le souvenir des faits qui ont entraîné l’arrestation et la mort des deux fils d’un de ses amis, souvenir qui se dérobe, s’obstine à demeurer brumeux.

L’explication que je cherche, il se pourrait que je la trouve dans cette répétition lancinante des mêmes événements et ce récit, cent fois construit, éfaufilé et retissé, me livrera peut-être enfin le secret de sa trame.

La mémoire de Claude est sélective. Mémoire abondante, détaillée quand il s’agit de parler des moments heureux passés auprès des jeunes du jardin d’enfant d’Yvonne, sa sœur ; quand elle reconstruit l’univers chaleureux et plein qui l’entoure : sa mère et les séances de pollinisation de la vanille, Mésina, la petite bonne à tout faire, servante de ses désirs. Mémoire oublieuse, lacunaire, quand il s’agit de retracer les événements qui ont mené à son arrestation, à celle de Guy et Jacques et à la fermeture du jardin d’enfants.

Toutes les fois qu’il approche de la réponse à sa lancinante question, Claude bascule dans l’irréel, dans un temps où il peut tuer par dizaine, les sbires du régime ; où sucettes-piroulis, crayons, ardoises peuvent devenir des armes offensives et les enfants des conspirateurs ; où il peut avancer sans escorte vers le palais national et vaincre, par la seule puissance de ses mains nues, le Prince maléfique. Sorte de héros nietzschéen, Claude joue sa partie par la seule épreuve de la fiction.

Dans Mémoire en colin-maillard, titre et technique narrative se renvoient en image. La reconstruction de la mémoire se fait par fragments, en biais. Claude adopte successivement les points de vue de plusieurs personnages. Sa propre arrestation est contée d’abord comme étant celle de son père. Les séances de torture en vue de dévoiler où se cachent les enfants sont subies par son père et le lecteur a alors l’impression que celui-ci est le délateur. Le personnage du clown qu’il avait inventé pour amuser les gosses du jardin d’enfants, devient lui aussi un traître. Les soupçons se portent également sur la mère puisque dans cet univers pourri, coquins et innocents se ressemblent. Réel et imaginaire se cherchent à tâtons, se trouvent, se fondent l’un dans l’autre, se dénouent, si bien que le lecteur, pris dans le mouvement, est incapable de les séparer. Impossible aussi d’établir la ligne de démarcation entre le désir et la réalité. On se demande même si les scènes érotiques entre Claude et Mésina ne seraient pas, elles aussi, stimulations sexuelles de l’imagination ?

Mais nul ne peut habiter exclusivement son rêve. Il faut à un moment ou à un autre s’en exclure, toucher au réel. L’énigme de l’arrestation des enfants se résout à la fin du roman. La vérité surgit d’abord sous une forme anonyme. Claude commence par parler d’un « il ». Cette troisième personne, à qui réfère-t-elle ? Au père ? Pourquoi Maman a-t-il accepté le marché : les frères Colin contre sa liberté ? Puis, la vérité éclate, nue, drue : Je suis un beau salaud, Maman. Un beau salaud !

Anthony Phelps est un des premiers romanciers à dénoncer les méfaits de la dictature duvaliériste. Mémoire en colin-maillard, fidèle à la tradition haïtienne du réalisme en art, de la littérature arme de combat, de contestation, permet au lecteur de voir vivre la peur, s’exercer la terreur. Mais, en même temps, ce texte, en brisant la linéarité du récit, introduit dans l’art romanesque haïtien une technique narrative nouvelle : l’enchâssement, dans un temps réel, des images du rêve donnant ainsi l’impression d’un monde en arrêt.

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