HAÏT’HUMEURS

Claude Pierre

p. 208-209

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Claude Pierre, « HAÏT’HUMEURS », Chemins critiques, Vol 5, nº 1 | 2001, 208-209.

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Claude Pierre, « HAÏT’HUMEURS », Chemins critiques [En ligne], Vol 5, nº 1 | 2001, mis en ligne le 30 avril 2017, consulté le 18 janvier 2018. URL : http://www.cheminscritiques.org/527

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Poésie

Le JARDIN aboie de couleurs ; novembre est une fête foraine, ce matin. Je n’ai pas encore vu mon oiseau-mouche, celui, chaque matin, qui me tient compagnie ; les papillons sont pourtant au rendez-vous ; est-ce qu’il lui serait arrivé malheur ?

Je n’ai pas le goût de sortir avant de le voir arriver ; d’habitude, il est à l’heure ; précédant même les papillons jaunes qui s’agglutinent goulûment autour du poinsettia pour écouter sa parole d’espoir et ses confidences au sang rouge.

La présence des abeilles ne me rassure pas ; ces ouvrières sont toujours au travail ; ce matin, malgré la splendeur, l’ambiance est à la grisaille, j’éprouve un serrement de cœur ; il y a si méchant dans la nature et parmi les hommes.

Tiens ! Le journal vient de m’apprendre la fin atroce d’une jeune femme, fauchée à la sortie d’un supermarché ; un forcené l’a ciblée ; elle est tombée, face contre terre, criblée de balles, son beau corsage maculé suinte par les oreilles de mon rosier nain ; est-ce-que cet incident tragique aurait un quelconque rapport avec mon oiseau-mouche ?

Quelle paix ! Mais nom de dieu, pourquoi alors est-elle circonscrite ? Elle ne dépasse pas les limites du parterre ; derrière la barrière, de l’autre côté de la clôture, la jungle hurle, ivre de carnage et de scènes de cruauté.

Bien installé dans mon étude, un staccato m’atteint de plein fouet par les tympans, met ma tranquillité en nœuds de couleuvre, me transforme en boule d’angoisses ; je tremble pour les miens ; mon émotion n’en peut plus d’accumuler les mauvaises nouvelles : un cousin dévalisé, une voisine violée, un adolescent contraint sous la menace d’une arme à feu au supplice d’Œdipe : le bon sens a foutu le camp, le bon sens vire à la démence, le bon sens a perdu le sens des proportions... Peut-on s’en prendre à un faible oiseau-mouche ?

Il est midi passé, je regarde mon poinsettia ; j’ai l’impression qu’il pleure des larmes de sang. Je me lève comme une automate, sans un mot je tire les rideaux et je ferme la fenêtre pour ne pas être le témoin impuissant d’un spectacle navrant.

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