La mise hors jeu du peuple par Lavalas

Marc Maesschalck et Jean-Claude Jean

p. 119-124

Référence(s) :

Marc Maesschalck et Jean-Claude Jean, Transition politique en Haïti, Radiographie du pouvoir lavalas. Paris, L’Harmattan, 1999

Citer cet article

Référence papier

Marc Maesschalck et Jean-Claude Jean, « La mise hors jeu du peuple par Lavalas  », Chemins critiques, Vol 5, nº 1 | 2001, 119-124.

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Marc Maesschalck et Jean-Claude Jean, « La mise hors jeu du peuple par Lavalas  », Chemins critiques [En ligne], Vol 5, nº 1 | 2001, mis en ligne le 30 avril 2017, consulté le 18 janvier 2018. URL : http://www.cheminscritiques.org/496

Mots-clés

Lavalas, Lafontant, Aristide

Index thématique

Politique haïtienne

Nous publions à l’intention de nos lecteurs quelques pages tirées du livre de Marc Maesschalck et Jean-Claude Jean, Transition politique en Haïti, Radiographie du pouvoir lavalas, (L’Harmattan, 1999, p. 154-160).

Dès son émergence, le mouvement Lavalas prend ainsi une configuration déterminée qui sous-tendra toute son expérience : un centre d’équilibre erratique et mythique, un noyau dirigeant continuellement en concurrence pour le partage du pouvoir, une périphérie populaire mystifiée et fidélisée sélectivement par des procédés clientélistes.

La mise hors jeu de l’acteur populaire

Cette configuration permet de comprendre pourquoi l’expérience Lavalas est synonyme de mise hors jeu de la participation populaire dans le processus politique en Haïti, alors même qu’elle se présente comme l’émanation du vaste mouvement participatif mobilisé pour obtenir le départ de Jean-Claude Duvalier et veiller sur les revendications populaires après ce départ. Les différentes composantes du noyau dirigeant de Lavalas se sont toujours entendues minimalement sur la volonté d’occuper tout l’espace de pouvoir disponible. Le pouvoir Lavalas s’est en conséquence toujours considéré comme l’incarnation du pouvoir populaire, même lorsqu’il est apparu clairement sur le plan électoral que la population boudait sciemment toutes les composantes de Lavalas indistinctement.

Mise hors jeu politique

La mise hors jeu de la population comme acteur politique, à travers ses nombreuses organisations de terrain, a pris différentes formes sous le pouvoir Lavalas. La première de ces formes est bien entendu « politique » : la participation est restée un pur slogan, tant en 1991, que de 1994 à 1997. Aucune forme de relais organique n’a vu le jour entre les responsables politiques et les organisations de terrain. Pourtant, Lavalas a aussi usé et abusé du soutien populaire : en 1990 d’abord, pour appuyer l’initiative du secteur de la société civile par un vote massif en faveur du candidat à la présidence ; de septembre 1991 à septembre 1994 ensuite, pour résister au putsch, puis à la répression militaire et à l’embargo international, enfin au terrorisme urbain des escadrons de la mort appuyés par la C.I.A. ; d’octobre 1991 à mars 1995, pour garantir le respect des engagements américains : le départ de Cedras et le passage à une présence militaire internationale sous le commandement de l’ONU. C’est fatiguée des belles promesses et des manoeuvres autour des législatives de juin 1995 (qui tournaient à un véritable chantage d’Aristide quant au prolongement ou non de son mandat pour les trois années passées en exil) que la population s’est désintéressée du scrutin et à pris ses distances par rapport à la nouvelle classe politique. Mais à travers ce retrait, elle manifestait surtout sa déception à l’égard de la politique d’impunité menée dès le retour du président et face à l’absence de réponse aux revendications contre la vie chère, alors même que les tractations avec le FMI battaient déjà leur plein et qu’on parlait même d’engagement antérieur au retour présidentiel...

C’est ainsi que depuis juin 1995, la population n’a pu que prendre acte de sa mise hors jeu politique. Les élections présidentielles de décembre 1995 ont rappelé le triste souvenir de la mascarade qui porta Leslie Manigat au pouvoir en janvier 1988. Mais le pire était encore à venir puisque les élections d’avril 1997 ont ramené le pays aux pratiques cyniques du duvaliérisme : argent, armes et alcool ont seuls permis de faire la différence dans l’indifférence générale. La population n’a pu qu’assister passivement à un combat de chefs et, là où elle a tenté de s’organiser pour imposer un candidat représentatif, elle a été déboutée avec des méthodes relevant de la plus grande désinvolture. Les élections ont donc été récupérées au profit de la nouvelle classe politique pour tester ses rapports de force internes et tenter d’imposer un nouveau partage du pouvoir. Si l’on considère qu’en principe l’expression d’un vote n’est qu’un aboutissement provisoire du processus de structuration de la société civile, on peut dire, qu’en Haïti, le vote démocratique dans sa brève histoire n’a connu qu’un contact ponctuel avec la structuration des organisations civiles en 1990 et qu’il a ensuite été détourné au point de favoriser la régression du processus de structuration sociale de la participation politique.

Mise hors jeu juridique

Mais cette mise hors jeu politique de la population est loin d’être la seule caractéristique de l’expérience Lavalas. La population a subi une deuxième forme de mise hors jeu, durant ces sept années, qu’on pourrait qualifier de juridique. Alors qu’il était essentiel de doter le pays d’institutions nouvelles pour rendre opérationnelle la Constitution de 1987, l’expérience Lavalas s’est soldée concrètement par la mise au rancart du processus de réforme de la justice passant par le jugement des criminels et la restitution dans leurs droits des victimes du duvaliérisme et de ses derniers soubresauts militaires. Mais les huit premiers mois du pouvoir Lavalas ont été dominés par un procès Lafontant des plus lamentable, qui a tourné en dérision le système judiciaire haïtien et justifié les réprimandes (complaisantes à l’égard des justiciables) d’un rapport annuel d’Amnesty International (1997). De retour au pays, le pouvoir Lavalas n’a soutenu que du bout des lèvres la Commission de Vérité et de Justice, pour ensuite la miner de l’intérieur par une présidence incompétente, et finalement ignorer le maigre rapport (dont l’aspect volumineux provient essentiellement de la vaste compilation réalisée en annexe sur des données de deuxième main : Si m pa rele, 29 septembre 1991—14 octobre 1994, Port-au-Prince, 1995 : 147 pages de rapport dont 100 descriptives, 15 d’analyse, 30 de recommandations, et 773 pages d’annexes). La réforme de la justice a été confiée à des experts américains. Ceux-ci ont donné le ton en attirant l’attention sur la faiblesse des infrastructures et sur un manque de communication (sic). Quant à la communauté internationale, mission onusienne en tête, elle est entrée dans le schéma américain et a choisi des terrains neutres d’intervention, comme celui de la réforme du système pénitentiaire (qui signifie surtout la réfection des bâtiments pénitentiaires et l’appui à l’administration). Pourtant, les conflits violents engendrés déjà par les premiers coups d’essais d’une réforme agraire (qui refuse de soumettre sa politique générale au Parlement) ont de nouveau révélé toutes les déficiences du système judiciaire en place et le danger que représente ce genre d’opération en contexte d’impunité. Au bout du compte, l’expérience Lavalas a conduit à l’annulation pratique de l’accès à la justice pour les victimes de la dictature et de la répression militaire. Ainsi le « légalisme » de la société civile a révélé, sous le pouvoir Lavalas, son véritable visage : loin d’être une lutte conséquente pour occuper l’espace légal, il s’agissait d’une stratégie de contrôle et de normalisation des revendications populaires qui visait uniquement à rendre l’espace légal aux élites dirigeantes, sans même un projet précis.

Mise hors jeu sociale

La troisième forme de mise hors jeu subie par la population est sociale. La ligne populiste épousée par le pouvoir Lavalas l’a, en effet, conduit sur les traces du secteur de la société civile, à s’ériger en interprète autorisé des attentes populaires. Au lieu de permettre à celles-ci de se développer et de s’approfondir, le pouvoir Lavalas s’est contenté de les réduire en slogans simplistes et démagogiques du genre : « analphabète, pas bête ». Mais en même temps que ces slogans tentaient d’envoûter l’imaginaire frustré de la population, ils cachaient une tendance beaucoup plus dommageable : celle consistant à « minimiser » les attentes populaires et à légitimer l’idée d’une politique à deux vitesses : pour les pauvres, une misère digne ; pour les riches, la modernisation et la globalisation économique. Dans cette ligne, l’OPL est même parvenue à restreindre les ambitions populaires à l’offre honnête et pacifique d’une force de travail au profit de l’avancement de la nation haïtienne tout entière.

On en est donc arrivé avec Lavalas à ravaler les attentes populaires au niveau d’une exploitation digne, dans un système de production plus rentable et mieux adaptée aux contraintes de l’ordre économique mondial. On croit rêver quand on connaît le coût de la main d’œuvre haïtienne pour une entreprise américaine et les conditions de travail qui sont imposées... De plus, l’enrichissement rapide et ostentatoire de la nouvelle classe politique partageant les dividendes du pouvoir a aussi contribué à la mise hors jeu sociale de la population. Si l’on ajoute au train de vie injurieux de ce secteur, le niveau de vie affiché par les agents des organisations internationales, on comprendra que la fracture sociale en Haïti s’est encore creusée depuis 1994. La population devient comme étrangère dans son propre pays et doit accepter pour survivre de délaisser les produits locaux pour s’approvisionner aux surplus alimentaires des agriculteurs américains. On en arrive à un point tel que le coût de la vie met directement en situation d’assistance la majorité de la population. On est loin aujourd’hui des visions idylliques de l’économie vernaculaire des campagnes haïtiennes (les « bourgs-jardins » de Georges Anglade et le « pays en dehors » de Gérard Barthélémy). On assiste plutôt à la déstructuration des derniers îlots de résistance à travers une réforme agraire qui choisit sciemment d’instaurer le désordre au mépris des échéances financières des paysans. Progressivement, la population est ainsi forcée de rentrer dans les cadres de l’action humanitaire. Le volet d’aide à la population pauvre ne relève pas de ce point de vue d’une politique sociale cohérente à mener par l’Etat, mais d’abord d’un minimum d’existence à garantir grâce à l’action plus souple et plus proche des organismes privés de développement.

Mise hors jeu culturelle

L’enfermement de la population dans un rôle attendu de « masse spontanée sans direction précise » constitue une quatrième forme de mise hors jeu de la population qu’on nommera culturelle. Puisqu’il faut un code imagé et des symboles pour mobiliser la population, un langage particulier doit lui être réservé. Depuis ses débuts, la ligne de Lavalas à ce sujet n’a pas changé. Elle consistait tout simplement à se poser en miroir de manière à renvoyer à la population sa propre image. Le pouvoir s’est contenté de mimer les valeurs et les attitudes de la population dans sa résistance ambiguë au pouvoir totalitaire, mêlant fascination et ressentiment. Il fallait donner l’impression de mener une stratégie de confusion, de garder en réserve des atouts majeurs, bref de jouer au plus fin tout en gratifiant de belles paroles pour endormir la vigilance de l’ennemi. Parler, plus pour se donner confiance à soi-même et attirer des protections, que pour raisonner et débattre. De cette manière, le pouvoir renvoyait à la population, grâce à un procédé mimétique, l’image de son propre idéal d’intelligence et de gouvernement. L’attente politique à l’égard du pouvoir était de cette manière comme renfermée sur elle-même, bouclée en quelque sorte sur sa croyance dans des forces cachées, transmises par le rattachement aux ancêtres. La croyance en la possession favorise un certain respect à l’égard des produits historiques de l’ordre politique : le personnage qui s’impose en héros d’un destin mythique devient une légende vivante, parce qu’il bénéficie de la reconnaissance collective comme « possédé » qui concentre les forces spirituelles d’une communauté. Le pouvoir du possédé n’est plus alors que l’effectuation du désir de possession qui habite chacun comme son possible le plus possible, c’est-à-dire comme son affranchissement à l’égard de sa condition inférieure et son accomplissement comme esprit supérieur ouvrant la marche d’une communauté d’êtres libres. La population s’est ainsi trouvée, pour le renforcement de sa croyance, comme prisonnière de son double. Constamment renvoyée à elle-même et à son propre rêve d’émancipation, elle n’avait de prise sur aucun mécanisme de transfert de pouvoir. Loin d’être initiée par le pouvoir Lavalas à une nouvelle culture démocratique du pouvoir, elle s’est retrouvée devant une nouvelle version de la manipulation de l’imaginaire par la culture totalitaire.

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