Pourquoi tuer Jean Dominique ?

Michèle Duvivier Pierre-Louis

p. 105-111

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Michèle Duvivier Pierre-Louis, « Pourquoi tuer Jean Dominique ? », Chemins critiques, Vol 5, nº 1 | 2001, 105-111.

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Michèle Duvivier Pierre-Louis, « Pourquoi tuer Jean Dominique ? », Chemins critiques [En ligne], Vol 5, nº 1 | 2001, mis en ligne le 30 avril 2017, consulté le 18 janvier 2018. URL : http://www.cheminscritiques.org/487

Le 3 avril 2000 Port-au-Prince se réveille trois balles au cœur.
Et c’est tout le pays qui pleure.

On a tué Jean Dominique et le gardien de sa radio, Jean-Claude Louissaint. On les a abattus dans la cour de la radio, leur lieu de travail. Exécution minutieusement préparée, habilement perpétrée. Sans répétition générale, sans bavure. Jean est mort en une fraction de seconde. Seul, armé de sa seule pipe. Tout s’est passé comme si l’assassin, de manière préméditée, avait voulu signifier le caractère emblématique de son crime. Aussi bien l’élimination physique et les taches de sang répandues sur ce sol, que le bruit terrifiant et antithétique des balles dans cet espace de parole, symboliseraient ainsi à jamais la transgression ultime. Le passage à l’acte, sans retour, sans recours.

La voix s’est tue. On ne l’entendra plus sinon dans des textes déjà dits, des face-à-face d’hier, quelles que soient par ailleurs leurs résonances actuelles. La voix ne dira plus jamais au présent. C’est sans doute là, la raison de l’assassinat. Faire taire la voix qui dérangeait, qui dénonçait avec intelligence, avec insolence, avec irrévérence, avec arrogance même quelques fois. Deux questions nous viennent donc à l’esprit. Pourquoi ? Et la réponse ne semble prêter à aucune équivoque. Nous venons de le suggérer. Pour que la voix n’emplisse plus les ondes tous les matins à sept heures. La voix qui expliquait, grinçait et raillait. La voix qui entre deux exils avertissait, tremblante de colère, « les assassins sont dans la ville ». Il savait bien Jean, que la mort le guettait au bout de son micro. Dans un pays comme Haïti, le métier de journaliste tel qu’il le concevait s’exerce dans un corps à corps constant, une complicité même avec la mort. Mais lui avait pu jusque là déjouer tous les plans mortifères et passer entre les mailles des coups de filet. Si bien qu’il avait même annoncé publiquement, quelques mois avant sa mort, qu’il était prêt à reprendre le chemin de l’exil devant la montée de la violence et de l’intolérance. On ne lui en a pas laissé le temps. Aurait-on pris les enfants du Bon Dieu pour des canards sauvages ?

Mais, l’autre question qui nous taraude depuis déjà neuf mois, la plus importante en fait puisqu’il s’agit d’un assassinat : Qui ? Qui a froidement pris la décision, commandité l’acte, passé au tri les hommes de main et au crible le corps de Jean ? Qui a payé la prime, récompensé le crime ? Qui ? Les hypothèses sont multiples.

Disons d’entrée de jeu que notre intention n’est pas de jouer à combler les lacunes de la police judiciaire. Jean, jusqu’au jour de sa mort a été le Conseiller du Président de la République. En conséquence, la mise en branle de l’action publique a pu être ordonnée en haut lieu et les mesures prises sans délai pour lancer l’enquête sur les traces des assassins. N’ont pas bénéficié de telles faveurs, d’autres crimes célèbres, sur lesquels le temps a coulé sans rien révéler de plus que ce qui se disait déjà le jour même sous forme de rumeur ou de suspicion. Ceci dit, l’action célère du Chef de l’État n’a atténué en rien les embûches ou obstacles sur lesquels l’enquête devait constamment buter, pour revenir presque toujours à la case départ. Il faut également signaler que la veuve de Jean, Michèle Montas, a sans relâche tenu le dossier à bras le corps, ne laissant aucun répit aux commissaires et juges instruisant l’affaire. Tout ceci pour dire que l’enquête se poursuit, dans le secret de l’instruction. Et il faut que justice soit faite.

Notre quête à nous est d’un autre ordre. Jean a été un ami personnel et un collaborateur de la revue. En 1993, nous avions en effet, en plein coup d’État, publié, dans le numéro sur le « Nationalisme », son long article, « Haïti : le mandat. Qui a peur de la participation ? » (Chemins Critiques, vol. 3, N° 1-2/décembre 1993). Nous lui devons, et c’est là un hommage que nous lui rendons, de questionner sa disparition, de chercher une certaine lisibilité à ce crime crapuleux et de tenter de mettre en lumière les paradoxes qui l’entourent.

En premier lieu, à bien considérer ce qui se passe aujourd’hui, la prise de parole libre semble une nouvelle fois poser problème dans notre pays. Des journalistes sont publiquement menacés, des médias attaqués aussi bien à Port-au-Prince qu’en province. L’assassinat de Jean préfigurait-il les autres violations graves relatives à la liberté d’expression qui depuis ne cessent de se répéter ? Et la liste s’allonge. Citons en passant, l’attaque organisée le 25 novembre dernier par des nouveaux élus locaux « contestés » contre les habitants de la paroisse de Pliché d’où émet Radyo Vwa Peyizan Sid, une radio communautaire qui diffuse des programmes éducatifs à l’intention des populations largement paysannes de la région. Il faut sans doute rappeler qu’au début de l’année 2000, l’antenne de Radyo VPS plantée au haut du Morne Brûlé, pas trop loin des Cayes, avait déjà été l’objet d’un acte de sabotage. Des pertes sérieuses avaient été enregistrées et la radio avait dû cesser ses émissions pendant quelques jours. Les appels de menaces anonymes enregistrés dans divers médias le jour même et les jours qui suivront les élections de novembre 2000, parce que les reportages sur le vif faisaient état de la faible participation au scrutin et du bourrage de bulletins déjà cochés dans les urnes. Les émissions volontairement interrompues par excès de prudence ou tout simplement par peur. Y aurait-il donc, comme au temps de la dictature, une volonté délibérée de revenir au « baboukèt », au « temps de se parler par signes » ?

Au simple rappel de ce qui se passe aujourd’hui nous reviennent en mémoire les événements d’un autre temps marqués pourtant d’une étrange ressemblance avec ce que nous venons de décrire, puisqu’ils renvoient tous à l’interdit imposé à notre société depuis l’esclavage, la liberté de parole. Rappelons-le. L’esclave est muet, frappé d’un double mutisme : l’impossible communication devant l’inintelligibilité de langues inconnues et le déni de parole lié à la condition instituée par le Code Noir. Sa parole ne peut être qu’un chuchotement, une « parole en daki » toujours marronne, toujours clandestine. Cette tare laissera son empreinte tout le long de notre histoire. L’État indépendant, nouvellement créé adoptera dès le départ des pratiques arbitraires de pouvoir, réaffirmant, de manière paradoxale, des interdits de l’ordre colonial. Lequel de nos gouvernements a su par la suite tolérer le libre exercice de la parole et l’analyse critique de ses faits et gestes, ou tout simplement le discours libre sur le pays, la vie des gens, la culture, le discours en rupture avec la langue de bois officielle ? On se souviendra donc des circonstances, sous Duvalier, de la disparition de Ezéchiel Abélard, de l’assassinat de Gasner Raymond, l’arrestation de Marcus Garcia, de Elsie Ethéart, Pierre Clitandre, Jean-Robert Hérard, Richard Brisson, Konpè Filo, Konpè Plim, Lilianne Pierre-Paul et des autres journalistes de Radio Haïti Inter en 1980. Comme Jean Dominique, ils connaîtront l’exil et ses souffrances.

La même crainte se dissimule derrière tous ces actes arbitraires, le même mobile pousse à la répétition ad nauseam des descentes de lieux, des assassinats et des crimes, quelles que soient par ailleurs les justifications avancées. Les mêmes questions semblent toujours hanter les officines du pouvoir : et si le peuple se mettait à écouter ces journalistes, ces animateurs, ces intellectuels ? Et si les gens du pays, les professionnels, les ouvriers, les paysans, les femmes, les jeunes, à l’écoute de cette parole qui circule, commençaient à se poser des questions et à adopter des positions différentes de celles du pouvoir ? Et s’ils se mettaient à comprendre les choses et à demander des comptes ? La liberté de parole pose en son principe même le problème de la liberté tout court. Et c’est cette conquête que nous croyions avoir faite en 1986 et en 1991. « Baboukèt la tonbe », s’écriait-on victorieux. Le coup d’État viendra fragiliser davantage une situation encore précaire et les conditions du retour à l’ordre constitutionnel n’en ont pas atténué l’aggravation, malgré les apparences.

Jean Dominique est-il mort parce que sa parole était jugée menaçante pour le pouvoir, comme en 1980 ? Pourtant, il était du pouvoir. Il le défendait. Il en était le porte parole en quelque sorte, s’attachant à justifier le bien-fondé de tel projet ou de telle action du gouvernement, cherchant à montrer dans le détail que le peuple des campagnes et des bidonvilles, particulièrement les paysans, étaient les principaux bénéficiaires des politiques gouvernementales. Au risque de se tromper. Alors pourquoi un tel crime aurait-il été pensé par des alliés, des amis ? Sauf si le pouvoir, loin d’être monocéphale et monolithique était traversé de contradictions et de courants opposés ? Peut-être. Ceci n’exclurait donc pas une faille, lieu de fermentation de la préméditation. Possible.

Il faut sans doute rappeler que l’accession au pouvoir du gouvernement Lavalas en 1991 est une résultante de la mobilisation d’un vaste mouvement populaire dont la lente maturation remontait aux années dures de la dictature. Mouvement acéphale comme lavait signalé Jean Dominique dans son article « La fin du marronnage haïtien : éléments pour une étude des mouvements de contestation populaire en Haïti » (Collectif Paroles, N° 32 mai-décembre 1985). « Collective, la fronde populaire est aussi résolument acéphale. Durant douze ans de luttes, a-t-on pu identifier les responsables d’agitations à Bocozel, Raboteau, La Fossette ? » écrivait-il à l’époque (p. 44). Et plus loin, « Le mouvement n’a cependant pas encore trouvé l’articulation politique indispensable pour transformer tous ces préparatifs de terrain en mobilisation pour un coup décisif... Quelques leaders "naturels" portés en avant par différentes vagues se sont retrouvés dansant seuls ’’devant la bande’’ Ils finissaient souvent paralysés ou corrompus par le système. » (p. 46). En 1990, le « peuple revendicatif » avait-il trouvé cette articulation politique ? Il croyait cependant avoir enfin trouvé son leader. Celui à qui il donnerait le mandat de le sortir de sa marginalité historique, et de lui conférer dès lors en retour le statut de citoyens à part entière. Après Jean, beaucoup d’analystes se sont penchés sur le sens et la portée de ce que l’on a appelé depuis « l’irruption des masses sur la scène politique ». Cependant, cette lame de fond porteuse de revendications politiques aussi bien que sociales ravivait continuellement dans beaucoup de secteurs du pays, principalement les élites et la classe politique traditionnelle, la vieille peur ancestrale vis-à-vis des couches populaires pauvres. La panique atteignait parfois un paroxysme. Jean Dominique a été un des plus fins analystes des mutations qui ébranlaient et ébranlent encore notre société et surtout des résistances protéiformes qui s’opposent toujours à toute remise en question du statu quo ante. Du haut de son micro, depuis son retour d’exil en 1986 et la réouverture de sa radio grâce à un immense mouvement de solidarité nationale, il relançait continuellement les débats sur la nécessaire inclusion des couches populaires dans la vie de la cité, n’hésitant pas à pourfendre ceux qui sous des prétextes divers n’affichaient vis-à-vis de ce processus que « la peur d’une invasion des barbares » pour reprendre l’expression de Laënnec Hurbon. (Le Barbare imaginaire, 1987 p. 143). De plus, les actions de tel militaire ou tel ministre corrompu, tel homme d’affaires malhonnête, tel industriel sans foi ni loi faisaient souvent l’objet d’éditoriaux célèbres où la critique ne laissait rien dans l’ombre. Il appelait aussi à la vigilance contre les opportunistes de tous bords et prévenait :

À tout instant, la vieille corruption macoute s’infiltrera, à travers la bureaucratie civile et militaire, et aussi à travers la représentation parlementaire. (Chemins Critiques, article cité, p. 182).

C’est dans ce même ordre d’idées et dans cette même ligne éditoriale que depuis le retour à l’ordre constitutionnel et surtout depuis la présidence de René Préval, son ami, il continuera son travail de journaliste, fort de ce qu’il appelait lui-même « son engagement dans la lutte pour le changement. » À l’écouter, nous le répétons, toutes les actions du gouvernement reflétaient la volonté populaire et s’adressaient aux besoins des couches populaires pauvres, particulièrement des paysans. Tout le reste n’était pour lui qu’un vaste complot. Complot des lavalassiens déçus qui n’aspiraient qu’à déloger Préval et le remplacer au pouvoir, voulant ainsi dénaturer le « mandat populaire ». Complot de certains lavalassiens actifs qui souhaitaient accaparer tout le pouvoir pour eux tout seuls. Complot des secteurs duvaliéristes-macoutes, nostalgiques du pouvoir. Complot des impérialistes alliés à l’oligarchie traditionnelle qui, exécrant les mouvements populaires ici et ailleurs, croyaient toujours possible leur projet de « démocratie contrôlée ». Complot de tous ceux qui ont manifesté depuis toujours une « haine du peuple. » Complot de tous ces secteurs réunis. C’est ainsi qu’il s’en était pris publiquement à ceux qui voulaient réhabiliter la mémoire d’un ancien militaire duvaliériste mort en prison. Comme il s’en était pris à un directeur de média qu’il accusait d’avoir comploté contre l’accession de Lavalas au pouvoir ; à un ex-militaire lavalassien qui, un jour d’octobre 1999, avait semble-t-il commandité une manifestation contre Radio Haïti ravivant du même coup la vieille histoire de couleur ; à une firme pharmaceutique locale pour avoir fabriqué un médicament avec des produits toxiques et causé ainsi la mort et les infirmités de près d’une centaine d’enfants ; aux importateurs d’éthanol qu’il accusait d’accepter tacitement que ce produit serve à falsifier le clairin ; aux ambassades étrangères et à leurs interventions intempestives dans les affaires internes du pays.

La liste est longue et les limiers de la police judiciaire auront fort à faire. Ces faits sont publics. À la justice donc de faire son travail. Nous concédons que l’instruction du dossier soit complexe, difficile, voire dangereuse. Mais, nous n’attendons rien de moins que la vérité, pour que justice soit faite, c’est-à-dire que les coupables soient jugés et punis selon la loi.

Notre souci de vérité nous pousse aussi à une dernière interrogation. Et si Jean s’était trompé ? Non pas sur le sens de son engagement et sa fidélité à la cause paysanne. Sur ce point, nul ne saurait en questionner l’authenticité. Ni non plus dans ses analyses du caractère résolument antidémocratique d’une bonne partie du secteur déclaré en opposition à lavalas. Mais, à la lumière des événements ayant cours dans le pays, les fraudes massives aux élections de mai, l’importante abstention populaire aux élections de novembre, (on se souviendra de décembre 1990) les mensonges officiels qui renvoient encore une fois au mépris du peuple, la violence et l’intolérance des nouvelles forces de frappe de lavalas, les « chimères », la dégradation continue de l’environnement général, et plus encore, la mise à l’écart effective des couches populaires sinon dans quelques poches contrôlées et instrumentalisées par le pouvoir, serait-il encore convaincu que ce pouvoir exécute toujours le « mandat populaire » ? Lui qui aimait tant à répéter, « il faut apprendre à décoder les signes et le sens des actions qui viennent de la base », quelle interprétation donnerait-il aux faits actuels ? (« Les faits sont têtus », aimait-il aussi dire.) Nous savons bien qu’il prendrait le temps de fustiger les projets de l’opposition, mais quelle lecture ferait-il de la dérive du pouvoir ? Quelles conclusions tirerait-il alors de ses propres analyses ?

Malheureusement il n’est plus là pour nous répondre. Et c’est justement ce que voulaient ses assassins.

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