La photographie haïtienne au XIXe siècle

Frantz Voltaire

p. 307-315

Citer cet article

Référence papier

Frantz Voltaire, « La photographie haïtienne au XIXe siècle », Chemins critiques, Vol 6, nº 1 | 2017, 307-315.

Référence électronique

Frantz Voltaire, « La photographie haïtienne au XIXe siècle », Chemins critiques [En ligne], Vol 6, nº 1 | 2017, mis en ligne le 05 avril 2017, consulté le 19 janvier 2018. URL : http://www.cheminscritiques.org/457

L’apparition de la photographie en Haïti date du règne de l’empereur Faustin Soulouque dont le couronnement de 1852 a été immortalisé par des prises de daguerréotypes. L’original de l’album impérial fort bien documenté publié pour l’occasion est introuvable. Mais, des reproductions dans divers médias d’époque de cette série de daguerréotypes, faite par le photographe A. Hartmann, ont laissé des preuves éloquentes de cette cérémonie. Le daguerréotype, rappelons-le, est un procédé photographique inventé en 1839 par Louis-Jacques-Mandé Daguerre (1787‑1851) et Nicéphore Niépce (1765‑1833), maître de l’héliographie. Ce procédé consistait à fixer une image dans une camera oscura sur une plaque de cuivre enduite d’une émulsion d’argent et développée aux vapeurs d’iode permettant ainsi d’imprimer une image unique, sans négatif.

Caricature de Soulouque par Cham

Image 100000000000028C000002EE3159CA8D.png

La Princesse Olive, fille de Faustin Soulouque, par A. Hartmann 1852

Image 10000000000002520000033CF939D869.png

Portrait de Louis Étienne Salomon par A. Hartmannn 1852

Image 10000000000002680000033CF6545DA9.png

Les daguerréotypes ont fourni les premiers témoignages de la représentation des classes dirigeantes haïtiennes. Ces images s’éloignent de l’exotisme occidental puisque, jusque-là, la représentation visuelle de ces gens-là par les occidentaux était plutôt caricaturale, quand elle n’était pas simplement l’œuvre de peintres curieux de ce qui se passait dans ce nouvel État mené par d’anciens esclaves devenus maîtres de leur destinée. Le caricaturiste Cham, par exemple, est célèbre en France pour ses représentations d’Haïtiens qui défrayaient alors les manchettes. La caricature est grandement utilisée pour faire écho aux textes des journalistes occidentaux de l’époque qui s’en donnaient à cœur joie et rivalisaient de leurs propos racistes à l’égard des Haïtiens. Alors les politiciens, héritiers de la révolution haïtienne, tentent avec le portrait photographique de contrecarrer les préjugés défavorables à leur égard en projetant a contrario une image d’humanité, de respectabilité et de personnes civilisées.

Anténor Firmin (1850‑1910) en tenue de diplomate

Image 100000000000025E0000033CF4DEB0F1.png

Photographe inconnu

Frédéric Marcelin (1848‑1917)

Image 100000000000024E0000033CD615BDA0.png

Écrivain et homme politique

Photographe inconnu

Le Président Florvil Hyppolite, vers 1890

Image 10000000000001880000033C90B8A752.png

Photographe inconnu

Le procédé photographique du daguerréotype a perduré jusque vers 1854. Il était extrêmement lent et coûteux. Un nouveau procédé, l’ambrotype, avait alors fait son apparition. Il est inventé par Marcus Aurelius Root (1808‑1888) qui utilise un négatif sur une plaque de verre au collodion (vernis semblable à la cellophane), sous-exposé à la prise de vue, puis blanchi chimiquement au développement. Posée sur un fond noir, l’image apparaît en positif. Il est moins coûteux. Le temps de pose est moins long. Cette nouvelle technique va alors connaître un essor particulier. Et, l’ambrotype évolue. La photographie se démocratise, si on peut dire. L’adoption du procédé Talbot (William Henry Fox Talbot [1800‑1877]) avec la « calotype » apparue depuis 1840, permettra de produire plusieurs exemplaires d’une image à partir d’un seul négatif. Ces techniques photographiques nouvelles séduisent des photographes portraitistes qui commencent à s’installer en Haïti dès 1860. Plus d’une quinzaine de studios dont ceux de D. Pouilh, Natson, E. Mevs, Montfleury ouvrent leurs portes à Port-au-Prince, au Cap-Haïtien et dans certaines grandes villes du pays.

L’empire disparaît en 1859. Soulouque est remplacé par le président Fabre Nicolas Geffrard. Ce changement de système et de leader crée pour la bourgeoisie haïtienne les conditions de son affirmation comme force montante. En effet, en 1860, la signature du Concordat avec l’église catholique suivie par l’établissement d’écoles congrégationnistes, la reconnaissance d’une Haïti indépendante par les États-Unis en 1862 et l’achèvement de la dette de l’indépendance à la France en 1883, créent enfin les conditions de normalisation des relations d’Haïti avec les grands pays occidentaux. Et, les techniques photographiques évoluent sans s’arrêter.

Sénèque Viard, diplomate

Image 100000000000022A0000033C947CFEB5.png

Photographe inconnu

Les Frères Auguste du Cap Haitien

Image 100000000000025E0000033CFD7D3E71.png

Studio Luc de Cede, 1890

Nina Auguste du Cap Haitien

Image 10000000000002520000033CC055AC4C.png

Sans date

La photographie devient désormais plus accessible. Le développement de la photo-carte-de-visite et la constitution des albums de famille vont généraliser le portrait. Le portrait photographique devient, pour une élite soucieuse de respectabilité, la manière de se singulariser  ; et se faire « tirer le portrait », un acte symbolique lors duquel les notables font valoir leur individualité. La photographie joue pour cette élite un rôle critique dans la redéfinition de l’image visuelle qu’elle a d’elle-même. Les photos d’époque nous obligent aussi à repenser le rôle de l’imaginaire visuel dans la constitution d’une nouvelle identité de classe, mais aussi d’une nouvelle esthétique basée sur le réalisme du nouveau médium.

Dès les années 1880, l’album de famille devient, en Haïti, un objet coutumier. Dans les familles aisées, il sera adopté comme un objet fétiche pour exposer le rang social et la réussite familiale. À la manière d’un récit, il vient documenter les rituels et les faits marquants de la famille. Les albums deviennent patrimoine et passeront de main en main, de génération en génération, les femmes assurant leur transmission. Dans ces albums, des portraits ! En buste, de groupe ! De face plutôt que de profil ! On regarde parfois de biais la caméra. Le portrait est soigneusement construit. L’image projetée fait preuve d’une objectivité à tous égards et se veut tout à fait réaliste.

Ida Salomon Faubert

Image 10000000000002100000033CC23F8542.png

Photographe Sartony Circa, 1899

Personnage inconnu

Image 10000000000002160000033CE389FDCA.png

Studio Léon et Lamothe

Julia Prin

Image 10000000000002720000033CA40162F4.png

Studio Ed.G.Mevs et co. Port-au-Prince, 1899

L’élite haïtienne conférait une valeur de vérité à la photographie, mais elle acceptait aussi que les représentations soient quelque peu manipulées par le photographe pour que celles-ci soient en accord avec les valeurs idéologiques dominantes. L’image est vraie. Elle est réelle. Elle témoigne… Et, c’est cette confiance dans la fidélité et le réalisme du médium qui va favoriser l’engouement pour la photo. En quelque sorte, le portrait photographique permettra d’être sujet et objet à la fois. Face à l’objectif, je suis celui que je crois être et, pour le photographe, celui qu’il croit que je suis.

Jusqu’à l’occupation d’Haïti par les Américains (1915‑1930), la photographie reste l’apanage des classes aisées. Les clichés des studios de photographie évoquent l’émergence d’une élite postcoloniale occidentalisée, désireuse de préserver sa propre mémoire. Les sujets posent pour le photographe souvent dans les décors artificiels des studios. À partir des dernières décennies du XIXe siècle, avec les transformations techniques et un matériel plus léger, la photographie sort du studio et les photographes commencent à documenter la vie quotidienne telle que saisie par l’objectif. Leurs photos vont révéler une autre Haïti, celle des gens ordinaires vaquant à leurs occupations quotidiennes, celle dont les pratiques et les croyances rappellent la terre mère, l’Afrique. Ces photographies émeuvent parce qu’elles sont loin des premières photos des célébrités du monde politique, des affaires ou de la culture. Ce sont des photos anonymes de gens qui ne figurent pas dans les manuels d’histoire.

Inconnue

Image 100000000000024E0000033C6FAA569E.png

Photographe inconnu, 1897

Mr et Madame Louis Pagenstecher

Image 10000000000002760000033CC6AB3936.png

Photographe Sarthou, Cap Haitien, 1870

Fillette

Image 10000000000001FB0000033C35A2CA8E.png

Studio Morin, 1875

Certaines photographies ont été sélectionnées dans la vaste collection du CIDIHCA. Elles ne sont pas choisies au hasard. Toutes les personnes dont on expose les portraits semblent avoir quelque chose en commun qui est de l’ordre de l’appartenance au même groupe. Comme dans les portraits des albums de famille. D’autres traduisent plutôt une atmosphère. Si elles nous touchent toutes, c’est d’une manière subtile : une photo n’a jamais été qu’un jeu subtil entre le hasard, la lumière et le temps pour fixer l’instant.

Mr Eugène Robert Borno, père du président Louis Borno

Image 10000000000001ED0000033C010E5586.png

Photographe inconnu

Mr Jean Baptiste Jacob

Image 10000000000002340000033C95434A45.png

Photographe Ed. G. Mevs, 1898

Marie

Image 10000000000002660000033C3C147368.png

Photographe Ed.G.Mevs, sans date

Inconnue

Image 100000000000021E0000033C1A4CC99F.png

Photographe inconnu

Mr Thiesfield des Gonaives, 1880

Image 10000000000002080000033CC53D45EF.png

Photographe inconnu

Mr Houbban, 1899

Image 10000000000002760000033C8684F005.png

Photographe Watson

Un grand propriétaire, 1908

Image 100000000000024E0000033C63069E2F.png

Photographe Sir Harry H Johnston

Port-au-Prince vers 1885

Image 100000000000028A000001A0436216DF.png

Photographe inconnu

Port-au-Prince. Scène de marché, 1890

Image 100000000000028A000001AC5FB58FBA.png

Photographe inconnu

Mardi Gras. Port-au-Prince, 1890

Image 100000000000028A000001AAD7067E38.png

Photographe inconnu

Marché de la cathédrale, 1890

Image 100000000000028A000001A6E552A180.png

Photographe inconnu

Amar, P-J. La photographie, histoire d’un art, Édisud, 1993, (ISBN 2‑8574‑4680‑2).

Amar, P-J. Histoire de la photographie, P.U.F., collection Que sais-je ?, 1997 (ISBN 2‑1304‑8122‑1).

Barthes, R. La chambre claire, Gallimard 1980 (ISBN 2‑0702‑0541-X).

Boisjoly, F. La photo-carte, Édition Lieux Dits, 2007, (ISBN 2‑9145‑2823-X) 160 pages.

Boisjoly, F. Répertoire des photographes parisiens du XIXe siècle, Éditions de l’Amateur, 2009, (ISBN 978‑2‑85917‑497‑2), 295 pages.

Collectif, From within and without: the history of haïtian photography, NSU Art Museum Fort Lauderdale, 2015 (ISBN 978‑0‑9905063‑4‑8), 95 pages.

Corvington, G. Port-au-Prince au cours des ans, tome II – 1804‑1915, Éditions du Cidihca, 2003, (ISBN 289454‑167‑8) 711 pages.

Freund, G. Photographie et société, réédition du Seuil, coll. Points Histoire no 15, 2001 (ISBN 2‑0200‑0660-X) 224 pages.

Frisch, P. J. Saga Antillaise : les familles Nau, Bazelais et Madiou dans l’histoire d’Haïti et leur généalogie, tome 1, Imprimerie Henri Deschamps, (ISBN 978‑99935‑0‑333‑0) 541 pages.

Frizot, M. Nouvelle Histoire de la photographie, Larousse, 2001 (ISBN 2‑0350‑5280‑7) 776 pages.

Ladrévine, B., Gandolfo, J-P. et Monod, S. « re » Connaître et conserver les photographies anciennes, Comité des travaux historiques et scientifiques (CTHS), coll. Orientations et méthodes, 2007, (isbn 978‑2‑7355‑0632‑3).

Marie, B. La photo sur la cheminée. Naissance d’une culture moderne, Métailié, 1993.

Masanès, F. et Disdéri, E. Essai sur l’art de la photographie, Séguier, 2003.

Michel Frizot, Nouvelle histoire de la photographie, Bordas, 1994 (ISBN 2‑0401‑9976‑4), 775 pages.

Mollier, É. Mémoires d’un inventeur : De la photographie 35mm au rétroprojecteur, Éd. L’Harmattan (Acteurs de la Science), 2009 (ISBN 978‑2‑2960‑8369‑1), 164 pages.

Sagne, J. L’atelier du photographe 1840‑1940, Presses de la Renaissance, 1984, (ISBN 2‑85616‑288‑6).

Sixou, C. Les grandes dates de la photographie, Éditions V.M., 2000 (ISBN 2‑8625‑8208‑5), 227 pages.

Sontag, S. Sur la photographie, trad. Philippe Blanchard, 241p., Bourgeois 2003 (ISBN 2‑2670‑1189‑1).

Caricature de Soulouque par Cham

Caricature de Soulouque par Cham

La Princesse Olive, fille de Faustin Soulouque, par A. Hartmann 1852

La Princesse Olive, fille de Faustin Soulouque, par A. Hartmann 1852

Portrait de Louis Étienne Salomon par A. Hartmannn 1852

Portrait de Louis Étienne Salomon par A. Hartmannn 1852

Anténor Firmin (1850‑1910) en tenue de diplomate

Anténor Firmin (1850‑1910) en tenue de diplomate

Photographe inconnu

Frédéric Marcelin (1848‑1917)

Frédéric Marcelin (1848‑1917)

Écrivain et homme politique

Photographe inconnu

Le Président Florvil Hyppolite, vers 1890

Le Président Florvil Hyppolite, vers 1890

Photographe inconnu

Sénèque Viard, diplomate

Sénèque Viard, diplomate

Photographe inconnu

Les Frères Auguste du Cap Haitien

Les Frères Auguste du Cap Haitien

Studio Luc de Cede, 1890

Nina Auguste du Cap Haitien

Nina Auguste du Cap Haitien

Sans date

Ida Salomon Faubert

Ida Salomon Faubert

Photographe Sartony Circa, 1899

Personnage inconnu

Personnage inconnu

Studio Léon et Lamothe

Julia Prin

Julia Prin

Studio Ed.G.Mevs et co. Port-au-Prince, 1899

Inconnue

Inconnue

Photographe inconnu, 1897

Mr et Madame Louis Pagenstecher

Mr et Madame Louis Pagenstecher

Photographe Sarthou, Cap Haitien, 1870

Fillette

Fillette

Studio Morin, 1875

Mr Eugène Robert Borno, père du président Louis Borno

Mr Eugène Robert Borno, père du président Louis Borno

Photographe inconnu

Mr Jean Baptiste Jacob

Mr Jean Baptiste Jacob

Photographe Ed. G. Mevs, 1898

Marie

Marie

Photographe Ed.G.Mevs, sans date

Inconnue

Inconnue

Photographe inconnu

Mr Thiesfield des Gonaives, 1880

Mr Thiesfield des Gonaives, 1880

Photographe inconnu

Mr Houbban, 1899

Mr Houbban, 1899

Photographe Watson

Un grand propriétaire, 1908

Un grand propriétaire, 1908

Photographe Sir Harry H Johnston

Port-au-Prince vers 1885

Port-au-Prince vers 1885

Photographe inconnu

Port-au-Prince. Scène de marché, 1890

Port-au-Prince. Scène de marché, 1890

Photographe inconnu

Mardi Gras. Port-au-Prince, 1890

Mardi Gras. Port-au-Prince, 1890

Photographe inconnu

Marché de la cathédrale, 1890

Marché de la cathédrale, 1890

Photographe inconnu

Creative Commons Attribution - Pas d’Utilisation Commerciale - Partage dans les Mêmes Conditions 4.0 International