Berthony Saint-Georges, L’éthique de la libération d’Enrique Dussel

Lina Álvarez Villarreal

p. 287-292

Référence(s) :

Berthony Saint-Georges, L’éthique de la libération d’Enrique Dussel. Penser l’altérité et l’utopie à partir du contexte latino-américain. Bruxelles, Peter Lang, 2016, 326 pages

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Lina Álvarez Villarreal, « Berthony Saint-Georges, L’éthique de la libération d’Enrique Dussel », Chemins critiques, Vol 6, nº 1 | 2017, 287-292.

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Lina Álvarez Villarreal, « Berthony Saint-Georges, L’éthique de la libération d’Enrique Dussel », Chemins critiques [En ligne], Vol 6, nº 1 | 2017, mis en ligne le 05 avril 2018, consulté le 18 janvier 2018. URL : http://www.cheminscritiques.org/441

Le livre de Berthony Saint-Georges constitue une excellente porte d’entrée à la philosophie d’Enrique Dussel, figure majeure de la pensée décoloniale lati­no-américaine. L’éthique de la libération d’Enrique Dussel est, notamment, l’une des rares études rédigées en langue française dédiées à la pensée de l’auteur ar­gentin. L’un des traits caractéristiques de ce livre ré­side dans le fait qu’il retrace l’évolution de la philoso­phie de Dussel non pas en signalant l’impact qu’elle a eu au sein de la philosophie latino-américaine, mais en montrant le rapport qu’elle a entretenu depuis le début avec la philosophie occidentale.

Saint-Georges introduit la pensée de Dussel en rendant explicite le dialogue que le philosophe argentin entretient avec des auteurs représentatifs de la philosophie occidentale contemporaine, notamment Karl-Otto Apel, Emmanuel Levinas et Karl Marx. La démarche explicative choisie par l’écrivain haïtien n’est pas arbi­traire. Au contraire, elle est l’expression d’une des prémisses épistémologiques de la philosophie dusselienne, à savoir l’importance pour la philosophie latino-amé­ricaine d’adopter une perspective dialogique qui soit en mesure de montrer les rapports, les héritages, les tensions et les contradictions entre la pensée occiden­tale et celle produite en Amérique latine. « Périphéricité » est le terme employé par Dussel pour désigner cette nouvelle épistémologie qui résulte d’une « appli­cation de la théorie marxiste du centre et la périphérie au champ de la produc­tion du savoir en matière éthique » (Saint-Georges, 2016, 97). Le point central ici consiste à prendre la perspective des victimes de l’histoire (ceux que Frantz Fanon appelait les « damnés de la terre ») pour ainsi aborder de manière critique la tradition occidentale – que ce soit pour dénoncer son côté obscur, voire op­presseur, ou les éléments qui peuvent contribuer à la libération des victimes. Et Saint-Georges d’expliquer que l’originalité de la philosophie de Dussel se trouve précisément dans l’écart qu’il prend par rapport aux postures régionalistes qui se considèrent entièrement détachées de la tradition occidentale, et aux postures qui relèvent d’un universalisme abstrait selon lequel la théorie doit se détacher de toute empiricité. D’après Dussel, la philosophie latino-américaine ne peut pas faire l’économie de la philosophie occidentale, car l’identité latino-américaine est, de fait, traversée par l’événement violent de la domination coloniale, domination qui n’a pas été exclusivement économique et politique, mais aussi culturelle. De même, la philosophie doit trouver son point d’ancrage dans les conditions géopo­litiques qui sont les siennes pour ainsi déceler les mécanismes d’oppression des damnés et contribuer à leur libération.

Une fois rendu explicite le contexte géo-historique et culturel au sein duquel émerge la pensée dusselienne (chapitre 1), ainsi que la contribution que cet auteur apporte en termes épistémologiques (chapitre 2), Saint-Georges s’attelle à mettre au jour les points de rencontre et d’écart entre l’éthique de la libération de Dussel et les éthiques contemporaines qui appartiennent à la tradition occidentale. Ainsi, Saint-Georges analyse sous le prisme de la pensée dusselienne l’éthique de la dis­cussion d’Apel (philosophe avec qui Dussel entretient un véritable échange intel­lectuel durant des années), ainsi que les éthiques utilitariste et communautariste (chapitres 2 et 3). De plus, Saint-Georges met en évidence la manière dont Dussel s’approprie l’éthique de Levinas, tout en la transformant grâce à une lecture origi­nale de la pensée de Marx qui contribue à la construction de son éthique comme praxis libératrice (chapitres 3, 4 et 5).

En ce qui concerne le rapport entre la pensée d’Apel et celle de Dussel, Saint-Georges montre les raisons pour lesquelles leur dialogue peut être considéré comme un dialogue avorté. Il y a principalement deux points qui l’amènent à pro­noncer un tel verdict. D’abord, les bases sur lesquelles ils bâtissent leurs éthiques sont radicalement opposées. Ensuite, malgré le fait qu’ils ont tous les deux la pré­tention de proposer une éthique universelle, leurs manières de comprendre l’uni­versel sont radicalement différentes. En effet, chez Apel, la fondation de l’éthique de la discussion est la communauté idéale de communication ; elle ne relève donc pas des conditions matérielles réelles, mais d’un critère formel ou transcendantal. Par contre, Dussel prend comme fondation de son éthique l’Autre en tant que pauvre, exclu et opprimé. Cela lui permet de s’apercevoir du fait qu’en réalité, la communauté de communication est marquée par l’asymétrie entre les interlocu­teurs et, plus profondément, par le fait que la plus grande partie de l’humanité se trouve exclue des instances communicationnelles. Dès lors, dit Dussel, l’éthique doit trouver ses assises dans la communauté réelle, laquelle est composée par des êtres vivants qui ont besoin, avant tout, de (re)produire leur vie pour, ensuite, participer à l’échange communicationnel. La fondation de l’éthique chez Dussel ne relève donc pas d’un critère formel, purement logique, mais de l’épaisseur de l’histoire, de la géo-politique. On a là deux conceptions opposées de l’éthique : pour Apel, le moment fondateur de celle-ci est la dimension formelle, le moment historique venant en deuxième instance sans avoir le pouvoir d’affecter le pre­mier moment. La facticité a donc une place dans sa pensée mais seulement sous la forme de la question de l’applicabilité des règles universelles rationnelles. Par contre, pour Dussel, le principe matériel et historique (la vie) l’emporte et déter­mine le moment formel de la morale.

Dans la mesure où Dussel établit l’obligation de produire et reproduire la vie comme le contenu ultime de son éthique, on pourrait en conclure que celle-ci est compréhensive comme le sont celles de l’utilitarisme ou du communautarisme. Mais il n’en est rien et Saint-Georges s’apprête à dissoudre un tel malentendu. Aux yeux de Dussel ces éthiques sont très particularistes, leur conception du bien est fortement restrictive et contribue au renforcement du capitalisme. Dussel, de manière similaire à Apel, déclare les prétentions à l’universalité de son éthique de la libération. Cependant, leurs conceptions de l’universel sont radicalement différentes, car l’universalisme de l’éthique de la discussion est formel et abstrait, tandis que l’éthique de la libération se construit à partir d’un universel concret : l’Amérique latine qui par voie d’une analogie s’élargit et devient le symbole des pauvres du monde. Les implications d’une telle divergence sont majeures : si pour Apel la philosophie a comme tâche la formulation des conditions de validité de l’argumentation, pour Dussel il s’agit plutôt de penser les causes de l’exclusion de la communauté de communication pour ensuite rendre possible et effective la participation des exclus.

Mais Saint-Georges ne se limite pas à retracer l’échange intellectuel que Dussel a entretenu avec Apel, il met également au jour l’originalité de l’éthique dusse­lienne en exposant la réappropriation que l’auteur argentin fait de l’éthique levi­nassienne, ainsi que les déplacements qu’il lui fait subir à travers une nouvelle lec­ture de l’œuvre de Marx. Levinas est l’auteur qui « réveille Dussel de son sommeil ontologique » (l’éthique ontologique constituant la première étape de sa pensée, laquelle s’inspirait fondamentalement de Heidegger). Grâce et avec lui, Dussel entend aller au-delà de l’horizon ontologique. La catégorie d’« extériorité » du philosophe juif, permet à Dussel de penser l’existence de l’Autre comme ce qui vient du dehors du système pour y faire irruption et interpeller. De plus, à l’instar de Levinas, Dussel met la corporéité au centre de l’éthique, car la condition de possibilité de toute interpellation est une ouverture, une sensibilité spécifique qui est l’indice de la vulnérabilité constitutive de l’être humain. Toutefois, la lecture de Marx, ainsi que la perspective géo-historique à partir de laquelle Dussel construit sa philosophie, lui permettent de repérer les limites de Levinas dans l’élaboration d’une éthique à prétentions universelles et transformatrices. D’une part, le rap­port que Levinas établit entre l’Autre et Dieu rend difficile son universalisation ; d’autre part, l’Autre est pensé par Levinas sous une forme individuelle et person­naliste alors que Dussel s’efforce de penser une réalité collective, constituée de classes sociales, de cultures et de peuples – notamment de l’Amérique latine.

À la lumière de la lecture dusselienne de Marx, la réhabilitation de la corporéité déjà effectuée par Levinas va trouver une épaisseur socio-politique. Pour que les hommes et les femmes puissent participer à la communauté de discussion, ils ont d’abord besoin d’un corps, et tout corps, en tant que corps vivant, a besoin des conditions matérielles concrètes qui permettent sa production et sa reproduction. L’éthique est ainsi comprise à la manière d’une « économique » où l’obligation principale est de participer à la reproduction de la vie. Et Saint-Georges de mon­trer la manière dont Dussel entame un dialogue interdisciplinaire avec les neuros­ciences afin de donner un sens large au terme « vie » et de dépasser le dualisme traditionnel entre biologie et culture. Aussi, les analyses marxistes permettent de montrer que l’extériorité dans laquelle sont rejetées les victimes de l’histoire relève des conditions sociales, économiques et culturelles concrètes – conditions que Dussel relie à 1492, date qui signe le début de la conquête de l’Amérique et de son occultation en tant qu’Autre. L’Autre et l’extériorité sont le résultat des relations humaines concrètes qui en tant que telles sont transformables.

La réappropriation que Dussel effectue de ces théories lui permet de formuler son architectonique. Celle-ci étant composée par six principes que Saint-Georges explique soigneusement dans le quatrième chapitre (il s’agit des principes maté­riel universel, de validité formelle, de faisabilité, matériel critique, formel critique et critique de faisabilité).

Enfin, le cinquième chapitre clôture le livre avec une éclairante description de la notion d’utopie chez Dussel. Afin de rendre explicite sa spécificité, Saint-Georges examine les différents sens que l’utopie a pris au sein de la tradition phi­losophique occidentale. Il commence par examiner l’usage de cette notion durant l’Antiquité grecque, puis il étudie cette catégorie chez Mannheim et Bloch pour enfin analyser l’utopie chez Apel. Ce parcours permet à Saint-Georges d’avancer l’idée selon laquelle l’utopie est un concept opératoire qui a été employé princi­palement de deux manières. D’un côté, il décèle un usage artificiel où l’utopie s’apparente à un « rêve éveillé » qui sert à contrôler la société et maintenir le statu quo. De l’autre côté, Saint-Georges retrouve un usage qui émerge dans le cadre de la tradition marxiste (notamment avec Bloch et Mannheim), où l’utopie devient productive, car attachée à une pensée de la praxis. L’utopie prend ainsi une valeur critique, utile pour dévoiler les mécanismes d’assujettissement institutionnels. L’utopie chez Dussel s’inscrit dans cette tradition, car elle est conçue à la manière d’une utopie négative, c’est-à-dire qu’elle ne postule pas un horizon idéal auquel on devrait arriver (comme le fait par exemple Apel), mais opère à la manière d’une critique de ce qui serait inacceptable pour arriver à une société qui ne soit pas clivée en termes de dominés et dominants. En concordance avec son principe matériel, l’utopie dusselienne est aussi concrète, elle a un contenu spécifique : les sujets de l’utopie dusselienne sont les groupes des victimes qui, une fois devenus conscients de leurs conditions d’assujettissement, s’organisent pour effectuer une critique et amener une vraie transformation du système qui les exclut. Le carac­tère proprement utopique réside dans le fait que, même après la transformation, il y aura toujours des victimes, de telle sorte que la tâche critique de l’éthique de la libération doit être continuelle.

Le livre de Saint-Georges met en évidence la manière dont Dussel s’est attaché à mener une réflexion à la fois critique, rigoureuse et originale des mécanismes d’altérisation et d’exploitation des êtres humains afin de contribuer à leur trans­formation. Il a le mérite d’expliquer de manière pédagogique les ruptures qui se produisent au sein de la pensée dusselienne, ainsi que les implications que ses thèses ont pour la pensée occidentale. Nous aurions aimé lire un peu plus sur les effets des écrits de Dussel au sein de la pensée décoloniale, mais cela serait l’objet d’étude d’un tout un autre ouvrage. De plus, il y va sans doute d’un choix stratégique de la part de Saint-Georges, car il s’adresse à un milieu francophone qui, historiquement, a conçu la philosophie européenne comme la seule et vraie philosophie. Nous ne pouvons donc que saluer la publication de cet ouvrage dans le milieu francophone – et dans le cadre d’une conjoncture politique extrême­ment préoccupante parce que marquée par la production de plus en plus massive de victimes à l’échelle mondiale. Le fait de cette publication au sein de l’espace européen annonce déjà l’irruption d’une voix qui vient de l’extériorité de ce sys­tème inhumain qu’est le capitalisme, pour mettre en question non seulement les pratiques économiques et politiques de domination, mais aussi la contribution des conceptions traditionnelles de l’éthique dans la production des victimes.

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