Matthieu Renault, C.L.R. James. La vie révolutionnaire d’un “Platon noir”

Michèle Duvivier Pierre-Louis

p. 281-286

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Matthieu Renault, C. L. R. James. La vie révolutionnaire d’un « Platon noir ». La Découverte, Paris, 2015, 227 pages

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Michèle Duvivier Pierre-Louis, « Matthieu Renault, C.L.R. James. La vie révolutionnaire d’un “Platon noir”  », Chemins critiques, Vol 6, nº 1 | 2017, 281-286.

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Michèle Duvivier Pierre-Louis, « Matthieu Renault, C.L.R. James. La vie révolutionnaire d’un “Platon noir”  », Chemins critiques [En ligne], Vol 6, nº 1 | 2017, mis en ligne le 05 avril 2018, consulté le 18 janvier 2018. URL : http://www.cheminscritiques.org/438

La lecture du livre de Matthieu Renault1 nous dresse le portrait d’une personnalité tellement plus puissante, complexe, étonnante de C.L.R. James que celui qui nous était resté en mémoire après notre toute pre­mière lecture, il y a près de quarante ans, de son livre majeur Les Jacobins noirs. Toussaint Louverture et la révolution de Saint-Domingue, dans la version tra­duite et introduite par Pierre Naville et publiée chez Gallimard en 1949.

La grande culture de l’homme et ses capacités d’ana­lyse nous avaient déjà été révélées à la lecture des Ja­cobins noirs qu’il considère lui-même comme « une application du marxisme en contexte colonial et esclavagiste ». Mais ce que nous apprenons de la vie du révolutionnaire qu’il est resté jusqu’à ses derniers jours, dans ses contradictions comme dans sa surprenante trajectoire, n’a cessé de nous mettre en présence d’une figure exceptionnelle de la Caraïbe.

Cyril Lionel Robert James est né en 1901 à Trinidad et Tobago, alors colonie de la Couronne d’Angleterre, d’une famille relativement modeste mais résolument décidée à faire de l’éducation de ses enfants une condition de mobilité sociale. Et c’est dans ce petit monde colonial au passé esclavagiste, portant fortement la marque de la métropole britannique que grandit James. C’est donc l’école qui fera de lui ce passionné de littérature anglaise. Avant l’âge de vingt ans, il aura lu les grands auteurs : Shakespeare, Thackeray, Dickens, Keats, Byron, Shelley, Elliott, Kipling, etc., et même publié un roman. Il lira aussi les grecs, Platon, Aristote, Eschyle, Thucydide.

C’est dans la philosophie et la littérature de l’Europe de l’ouest que s’enracine ma compréhension, non seulement de la civilisation de l’Europe de l’Ouest, mais aussi de l’importance des pays sous-développés. Telle est ma perspective.

Il lira néanmoins les auteurs russes et s’intéressera particulièrement à Pouch­kine, Tolstoï et Dostoïevski.

Renault nous apprend que c’est lorsque James quitte son île natale pour l’An­gleterre en 1932, qu’il fait ses premières expériences de lutte ouvrière dans le La­bour Party à Nelson, petite ville du Lancashire presqu’entièrement consacrée à l’industrie cotonnière. C’est là aussi qu’il s’emballe pour les écrits de Marx, Lénine et surtout Trotski avec lequel il nouera une profonde amitié avant qu’il ne rompe avec le trotskisme sur des questions de méthode et de principe, principalement sur le rôle du parti d’avant-garde.

Mais James aura d’abord séjourné à Londres, visité tous les grands musées de la capitale et fréquenté pendant quelque temps le « Bloomsbury Group » animé par Léonard et Virginia Woolf, Lytton Strachey, John Maynard Keynes, E.M. Forster, T.S. Elliott. C’est d’ailleurs « Hogarth Press », la maison d’édition du groupe, qui publiera en cette même année 1932 une version abrégée de son livre The Life of Captain Cipriani. An Account of British Government in the West Indies, dans lequel il fustige le gouvernement des colonies de la Couronne et contribue ainsi à l’essor d’une littérature anticoloniale dans la Caraïbe anglophone qui s’affirmera au fil des ans. Arthur Andrew Cipriani fut maire de Port of Spain et est pris en exemple par James comme grand défenseur de la cause des populations urbaines pauvres dans leurs composantes afro-caribéennes.

James passe une bonne partie de son temps à lire, à écrire, et à s’impliquer dans les mouvements revendicatifs des masses populaires. Si Matthieu Renault a raison de dire que ce qui caractérise la pensée et la pratique de James c’est « le mouve­ment des masses », les tranches de vie qui nous sont contées nous portent à dire que c’est la pensée même de James qui est en perpétuel mouvement.

Animé par un intérêt pour le personnage de Toussaint Louverture et la ré­volution haïtienne, en 1933 il se rend en France où il passe six mois d’abord à Paris puis à Nantes et Bordeaux, à fouiller dans les archives de la Bibliothèque nationale et des Archives nationales du Ministère de la guerre et au Ministère des colonies pour y puiser la matière de ce qui deviendra d’abord une pièce de théâtre, Toussaint Louverture, tragédie historique dont le rôle principal fut joué par le comédien-chanteur afro-américain Paul Robeson dans les deux représentations qui eurent lieu en 1936 au Westminster Theater de Londres. C’est aussi à Paris que James rencontre Léon-Gontran Damas qui l’aidera sans ses recherches sur la traite négrière et qu’il retrouvera en 1972 au second sommet du « Congress of African People », fondé par le poète Afro-Américain Amira Baraka (Everett LeRoi Jones).

Mais en plus de la pièce de théâtre il fallait un livre d’histoire qui, à travers des présupposés marxistes, analyse la lutte des esclaves de Saint Domingue dans ce qu’elle portait de révolutionnaire en soi, mais également de mise en garde aussi bien pour le pouvoir colonial dans la Caraïbe que pour les futurs leaders africains. En 1936 James publie donc Les Jacobins noirs. Le livre fera date. Il sera même in­terdit en Afrique du Sud jusqu’à l’effondrement du système de l’Apartheid. Depuis la publication de son livre sur le Captain Cipriani, James s’intéresse au rôle des individus dans l’histoire. Il s’interroge sur la manière dont les grandes personnali­tés influent sur le devenir de leur société.

Dans le cas de Toussaint Louverture, Renault nous donne la lecture des événe­ments que fait James :

C’est au sens où il personnifiait les masses noires, renfermait en lui–même les désirs et les pensées de centaines de milliers d’esclaves noirs que Toussaint était un ‘grand individu’. Sa rupture finale avec ces mêmes masses précipitera au contraire sa chute, conclue par son arrestation et son exil en 1802. 

Et James de conclure : « C’est en négligeant son propre peuple qu’il commit la faute capitale ». (p.74) Il faut relire ce livre et prendre la mesure des contradic­tions et des tensions auxquelles James lui-même était confronté de par sa concep­tion euro-centrée des processus révolutionnaires et une perspective décentrée des luttes autonomes hors de l’Europe que lui ont révélé ses travaux historiogra­phiques lors de la rédaction des Jacobins noirs. Il en fera une nouvelle version qui sera publiée en 1963.

Puis viendra la période américaine, « la plus importante de sa vie » autant sur le plan personnel qu’intellectuel. Il épouse Constance Webb, sa seconde femme, une intellectuelle américaine membre du parti socialiste qu’il rencontre à Los Angeles et avec qui il entretient une intense correspondance, plus de deux cents lettres qui seront publiées en 1996 sous le titre Special Delivery. The Letters of C. L. R. James to Constance Webb, 1939-1948.

Pendant ce séjour aux États-Unis, James déploie une activité débordante aussi bien sur le plan de son engagement social et politique que dans les domaines lit­téraires et artistiques. Bien avant les mouvements de libération de la femme et les « études en genre », il s’intéresse à la « question féminine », lit Virginia Woolf, Une chambre à soi et publie avec Selma Weinstein qui deviendra sa troisième femme, A Woman’s Place, livre dans lequel il établit un parallèle entre la domination ra­ciale et la domination masculine.

… L’épanouissement social d’une partie de la population masculine repose sur le travail invisible, car confiné dans l’espace domestique et non salarié, exécuté par les femmes. » Ou encore, « La lutte de chaque femme pour son indépendance, aussi ‘petite, isolée insignifiante’ paraisse-t-elle, fait partie intégrante de la lutte pour l’avènement d’une société nouvelle. (pp. 124-125).

À la fin de sa vie, comme nous le fait remarquer Matthieu Renault, James mani­festera un intérêt tout à fait spécial pour trois femmes écrivaines Africaine-Amé­ricaines, Toni Morrison, Alice Walker et Ntozake Shange.

James se passionne également pour le cinéma, les arts populaires, la littéra­ture américaine et afro-américaine. Son livre sur Herman Melville qu’il considère comme le plus grand écrivain américain sera publié en 1953 sous le titre, Mari­ners, Renegades and Castaways. The Story of Herman Melville and the World We Live In.2

Il rencontre Richard Wright, Chester Himes et se prononce sur la lutte des Noirs américains pour leur émancipation et publie sur le sujet.

En 1947, en plein maccarthysme, James reçoit des autorités américaines un ordre d’expulsion. Il est d’abord arrêté, transféré à la prison d’Ellis Island pendant quatre mois avant d’être expulsé du pays. Il regagne l’Angleterre, de là se rend en France, se lie d’amitié avec le groupe « Socialisme et barbarie » fondé en 1948 par Cornelius Castoriadis, Claude Lefort et François Lyotard. En 1958, C.L.R. James, Cornelieus Castoriadis et Grace Lee Boggs cosignent la publication de Facing Reality, à propos de la révolution hongroise de 1956. Dans ce livre, James analyse le comportement des intellectuels qui se posent en guides du peuple, prétendant le conduire à la manière des « despotes éclairés » qu’ont été les Jacobins, alors qu’il existe une distance incommensurable entre ce peuple et eux. La rupture ne tardera pas avec Castoriadis surtout lorsque ce dernier entamera une remise en question du marxisme.

C’est au cours de cette période que James rencontre Martin Luther King et sa femme de passage à Londres et s’informe sur la lutte des droits civiques ; c’est l’époque où il découvre les grandes figures non-marxistes de la pensée politique telles que Hannah Arendt ; mais c’est aussi la saison où son ami George Padmore, Trinidadien comme lui et grande figure du panafricanisme s’engageront dans la formation politique de Kwame N’Krumah jusqu’à faire le voyage au Ghana en 1957 pour célébrer l’indépendance de ce pays d’Afrique.

Son engagement politique ne s’arrête pas là. L’épisode de ses relations avec Eric Williams tel que raconté par Renault mérite de s’y arrêter. En 1958, James retourne à Trinidad après une absence de vingt cinq ans, accompagné de sa femme Selma. Il retrouve Eric Williams, son ancien élève devenu leader du mouvement pour l’indépendance de Trinidad au sein du People’s National Mouvement (PNM). En 1944, James avait salué la publication de la thèse de doctorat de Williams soutenue à Oxford University et parue sous le titre Capitalisme et esclavage. Dès son retour à Trinidad, James s’implique dans la politique et devient l’un des principaux bras droits de Williams. Cependant, il s’hésitera pas à rompre avec ce dernier lorsque les Etats-Unis établissent une base militaire à Chaquaramas, petite ville de Trini­dad où quelques années plus tard prendra naissance le CARICOM. James publie alors Modern Politics, que Williams jugera hostile à ses actions et ira jusqu’à en interdire la publication.

James n’assistera pas aux célébrations de l’Indépendance de Trinidad et Tobago en 1962. Il y retournera en 1965 au moment où les ouvriers de l’industrie pé­trolière se mobilisent contre le gouvernement de Williams. Ce dernier fit mettre James en maison d’arrêt pendant six semaines, craignant qu’il n’aille activer les mobilisations ouvrières. Lorsqu’il est mis en liberté, James crée le Workers and Farmers Party avec l’intention de battre le PNM d’Eric Williams aux prochaines élections. L’échec sera cuisant, il ne récoltera que 3 % des votes.

James repart pour l’Angleterre et inlassablement continue de s’intéresser aux mouvements du monde. Il lit Heidegger, Levy-Strauss, publie sur la révolution cubaine, Mai 1968, Stokely Carmichael, George Jackson, W.E.B. Dubois, salue les œuvres de son compatriote V.S. Naipaul, celles de George Lamming le barbadien, de Derek Walcott le Saint-Lucien, des Martiniquais Aimé Césaire et Frantz Fanon. Rien ne l’arrête.

Autorisé à revenir aux États-Unis, James fait des conférences dans des dizaines d’universités, recevant une reconnaissance académique qui ne lui avait pas été accordée jusque là. Sa critique des Black studies, champ d’études qui s’est instituée au cours de ces années-là dans certaines universités américaines n’est pas toujours bien reçue, mais il maintient sa position, « Je ne vois aucun caractère distinctif aux Black studies aujourd’hui en 1969 ». Et il continue :

Parler de Black studies comme de quelque chose qui ne concerne que les Noirs est un déni absolu. C’est l’histoire de la civilisation occidentale. […] C’est l’histoire des Noirs et des Blancs. […] Dire que c’est un genre de problème ethnique est une bêtise monu­mentale. (p. 197)

C. L. R. James meurt à Londres en mai 1989 et est inhumé à Trinidad et Tobago sur les lieux de son enfance.

Matthieu Renault termine son excellent travail sur l’« œuvre polyphonique » de James en indiquant « les deux courants qui se partagent et se disputent son héri­tage : le premier émane de la théorie marxiste, et le second des cultural et postco­lonial studies ». Il est intéressant de découvrir les arguments d’un côté comme de l’autre.

Mais nous ne saurions terminer notre invitation à la lecture du livre de Renault sans faire mention de l’autre grande passion de C. L. R. James : le cricket, ce sport emblématique de l’empire britannique dont se sont appropriés les colonies de la couronne et qui fera Arjun Appadurai dire que le cricket a évolué vers une indigé­nisation et une totale décolonisation, et qu’il est dès lors, comme le dit James lui-même qui lui consacrera articles et livres, « capable d’aller au-delà d’une limite ». Beyond a Boundary est le titre du livre majeur de James sur le cricket et qui fera dire à un journaliste anglais, « Le cricket est bien plus qu’un jeu pour Monsieur James : c’est un mode de vie ». (p. 177)

Lire le livre de Matthieu Renault, c’est aussi une manière de découvrir la raison pour laquelle le titre de « Platon noir » lui a été décerné.

1 Matthieu Renault est maître de conférence en philosophie à l’université Paris-8 Vincennes-Saint-Denis. Il a publié en 2011, Frantz Fanon. De l’

2 La traduction française a été publiée en 2016, Marins, renégats et autres parias. L’histoire d’Herman Melville et le monde dans lequel nous vivons

1 Matthieu Renault est maître de conférence en philosophie à l’université Paris-8 Vincennes-Saint-Denis. Il a publié en 2011, Frantz Fanon. De l’anticolonialisme à la critique postcoloniale, et en 2014, L’Amérique de John Locke. L’expansion coloniale de la philosophie européenne.

2 La traduction française a été publiée en 2016, Marins, renégats et autres parias. L’histoire d’Herman Melville et le monde dans lequel nous vivons, Paris, Ypsilon éditeur.

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