Arjun Appadurai, Condition de l’homme global

Jean Marie Théodat

p. 262-268

Référence(s) :

Arjun Appadurai, Condition de l’homme global. Payot, Paris, 2012, 422 pages

Citer cet article

Référence papier

Jean Marie Théodat, « Arjun Appadurai, Condition de l’homme global », Chemins critiques, Vol 6, nº 1 | 2017, 262-268.

Référence électronique

Jean Marie Théodat, « Arjun Appadurai, Condition de l’homme global », Chemins critiques [En ligne], Vol 6, nº 1 | 2017, mis en ligne le 05 avril 2018, consulté le 18 janvier 2018. URL : http://www.cheminscritiques.org/428

C’est un ouvrage publié à Londres en 2013 sous le titre original The future as Cultural fact : Essays on the Global Condition, par Arjun Appadurai. Traduc­tion de Francoise Bouillot, aux éditions Payot, à Pa­ris. Composé de 422 pages avec un corpus de notes et références de plus de 20 pages et une bibliographie de 10 pages, ce livre est un ensemble d’essais qui en­tendent mettre en lumière le caractère crucial du sa­voir comme enjeu dans la circulation des biens, des valeurs et des personnes.

Dans la traduction du titre en français de cet ouvrage (on imagine difficilement qu’elle ait pu se faire sans l’aval de l’auteur) il y a à la fois la révérence à une pres­tigieuse tradition de pensée qui depuis Athènes, sous tous les cieux et dans toutes les langues, se pose la question du « connais-toi toi-même » autrement que par la révélation divine : dans la spéculation logique. Il avoue ainsi sa dette envers Hannah Arendt et Max Weber. Il ne s’agit pas dans cette démarche de savoir d’où nous venons, ni où nous allons, mais surtout de mettre l’accent sur le moment présent, la façon dont la globalisation affecte notre relation aux choses et aux ins­titutions par le dépassement d’échelle qu’occasionne l’accélération des flux à tra­vers la planète. Ce présent azimutal – du fait de la globalisation et des moyens de l’informatique moderne qui permettent de dématérialiser la distance et de rompre les barrières inhérentes à la langue et à la culture – a la faculté d’irradier sur les autres temporalités. C’est l’objet du présent ouvrage, qui repose avec une acuité renouvelée la question de savoir comment faire face à l’incertitude de l’avenir, entre utopie et désespoir.

Une alternative s’offre tout de suite à l’analyse et oblige à placer l’auteur dans la veine d’une interrogation qui approfondit pour la rendre plus claire la démarche initiée au XXe siècle dans la philosophie métaphysique, en particulier dans le do­maine de l’ontologie. Le choix est clair : celui d’une phénoménologie critique qui traite de la condition (pas de l’essence) humaine, et met l’histoire au cœur de ses préoccupations. La globalisation étant un tournant majeur de notre époque, la question est de savoir comment, depuis la fin des années 1980, la condition de l’homme moderne (référence sans doute à un titre célèbre d’Hannah Arendt, Condition de l’Homme moderne, auteure souvent sollicitée dans cet ouvrage) a changé en condition de l’homme global.

Il s’agit d’évaluer dans quelle mesure la condition de l’homme a été affectée dans ses déterminants structurels par le développement de la globalisation en­tendu comme processus de transformation des conditions matérielles et sociales de l’homme selon des schémas qui convergent vers une même réalité matérielle de vie à travers la planète. Non que les hommes vivent enfin dans un même vil­lage, mais tout ce qui touche à la partie concerne désormais le tout, vice versa. Et c’est irrémédiable. La mise en circulation accélérée des hommes, de l’argent et des marchandises entraîne un changement de nature des processus à l’œuvre. Le propos est d’établir une clé d’intelligence du présent historique qui échappe à la fois aux pièges de l’utopie stérile et aux mirages du vain désespoir. Cette clé d’in­telligence, à la différence de l’allégorie de la caverne chère à la tradition platoni­cienne, doit être appropriée par tout un chacun. C’est sans doute le pari central de l’ouvrage : le dépassement de la division classique de la condition humaine selon la trilogie classique entre le clerc, le laboureur et le soldat, qui a abouti à la théorie des États de l’Ancien Régime en Europe. C’est le monde de Georges Duby revisité par Bourdieu et Baudrillard. Globalisation oblige, la condition de l’homme oblige à un meilleur partage des connaissances qui étend, tout en le renforçant (paradoxe assumé), le rôle du clerc dans une sorte d’appréhension collective des données du réel dégagé de toutes les représentations magiques et des tabous qui empêchent une intelligence complexe du monde. L’homme global, pour ne pas être un ci­toyen nu, doit être instruit et conscient de ses droits fondamentaux pour pouvoir s’organiser rationnellement et les défendre.

À cet égard, l’essor des mouvements syndicaux et leur formalisation en mou­vements responsables participant à la définition des politiques publiques en Al­lemagne et dans les pays scandinaves dès le dernier tiers du XIXe siècle semble être le modèle de politique sociale qui a abouti à la qualité de vie standard des classes moyennes de l’économie capitaliste à travers le monde. Mais ce modèle est aujourd’hui en crise. La masse des pauvres est chaque jour plus impressionnante, et la charité ne suffit pas à la satisfaire. Les politiques socio-démocrates de répar­tition équitable des richesses à travers le système des impôts sont en crise. Il faut les rajeunir, là se trouve le défi entre la politique du probable (qui abdique devant les lois du marché) et la politique du possible (qui milite en faveur d’un mieux-être partagé).

Les utopies ont donné lieu à des débordements sanglants au XXe siècle, dont la Shoah est restée la macule universelle.

Le désespoir induit par la violence des conditions dans lesquelles vivent plus d’un milliard de personnes à travers le monde produit des comportements dont la barbarie extrême ne recule devant aucune limite.

Le moyen de réfléchir entre ces deux rochers naufrageurs : tel est le propos de cet ouvrage qui est à la fois une quête de sens et de valeur pour asseoir la condi­tion de l’homme global sur des bases plus justes, plus solidaires, donc plus solides.

Le plan de l’ouvrage est celui d’un parti pris à la fois politique et heuristique en faveur des plus pauvres et en vue de la démonstration de ce que l’on affirme par des exemples précis et un engagement pratique, une praxis militante qui place le sujet pensant au cœur de la politique et assigne au savoir toute sa place dans l’efficacité de la lutte.

La démonstration heuristique est originale en ceci qu’elle privilégie une entrée de l’anthropologie par les choses. Existe-t-il une valeur universelle des choses ? telle pourrait être la question. La réponse est non, seule la notion d’échange per­met d’établir la valeur des choses. Il faut donc être deux pour décider de la valeur des choses. Elles ne valent rien en elles-mêmes.

Il s’agit d’une démarche critique, car elle met en perspective tout ce qui a été écrit sur son sujet depuis les traditions philosophiques occidentales jusqu’aux conceptions philosophiques anciennes de l’Inde. Posture qui autorise une vision géométrale des problèmes. Il ne s’agit de rien moins que de se déprendre d’une vision eurocentrée du monde pour interroger notre rapport aux choses dans la complexité d’une approche comparatiste entre les traditions.

L’auteur part du principe que les objets sont le réceptacle de valeurs, et des vecteurs de sens, non seulement dans leur appréhension utilitaire, mais surtout dans la valeur symbolique que nous leur assignons comme à des références vo­tives. Les choses, dans cette approche, valent à la fois par leur usage, mais aussi par leurs trajectoires. Dans l’échange de biens, il y a aussi échange de valeurs et les deux sont dissociables d’un point de vue anthropologique. Alors commence une généalogie de la notion d’échange qui est ce qui met en mouvement l’objet et lui confère une valeur ajoutée que ni le travail de l’artisan, ni les spéculations les plus avisées ne sauraient déterminer à l’avance. Dans l’échange se révèle la valeur de l’objet, dit l’auteur, et la qualité des acteurs impliqués dans la transaction. Il ap­paraît alors que, dans certains cas, la valeur attachée à la qualité des acteurs passe en importance celle du bien proprement échangé. Il s’agit alors d’un processus de démarchandisation de l’objet qui l’élève à la dimension d’un symbole sacré. Des exemples pris dans les diverses cultures étayent cette approche : le marché de l’art en Occident ou encore la tradition de la kula dans les îles Massim à l’est de la Papouasie Nouvelle Guinée servent ici de références classiques. Dans ce modèle océanien dévoilé au monde par les travaux de Marcel Mauss, l’auteur voit une alternative à la tradition de l’échange monétaire et l’illustration d’une forme de démarchandisation de l’objet de l’échange qui oblige à penser autrement la notion de valeur. La conclusion est claire : la valeur n’est jamais une propriété inhérente aux objets, c’est un jugement porté sur eux par les sujets. Les objets ont des sta­tuts qui transforment la notion même de l’échange et c’est dans l’anthropologie de ce rapport à l’objet que se révèle la condition de l’homme. Du local au global, le moteur reste le même : le gain de statut des partenaires de l’échange. Au-delà de la satisfaction des besoins fondamentaux, les échanges engagent une dimension af­fective et distinctive par quoi les hommes se reconnaissent entre eux. C’est ce qui confère à l’objet de la transaction un statut, une sacralité illustrée par les œuvres d’art, les tapis orientaux, et autres articles de luxe. L’auteur n’hésite pas à parler de fétichisme de la marchandise, comme dans le cas des cultes du Cargo dans certaines îles du Pacifique à la suite de leur rencontre avec la culture occidentale.

Pour développer son approche, Arjun Appadurai insiste sur la primauté de la demande sur le capital dans le développement historique du capitalisme. Ce sont les goûts de luxe dans certaines couches de l’aristocratie des cours européennes à partir du XIVe siècle qui ont enclenché le commerce de biens rares répondant à une approche hédoniste et de plus en plus matérialiste de la vie. Ce sont les goûts de la classe moyenne triomphante des démocraties occidentales et de leurs avatars dans les pays émergents qui assurent aujourd’hui le décollage économique de cer­taines régions autrefois pauvres et marginales. L’auteur fait de la mondialisation de l’opportunité offerte à de nouvelles catégories de population d’accéder au mode de consommation de type occidental, un puissant moteur de la globalisation, avec une valeur attachée aux objets eux-mêmes qui change selon les cultures.

C’est alors que l’auteur fait intervenir les « bosses », les discontinuités intro­duites par les limites du partage de la connaissance sur la nature réelle des objets de l’échange. Ces « bosses » sont des interruptions dans un continuum de valeurs qui caractérisent une région, une nation. Ce qui porte l’auteur à considérer le rôle de l’histoire du goût et des préférences affectives comme un moteur puissant dans l’émergence des frontières entre les nations. L’histoire est mère des géographies.

Partant de cette position qui établit en quelque sorte le socle conceptuel à partir duquel il observe le monde, Arjun Appadurai se lance dans un double plaidoyer en faveur d’une condition plus juste, plus humaine, au sein de la société globale en train de se mettre en place au-delà des frontières et des barrières culturelles, par un meilleur partage des fruits du savoir.

Pour ce faire, il établit d’abord une généalogie de la notion de nation eu égard au caractère récent de ce concept dans l’histoire de l’humanité. L’occasion pour l’auteur de rappeler qu’à l’origine de la nation indienne, sur les ruines du Raj bri­tannique, pendant la Seconde Guerre mondiale, il y a eu une alternative entre une approche laïque et universaliste représentée par la dynastie des Nehru-Gandhi, et l’approche nationaliste de l’Hindutva prônée aujourd’hui par le Shiv Sena et le BJP de Narendra Modi, son avatar sur le plan politique, qui contrôle désormais le pouvoir en Inde. Les deux tendances se sont succédé sur le devant de la scène en Inde, mais c’est paradoxalement le mouvement qui a le plus vanté les valeurs traditionnelles comme le fondement de l’indianité qui se retrouve aujourd’hui à devoir conformer la culture de l’Inde contemporaine aux défis de son époque et de la multiculturalité.

L’auteur constate d’abord la violence induite par toute définition essentialiste de la nation qui tend à exclure l’autre comme impur : par le sang, la race ou la re­ligion. Par un panorama des crises successives qui ont balayé l’Europe balkanique, l’Afrique et l’Asie du Sud à la fin du XXe siècle, l’auteur fait état d’une forme de violence qui n’a aucune valeur stratégique autre que celle de terroriser l’ennemi. La même tendance est observée dans les conflits dits « ethniques » à Bombay en 1992, au Rwanda (1994-95), puis plus tard au Libéria. Un même constat dans tous ces conflits : ils révèlent la fin des certitudes structuralistes sur le fonctionnement organique du tout et de ses parties. En même temps qu’elle tend à mélanger et faire se télescoper les genres, la globalisation provoque en retour la recherche d’une certaine pureté qui rejette comme impure la « partie offensante », tout ce qui n’est pas le « même », d’une façon qui rappelle les mouvements fascistes eu­ropéens du siècle passé. Mais avec une violence inédite. Il s’agit moins d’éliminer l’autre, comme dans la solution finale des nazis, que de le diminuer par des bles­sures et des mutilations qui inscrivent dans sa chair et dans son être l’infériorité supposée de sa race.

Sur la base de ces utopies morbides, de ces conceptions essentialistes de l’homme, la mondialisation peut induire un déraillement des rouages ordinaires par une extrapolation des limites qui amène le tout à opprimer la partie, ou la partie à se soulever contre le tout. Dans sa démarche d’anthropologue, la clarté de l’engagement militant importe autant pour Appadurai que la netteté de la posture théorique.

À travers son engagement dans un mouvement de défense du droit au loge­ment dans les bidonvilles de Bombay devenu Mumbai dans une atmosphère de surenchère nationaliste hindoue et de libéralisation effrénée du marché de l’im­mobilier, l’auteur établit la nécessité d’un meilleur partage des produits de la re­cherche en sciences sociales pour renforcer les plus démunis dans leurs combats contre la violence publique et sociale. Lorsque la posture du corps endormi sur la place publique devient la dernière adresse de l’individu sans domicile fixe, l’auteur parle de citoyen nu, comme dépossédé de sa condition d’homme. Lorsque cela concerne 5 millions de personnes dans une mégapole qui en compte 15, un des aspects de la globalisation dans sa manifestation urbaine, cela dépasse le stade de la simple charité humaine pour poser un problème d’ordre politique, de justice spatiale en quelque sorte. L’auteur milite en faveur d’un droit universel au loge­ment, dans le contexte de la globalisation, comme l’un des droits fondamentaux de l’homme. Son contraire étant la prolifération des zones de non-droit dans les interstices de l’urbanité la plus huppée, dans les cages d’escaliers des immeubles bourgeois, sur les terrains vagues et dans les bidonvilles où prospèrent la violence, la prostitution, les trafics en tous genres et la drogue. De local, les problèmes liés à l’urbanité et à l’inclusion des catégories les plus démunies, dans les programmes de logements décents, sont devenus universels.

Internet a donné lieu à la création d’un monde parallèle doté d’une logique sociale différente de celle du monde « réel ». Cet outil, en plus de nous permettre d’entrer en relation avec les acteurs les plus éloignés en temps réels dans leur domaine de lutte, permet d’élargir le domaine de la connaissance et du savoir. L’auteur milite en faveur d’une appropriation des outils de la recherche par les individus eux-mêmes, qui deviennent sujets de leur propre représentation par les sciences sociales. Savoir est un viatique, dit Victor Hugo, c’est aussi une arme dans le cadre d’un combat social à prétention humaniste et inclusive.

Jean Marie Théodat

Université d’État d’Haïti

Articles du même auteur

Creative Commons Attribution - Pas d’Utilisation Commerciale - Partage dans les Mêmes Conditions 4.0 International